‹ Dans l'ouest canadien: la Pointe-aux-RatsChapitre 5 sur 20 · UNE MAISON POUR UNE DANSE · texte numérisé non relu

UNE MAISON POUR UNE DANSE

sont dételés le long des trembles; une vingtaine d'habitants, accompagnés de femmes et d'enfants, sont réunis dans la prairie haute, ct, après une première rasade de whiskey, ils se mettent gaiement au travail.

Les logs sont déchargées, et aussitôt : crac, crac, crac... une dizaine de grandes haches font voler les copeaux, et les troncs d'arbres s'équarrissent rapidement. D'autres colons transportent les logs équarries sur l’emplacement désigné qu'ils nivellent : les premières logs sont placées en long sur le sol et soutiendront le plancher; les suivantes sont disposées en carré les unes sur les autres; les coins sont ajustés en queue d’aronde. Mais les pièces de bois sont lourdes, et bientôt il faut des cordes pour les soulever : Han! hissc!... encore une log... Han! hisse!... encore une autre... Si les pièces de bois sont lourdes, les bras des hommes sont forts et les murs s'élévent comme par enchantement... Vrou, vrou, vrou, les vilebrequins tournoient, trouant le bois, et pan, et pan, et pan, dans les trous ainsi formés les marteaux enfoncent de longues chevilles de bois qui relient les logs deux par deux... Halte! à la hauteur voulue, les logs étant bien chevillées, il s'agit de scier l'emplacement des

portes et des fenêtres : plusieurs scies grincent en même temps, en peu de minutes portes et fenêtres sont établies, et de nouveau les logs s'élèvent.

Crac, crac, crac, font les haches à équarrir; vrou, vrou, vrou, font les vilebrequins; ct pan, et pan, et pan, font les marteaux; han! hisse! font les hommes; et tout cela grouille, s’agite, s'active : on dirait une colonie de castors à l'ouvrage. Un peu plus loin, au coin du bois, des jeunes gens préparent du mortier avec du sable et de la chaux. Plus loin encore, autour des grands feux qui flambent dans la prairie haute, les femmes préparent le repas qui doit précéder la fête.

Les murs sont élevés; les solives du plafond placées; chacun s'empare d'une planche et d'une poignée de clous; les planches sont ajustées en dix minutes, et toc, et toc, et loc, elles sont clouées en deux minutes. Celles de la toiture ne demandent guère plus de temps, mais les bardeaux demandent au moins une heure. Tandis qu’une dizaine d'hommes s’occupent ainsi de la toiture, les autres bousillent les murs, bouchant les interstices de troncs d'arbres avec le mortier de sable et de chaux.

Et voilà qui est fait : cinq heures après l'ar-

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rivée des premiers wagons, la maison est complètement construite. Des planches sont posées sur des tréteaux pour servir de tables; les assicttes et les couverts empruntés pour la circonstance y sont alignés. La fête commence.

Bœuf bouilli, œufs, tranches de lard, grillades de porc frais, pommes de terre à l'eau, poudings et tartes aux pommes sèches, le tout arrosé de thé, défilent tour à tour. Puis la cruche de whiskey circule, échauffant les têtes, faisant flamber les yeux; les pipes s’allument, et, tandis que les femmes desservent, chacun y va de sa chanson.

Les couverts sont enlevés, les planches et les tréteaux qui servaient de table ont disparu : en place pour la danse. Les ménestrels ordinaires du pays s'asseyent en tailleur dans un coin, armés d'accordéons et d'harmonicas, et, pendant toute la nuit, au son de cette musique criarde, au milieu du brouillard produit par la fumée des pipes, la gigue de la Rivière Rouge fait trembler, ployer et craquer les planchers neufs.

Et toujours, pendant les courts arrêts, la cruche de whiskey circule, et les yeux flambent de plus en plus, et les voix s'élèvent de plus en plus fort. Comme il n’y a pas de bonnes fêtes

sans batailles, une querelle éclate, on ne sait pourquoi, entre Odias Lespérance et Télesphore Morin :

“ Sors dehors, Odias! Sors dehors!

Et Odias sort dehors, suivi de Télesphore.

Tous deux s'aplatissent la figure à coups de poing, puis ils s'enlacent et se roulent sur le sol :

« En as-tu assez, dis? En as-tu assez?

— Ettoi?»

Enfin l'aube parait : la maison neuve se vide peu à peu. Les wagons alignés le long des trembles sont attelés les uns après les autres et défilent en cahotant à travers la prairie haute.

La danse est finie. La maison est construite : Joë Pinette n'a plus qu'à la meubler.

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