FOLLE HISTOIRE
Château en Bretagne, hôtel à Paris, nombreux équipages, valets et amis, meutes et maitresses, chasses, fêtes, courses, jeu, folles fantaisies et frasques retentissantes, sont certainement des choses très agréables, mais qui ont le léger inconvénient de coûter un peu cher. M. de la Padole finit par s’eu apercevoir le jour où son homime d'affaires, jamais écouté jusque-là, lui déclara tout net qu'il ne pouvait absolument plus lui procurer d'argent.
Diable! Cela devenait sérieux!
Ce jour-là, pour la première fois, M. de la Padole s'intéressa aux chiffres et même à son homme d'affaires. Celui-ci essayait de lui démontrer que l'unique parti à prendre était de vendre ce qu'il possédait encore, tandis qu'il
n'était pas trop tard, et de changer radicalement le genre d'existence qui avait englouti une si belle fortune en cinq ans. La vente du château breton et de l'hôtel parisien, déjà hypothéqués tous deux, ne rapporterait assurément pas grand'chose, mais on pouvait encore compter sur un surplus d'au moins cent cinquante mille francs. Le reste en produirait bien autant :
« Quant au petit hôtel acheté en votre nom pour Mile Irène de la Courtille, et aux très belles collections que vous lui avez prétées...
— Laissez cela, dit sèchement M. de la Padole, ce qui est entre les mains de Mile de la Courtille lui appartient et doit Lui rester.
— Soit, monsieur le comte... En ce cas, comme j'avais l'honneur de vous le dire, vous pouvez encore compter sur près de trois cent mille francs, ou, si vous préférez, environ douze mille francs de revenus...
— C'est bien. Je vous dirai demain ce qu'il faudra faire.
— Encore un mot, monsieur, si vous le permettez. Il vous est peut-être possible de relever votre fortune. Vous n'avez pas plus de vingt-six ans, et avec votre nom, vos rela-
tions... si vous vouliez vous occuper d'affaires..…
— Ah çà! vous moquez-vous du monde?
interrompit durement M. de la Padole, avec un regard flamboyant à l'adresse de son interlocuteur.
— Non pas, monsieur le comte, non pas!
Mais comme beaucoup, dans une situation analogue à la vôtre. s’en sont bien trouvés, jai cru devoir en parler.
— C'est bon. Laissez-moi... je vous verrai demain. »
Resté seul, M. de la Padole se mit à réfléchir. Réduire son train d'existence ou s'occuper d'affaires en France, il n’y songea pas un instant; se voir dédaigné par ses anciens amis, bafoué par ses maitresses, raillé par les journaux, renié par le faubourg qui pardonnait ses frasques mais ne pardonnerait pas sa ruine; se voir réduit à rien quand il avait tenu le haut du pavé parisien, mieux valait certainement disparaître : c'était plus élégant. M. de la Padole songea donc à un suicide prochain. Mais il se dit aussi, non sans raison, que le suicide est fou tant qu'on peut l'éviter, et en somme bien banal... À moins de... Parbleu!... À moins d'aller se faire casser la tête
chez les Marocains ou les Chinois, comme un tel et un tel : c'était du moins le suicide glorieux, celui qui laisse un nom dans l'histoire. Mais trois cent mille francs ne mènent pas bien loin quand il s'agit d'organiser à grand fracas une expédition lointaine, et s'adresser à d’autres c'était encore se déclarer ruiné.
Après avoir réfléchi toute une nuit, lant et tant qu'il lui sembla qu'un de ses cheveux était devenu tout blanc, M. de la Padole pensa qu'il serait toujours temps d'en arriver aux solutions extrêmes, et finit par s'arrêter à un héroïque parti. 11 disparaîtrait brusquement, sans fracas, sans prévenir personne, laissant à son homme d’affaires le soin de liquider sa situation, et irait, comme tant d’autres, voir ce qui se passait en Amérique, avec une très vague idée de s’y établir s'il en trouvait la possibilité.
« Aoh! de la Padole? Comte de la Padole?...
Est-ce bien ce nom, monsieur?
— C’est bien ce nom, monsieur
— Aoh yes! J'ai déjà vu dans les papiers français... Et vous allez aussi, comme tant de vos compatriotes, visiter notre pays?... Pays splendide, monsieur, et vous ne regretterez pas... Espérez-vous rester longtemps? »
Ainsi parlait à M. de la l'adole, dans la salle à manger de la Touraine, son voisin de table : colosse américain d'une cinquantaine d'années, carré de figure, carré de barbe, carré de corps, carré d'esprit, enfin carré partout, comme doit l'être tout bon Américain suivant la formule.
M. de la Padole hésita. Avouer ce qui l'obligeait à s'expatrier et ce qu'il espérait faire en Amérique lui causa une sensation désagréable. Profitant de l'indication que lui donnaient les paroles de son voisin, il se fit passer en effet pour un gentilhomme français voyageant pour son agrément.
« Espérez-vous visiter l'Ouest? demandait l'Américain.
— C'est mon plus grand désir, dit M. de la l'adole. L'Ouest et ses immenses ressources; l'Ouest et ses progrès si rapides; ce pays prospère ct grandiose si vite créé par une si vaillante population, est celui qui m'attirele plus.
— Aoh! fit l'Américain satisfait, je pense
alors que vous voudrez visiter le Montana, le pays des ranchs? Le plus bel État de l'Ouest certainement.
— Le pays des ranchs! Mais c'est un des premiers que je compte visiter, monsieur. Ah! la vie au large, toujours à cheval, toujours en plein air, dont nous ont parlé tant de livres! Si vous saviez comme je la désire quelquefois!
— Oh, oh! fit l'Américain en riant. Elle est cependant bien différente de celle que vous meniez dans votre Paris... votre incomparable Paris dont J'arrive en ce moment!
— C'est vrai. Mais cette existence parisienne, si séduisante de loin, est bien lassante à la fin pour ceux qui sont obligés d'en subir le joug. Et c'est pourquoi tant des nôtres s'expatrient et parcourent vos pays libres.
Pour moi, je vous l'avoue, fatigué de cette vie épuisante et factice dont vous parlez avec tant de complaisance, aspirant depuis longtemps à la vice saine des contrées vierges, J'ai quitté brusquement la France avec l'espérance de n’y retourner que le plus tard possible. N'ai-je pas raison ?
— Oh yes, monsieur de la Padole! Et puisque vous avez l'intention d'essayer la vie au large au Montana, si vous voulez bien à ce mo-
ment accepter l'hospitalité dans notre ranch, ma femme et mes enfants seront très heureux de vous recevoir. Vous pourrez de là visiter tout le pays à votre guise, et vous verrez alors par vous-même ce que peut l'énergie américaine. »
Le Yankee offrit un cigare, et tous deux quittèrent la salle à manger.
« Tiens, tiens! se disait M. de la Padole en grimpant sur le pont. C'est une excellente façon de voir agréablement ce qu'on peut faire dans le pays.
— Pardonnez-moi, señor de la Padole, dit un homme au teint basané (son autre voisin de table) qui se trouvait déjà sur le pont. Ces Yankecs sont un peu fiers de leur énergie, comme s'ils étaient les seuls à en avoir. Il est regreltable que vous ne vous soyez pas dirigé vers l'Amérique du Sud, sans quoi vous auriez vu certainement beaucoup mieux, puisque les difficultés naturelles sont plus grandes.
— Mais... Je ne dis pas que je n'irai pas un jour.
— Et vous aurez bien raison, puisque vous voyagez pour votre agrément. »
Etune conversation semblable à peu de chose près à la précédente se déroula sur le pont...
Bref, pendant les sept jours que dura la traversée, M. de la Padole fit la connaissance de plusieurs gentlemen de différentes contrées américaines, et fut invité à passer plusieurs mois dans un ranch du Montana, plusieurs mois dans une hacienda du Mexique, et plusieurs mois dans une plantation brésilienne.
u Pourquoi pas, se dit-il, c'est toujours du temps de gagné! »
M. de la Padole se trouvait bien, certainement. Dans cette grande et confortable maison du Montana, isolée au milieu d'une plaine infinie comme un navire sur l'océan, la plus large hospitalité lui était offerte, tout était à sa disposition et il avait la plus complète liberté pour en jouir. La nombreuse famille de son hôte ne manifestait qu'un désir, c'était de lui plaire sans se montrer importune. Les jeunes gens, toujours prêts à l'accompagner n'importe où, s'efforçaient de l’intéresser à leur existence nomade et de lui procurer de nouvelles dis-
tractions, lui servant bénévolement de guides et de rabatteurs dans ses parties de chasse. Les jeunes filles, séduites par ses manières élégantes, se disputaient l’hanneur de le servir, lui demandaient son avis sur tout, et s'intéressaient prodigieusement à ce qu'il racontait de la vie parisienne (qu'il décriait, naturellement).
M. de la Padole se trouvait bien. Cavalier accompli au point d'étonner les cow-boys, fanatique de chasse et excellent tireur, ayant toujours aimé et pratiqué tous les genres de sports, il n'éprouvait pas plus d’embarras parmi les rudes pasteurs du Far-West qu'il n'en éprouvait autrefois dans un château tourangeau, un salon du faubourg, ou les coulisses d’un petit théâtre. Cette vie sans contrainte, toute de mouvement, toujours au grand air et dans les larges espaces, finissait par le séduire plus qu'il ne l'aurait supposé lui-même. La franche simplicité de ses hôtes était encore un élément d’amusement, et bien souvent, aux idées naïves exprimées devant Jui, il réprimait à peine un sourire ironique et railleur. Décidément M. de la Padole se trouvait bien.
Parfois, cependant, M. de la Padole se sentait un peu seul de son espèce, et se disait
qu'une soirée de conversation de temps à autre avec une jolie Parisienne ne lui aurait pas été désagréable du tout. Les trois filles de son hôte étatent assurément charmantes, et même très intelligentes, ce qui ne gâtait rien, mais forcément assez naïves et absolument ignorantes de tout ce qui pouvait l'intéresser.
Il évoquait alors le souvenir de Mile Irène de la Courtille, la blonde idole du Tout-Paris, enlevée jadis à tant d’amoureux opulents, si vive, si gaie, si spirituelle, si fanatique de tous les sports, elle aussi, et même si téméraire!
« Quelques mois de cette vie-là ne lui auraient pas déplu, pensait-il... Ah! si elle était avec moi, comme on serait bien ici! »
Mais il éloignait bien vite ces regrets inutiles et importuns, et prenait philosophiquement son parti d’un destin qu'il ne pouvait plus modifier à sa guise.
M. de la Padole se trouvait bien : mais il y avait déjà trois mois qu'il habitait le ranch du Montana, explorant les environs, chassant, pèchant, canotant, caracolant. Aussi, craignant d’avoir déjà trop usé d’une telle hospitalité, il crut devoir annoncer son départ prochain.
« Partir! Pourquoi? »
M. de la Padole fut stupéfait : l'annonce
d’une calamité n'aurait pu produire tant d'effet que cette nouvelle. Ce fut une véritable consternation dans toute la maison. Les trois jeunes filles s'étaient massées l’une contre l'autre et lui lançaient des regards désolés; les six garçous s'étaient levés soudain, paraissant interloqués et même un peu vexés; la mère semblait pétriiée ; le père seul, malgré sa stupeur, put prendre la parole :
« Partir? Déjà? Pourquoi? Mais il n'avait encore rien vu! Rien fait! Et l’on avait toujours compté le garder jusqu'à l'hiver! Qu'est-ce qui le pressait, puisqu'il voyageait pour son agrément? Justement l'automne approchait, la saison la plus intéressante! Les garçons allaient être aussi plus libres, et l'on avait projeté une petite expédition dans les Rocheuses, une grande chasse au grizzly! Cela ne plaisait donc pas à monsieur de la Padole de tuer un grizzly? »
Cela plaisait si bien à M. de la Padole de tuer un grizzly, qu'après avoir expliqué à ses hôtes que son unique motif de départ était la crainte d'abuser de leur complaisance, il accepta de grand cœur l'invitation de rester jusqu'à l'hiver et de prendre part à l'expédition projetée dans les montagnes Rocheuses. Aus-
sitôt les visages se rassérénèrent, et les jeunes filles servirent gaiement le thé.
M. de la Padole se trouvait bien : mais quand il atteignit le sixième mois de son séjour, qu'il eut tué un nombre respectable de gnizzlys, d'ours noirs, d’antilopes, de gros loups, sans parler du menu gibier, il lui fallut bien se décider à quitter le ranch, d'autant plus que l'hiver arrivait, et que l'hiver n’a rien d'agréable au Montana.
M. de la Padole fit donc ses adieux, malgré la peine qu'il causait à ses hôtes, et partit pour la hacienda du Mexique où il était attendu.
« Et surtout, lui disait l'Américain en l'accompagnant à la station, puisque vous voyagez pour votre agrément et comptez désormais vivre le plus possible dans les pays nouveaux, s'il vous arrive de revenir de notre côté, n'oubliez pas que nous serons toujours très heureux de vous recevoir... N'oubliez pas, n'est-ce pas?... C’est avec l’espérance de vous revoir que je vous laisse partir aujourd’hui. »
M. de Ja Padole promit. Certainement il reviendrait un jour camper dans les Rocheuses, chasser encore le grizzly et l'antilope, reprendre pendant quelque temps cette existence au large qui l'avait si fort passionné.
M. de la Padole passa l'hiver dans la hacienda du Mexique. Puis il se rendit sur la plantation brésilienne où il resta une partie de l'été. Partout, dans ces pays nouveaux, il retrouva le même confort, la même liberté, la même large hospitalité qu'au Montana. Partout il retrouva la même franchise et la méme prévenance. Partout 1l devint le héros d'une famille simple et naïve, nombreuse ct saine, heureuse d’avoir pour hôte un des plus nobles représentants d'un des plus vieux pays. Partout de solides Jeunes gens se mirent à sa disposition pour ses expéditions, et partout de charmantes jeunes filles se disputèrent l'honneur de le servir...
En quittant le Montana, M. de la Padolefit la connaissance d'un Anglo-Canadien, concessionnaire de vastes forêts, qui l’engagea, puisqu'il voyageait pour son agrément et sans but défini, à venir passer un hiver dans ses chanticrs de la Saskatchewan. En quittant le Mexique pour le Brésil, M. de la Padole fit la connaissance d’un officier péruvien qui l’in-
vita, puisqu'il voyageait pour son agrément et sans but défini, à venir visiter ses propriétés des Cordillères. En retournant vers le Canada, M. de la Padole fitla connaissance d’un député néo-zélandais, revenant d'Angleterre par les lignes américaines, qui tint absolument, puisqu'il voyageait pour son agrément et sans but défini, à lui faire connaitre les merveilles naturelles de son île. A San-Francisco, port d'embarquement, M. de la l'adole fit la connaissance de trois Australiens, qui ne le laissèrent pas partir, puisqu'il voyageait pour son agrément et sans but défini, sans lui avoir fait jurer de passer plusieurs mois chez chacun d’entre eux. Sur le paquebot qui l'emportait à travers le Pacifique, M. de la Padole rencontra un administrateur anglais, qui le pria, puisqu'il voyageait pour son agrément et sans but défini, de venir chasser le tigre au Bengale. En se rendant aux Indes, M. de la Padole vit le prince Pet-chi-li, qui le supplia, puisqu'il voyageait pour son agrément et sans but défini, de venir constater par lui-même que la Chine, sa patrie, n'était pas aussi arriérée que le prétendent les Européens. En passant de la Chine au Japon, M. de la Padole rencontra... Ouf!
Cela suffit pour l'instant.
a Tiens, tiens! » s’était dit M. de la Padole.
À la fin de la première année, M. de la Padole avait constaté (avec quelle stupeur, on peut se l'imaginer) que, reçu plusieurs mois partout, défrayé de presque tout par ses hôtes, il avait à peine dépensé, tout en vivant très largement, la sonme de six mille francs! Lui, le prodigue! lui, le mange-tout! habitué à dissiper les millions comme brume du matin au soleil d'été, trouvait moyen, malgré lui, sur un revenu annuel de douze mille francs, d'en économiser la moitié!
« Tiens, tiens! » s'était encore dit M. de la Padole.
Dès ce moment sa résolution était prise, son plan d'existence tracé, sa vocation déterminée. Il continuerait de voyager pour son agrément, mais d’une façon méthodique et non plus au hasard.
Depuis quatre ans M. de la Padole voyageait. Son existence nomade ne lui déplaisait pas. Sa position lui semblait assurée. Il
comptait déjà de solides relations disséminées dans les cinq parties du monde, et, sous les climats les plus variés, aux confins de tous les déserts, il avait constaté le même chaleureux accueil, le mème désir de le retenir, la même espérance de le revoir un jour.
À la fin de la quatrième année, M. de la Padole avait réalisé vingt mille francs d'économies.
En dépit de tous ces avantages, M. de la Padole éprouvait encore parfois une désagréable sensation de solitude morale. Ses nombreux hôtes étaient un peu trop frustes, un peu trop différents de lui-même pour que leur société lui suffise. Malgré leur charme réel, les jeunes filles qu'il voyait, toutes amoureuses de lui, ne l'intéressaient pas. Il avait souvent du spleen, et des visions parisiennes le hantaïent.
« Après tout, se dit-il, non sans amertume... Je suis assurément oublié à Paris; personne ne m'y reconnaitra. Pourquoi n'irais-je pas pendant quelques jours? »
Trois semaines plus tard, M. de la Padole était installé à la terrasse d’un café parisien, suivant des yeux, avec un plaisir mélancolique, la foule boulevardière qui défilait devant lui, et où il entrevoyait encore de temps
à autre des visages autrefois bien connus.
Soudain une exclamation de surprise retentit à son orcille et une main se posa sur son épaule.
a Vous, mon cher! Comment, c'est vous!...
Mais on ne vous reconnait plus!... Qu'étesvous, diable ! devenu depuis tant d'années? Savez-vous que tout le moude vous croit mort!»
M. de la Padole avait déjà reconnu son vieil ami Saint-Estèphe, le célèbre chroniqueur. 1] eut un geste de contrariété en se voyant découvert si tôt.
« Que voulez-vous, mon cher? dit-il en prenant l'air las et indifférent d’un homme revenu de tout... J'étais fatigué de la vie parisienne ; j'éprouvais depuis longtemps le besoin de quelque chose de plus sain. Aussi j'ai rompu brusquement avec tout et tous et me suis Inis à voyager. »
Et il raconta son existence vagabonde dans les pays encore neufs de toutes les parties du monde. Il parla de ses expéditions, de ses grandes chasses, de ses études de mœurs exotiques, etc., etc...
« Mais c'est très intéressant ce que vous me dites là! s'écria Saint-Estèphe. Qui aurait jamais supposé que vous deviendriez globbe-
trotter! J'espère au moins que vous publierez la relation de vos voyages?
— C'est évidemment mon intention, dit M. de la Padole, bien qu'il n'y eût jamais pensé jusque-là.
— Et vous comptez repartir encore?
— Dès que je serai prêt. »
Le lendemain un article sensalionnel, signé Saint-Estèphe, annonçait aux Parisiens le retour parmi eux, après quatre ans d'absence, du comte de la Padole, qui, malgré sa jeunesse et les avantages personnels que pouvaient lui assurer sa fortune et sa haute position dans le monde, avait eu la belle énergie de renoncer à la vie oïisive et aux plaisirs pour se faire explorateur.
Le même jour M. de la Padole fut inondé de cartes, de lettres et d’invitations; des reporters vinrent l'interviewer ; d'anciens amis envahirent son hôtel pour le féliciter; on l'enleva presque de force pour le conduire à son ancien cercle. Là il fut traité de héros; on lui fit une ovation; on parla d'organiser une fète monstre en son honneur. Mais M. de la Padole, grave et modeste, se déroba, objectant la nécessité de son départ prochain, le manque de temps, de multiples occupa-
LE PIQUE-ASSIETTE MONDIAL äl
tions, de minutieux préparatifs pour une nouvelle expédition.
La presse entière suivit le mouvement imprimé par Saint-Estèphe et loua M. de la Padole de sa détermination. Les journaux populaires citèrent en exemple ce jeune homme noble et riche qui, dédaignant ce que tant d'autres enviaient, se mettait si courageusement à l'œuvre, consacrant sa fortune et sa vie à une tâche utile ct désintéressée. Les journaux de voyages et les revues lui demandèrent des articles, des souvenirs, des photographies; plusieurs éditeurs lui offrirent d'avantageux traités pour la publication de ses futurs ouvrages; Saint- Estèphe réclama la priorité pour son journal.
Mais cette célébrité imprévue, toute flatteuse qu'elle füt, génait fort M. de la Padole, qui, au bout de peu de jours, vit ses économies envolées et fut forcé de reprendre la mer.
Ayant enregistré son vingtième ami exotique, M. de la Padole n'avait plus qu'à se lais-
ser vivre, fréquentant à tour de rôle ses relations mondiales, laissant entre chaque visite à la même famille un intervalle d'années suffisant pour ne pas paraitre importun. Mais le vif succès qu'il venait d'obtenir à Paris lui avait mis au cœur une ambition nouvelle.
Peu de mois après son départ, les premières notes de voyage de M. de la Padole, expédiées de Paramaribo à Saint-Estèphe, commencèrent à paraitre dans un grand journal parisien. Encouragé par l'accueil qu'elles recurent, M. de la Padole se mit plus sérieusement à l'œuvre, abordant tous les sujets, sous Îles formes les plus variées : relations de voyage, récits de chasses, études de mœurs, ethnographie, archéologie, anecdotes, nouvelles, romans.
Nul n'a jamais su dans tout cela quelle part de fantaisie se mélait à la réalite, et cette fantarsie même, bien loin de nuire à M. de la Padole, ne fit au contraire qu'accroitre sa réputation naissante d'audacieux voyageur et de véridique écrivain.
Une élude comparative des diverses méthodes de coloniser employées par les différentes natious, travail qui fait encore autorité aujourd’hui, lui valut la grande médaille d'or
de la Société de Géographie et lui conquit définitivement la célébrité. Ses nombreux ouvrages, traduits dans toutes les langues, commencèrent à rapporter des sommes considérables. C'est pourquoi M. de la Padole, après cinq nouvelles années d'absence, crut pouvoir sans danger revenir en France.
Il n'eut pas tort : l'accueil fut chaleureux. À peine était-il débarqué que la Société de Géographie lui réclamait une série de conférences avec projections : glorieuses journées qui firent courir tout Paris. Enfin, conséquence inévitable, le Journal officiel enregistra bientôt la nomination du comte de la Padole au grade de chevalier de la Légion d'honneur.
Flatté par le monde, encensé par la presse, louë par de graves savants, félicité par les hommes d'État, honoré par tous, ayant de plus regagné plusieurs centaines de mille francs, M. de la Padole, fort de son succès, ne craignit plus d'avouer le délabrement de sa fortune... engloutie par neuf années d’explorations ruineuses entreprises pour le plus grand bien du pays, et dont il avait seul supporté tous les frais. Un si noble désintéressement mit nécessairement le comble à sa répu-
tation, et acheva de lui gagner toutes les sympathies.
Une année ne s'était pas écoulée depuis ce triomphal retour que la presse annonçait les fiançailles de M. de la Padole avec la fille du marquis de M..., riche héritière du faubourg, follement amoureuse de son héros.
Réserve du Lae des Pins, 15 janvier 18...