‹ Dans l'ouest canadien: la Pointe-aux-RatsChapitre 7 sur 20 · MON CHER AMI · texte numérisé non relu

MON CHER AMI

J'ai reçu {a lettre il y a quatre mois, juste la veille de mon départ pour le poste que j'occupe actuellement, et, puisqu'un heureux hasard met en ce moment un courrier à ma disposition, je ne veux pas laisser échapper l'occasion de t'envoyer des nouvelles que tu risquerais sans cela de ne pas avoir avant le printemps. Ce début doit te surprendre, mon cher, et je le comprends d'autant mieux que je suis encore moi-même tout ébahi de ma situation présente ct de l'étrangeté de ma destinée.

Actuellement, mou pauvre ami, je suis instituteur parmi les Indiens, dans une tribu lointaine perdue au fond des bois, et je gagne, à ce métier-1à, 150 francs par mois dans un pays où

les simples manœuvres gagnent beaucoup plus.

Voilà donc où aboutit pour moi toute une jeunesse passée misérablement derrière Îles murs d’un collège, et où, après tant d'années de luttes stériles, en france comine ici, viennent s’écraser définitivement tant d'espérances et d'illusions... Mais à quoi bon récriiminer...

Dès le début de juillet, j'avais reçu l'avis de me tenir prêt à partir pour le Lac des Pins, làbas, vers le Nord; mais il me fallut attendre jusqu'à l'automne pour gagner mon poste.

C'est qu'elle n'est pas tout près, ma réserve!... Située à environ 150 kilomètres des derniers centres colouisés, on ne peut guère compter, pour s'y rendre, que sur l'inspecteur des réserves indiennes, faisant sa tournée annuelle à des époques indéterminées, ou sur les employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, transportant des provisions ou des fourrures.

Dans les derniers jours du mois d'août, une lettre de l'inspecteur m'appelait à X..., gros village desservi par le chemin de fer, et dès l'aube du lendemain nous roulions sur la route dans un petit express : légère voiture à quatre roues formée d'un Jong chässis à rebords

étroits, muni à l'avant d'un siège mobile à deux places. Derrière nous, s’amoncelant sur le châssis et protégés par une bâche, nos provisions de voyage, une tente, nos deux fusils et quelques outils. Devant nous, deux de ces petits chevaux robustes et sobres nommés bronchas, qui nous arrivent à l'état sauvage des énormes plaines de l'Ouest Sur le siège, à droite, l'inspecteur conduisant en silence et fumant continuellement des cigares, et, à gauche, ton ami qui, légèrement ému et la cervelle en ébullition, essayait de ne pas penser.

Après avoir suivi pendant quelques heures un chemin suffisamment fréquenté pour n'être pas encombré d'obstacles et franchi à gué un ruisseau rapide bordé d'épais taillis d’aulnes, nous obliquions franchement vers le nord sur un de ces chemins à peine frayés nommés trails, tracés et utilisés seulement par les bücherons, les Indiens et les coureurs de bois, et sur lesquels on passe comme on peut.

La dernière maison, le dernier petit champ étaient déjà loin derrière nous, et alors commença vraiment ce rude voyage de trois jours à travers la solitude...

Du bois... du bois... toujours du bois, dans une région rocheuse et accidentée. Une série

de collines de sable entrecoupées de vallées humides. Sur les plateaux, des pins et des cyprès, sous lesquels, formant de grandes plaques noires sur le sable blanc, s’étalaient des touffes d'une sorte de buis rampant ct d'une petite plante à feuilles rondes, sombres et rigides, dont les coureurs de bois se servent en guise de thé. Au long des crêtes, et sur des milles de longueur, des murailles cyclopéennes composées d'énormes blocs erratiques s'entassant péle-mêle. Çà et là, sur les flancs des coteaux, quelques taillis de trembles nains ct difformes marquant la place d’une mince couche de terre végétale. Et dans les larges fonds séparant les collines, parfois de grandes futaies de trembles et de bouleaux, formant de hautes votes vertes et sonores, et, plus souvent encore, des cédrières ou des épinettières noires et touffues, pleines de mystère, de nuit et de silence.

Et à travers ces forêts sans fin serpentait la trail à peine visible et semée d'obstacles, sur laquelle nous ne pouvions rouler qu'au pas.

Nos étapes étaient déterminées d'avance, et le soir nous arrétions sur le bord d’un petit cours d’eau, dans un endroit réunissant les deux conditions indispensables : du foin pour

les chevaux, et du bon bois sec pour l'entretien du feu.

« Il fait trop beau pour dresser la tente, disait l'inspecteur, nous serons mieux dehors. »

Aussi, dès que les chevaux, la cloche au cou, avaient été lâchés dans la clairière à foin, nous choisissions une place à l'abri d’un fourré. Puis, pendant que l'inspecteur, passé maitre dans l’art de cuisiner sur un feu de ‘amp, faisait bouillir l'eau pour le thé, frire une tranche de lard et chauffer une boite de conserve, j'amassais non loin de là un énorme tas de bois sec pour la nuit.

Après le repas, l'inspecteur débouchait une bouteille de whiskey, en versait dans nos deux tasses, calait la bouteille contre un arbre de facon à la trouver toujours à la portée de sa main, et plaçait à côté sa boîte de cigares :

« Quand vous en voudrez, disait-il, servezvous. »

Rapidement la nuit tombait. Alors nous entassions sur le feu une pyramide de gros troncs d'arbres entiers, d'où bientôt s'élevait, en crépitant et en grondant, une haute et large colonne de flammes; puis nous nous

étendions, roulés dans nos couvertures, de chaque côté de ce colossal foyer.

Tant que le feu conservait une telle intensité, nous le surveillions, tout en causant et en fumant, accoudés sur le sol. Mais, sitôt que les flammes étaient tombées, ne laissant plus qu'un énorme braster suffisant pour chauffer jusqu'au matin, mon inspecteur se versait une dernière rasade de whiskey, achevait de s'étendre et s'endormait bientôt, le cigare toujours aux lèvres.

Pour moi, malgré la fatigue, je restais encore longtemps sans pouvoir m'endormir, contemplant à travers les branches le ciel constellé d'étoiles, où bien cherchant des yeux je ne sais quoi dans la nuit sombre, rendue plus sombre encore par l'épaisseur des fourrés. De temps à autre, des craquements de branches, des frôlements dans la broussaille, des froissements d'ailes, des pas légers et des galops bruyants, des cris et des hurlements, résonnaient avec une étrange sonorité dans le formidable silence nocturne et me faisaient tressaillir.

Au point du jour, les mille bruits du réveil de la forêt sonnaient pour nous l'heure des préparatifs de départ. Aussitôt levé, j'attisais

UNE ÉGOLE INDIENNE #1

vivement le feu pour dissiper la fraicheur du matin et je courais chercher les chevaux dans la clairière. Pendant ce temps, l'inspecteur préparait le déjeuner, que nous mangions debout devant la flamme, en tapant des pieds pour nous réchauffer.

Tel fut notre voyage pendant trois jours et deux nuits.

Le soir du troisième jour nous arrivions au sommet d’un coteau sablonneux couvert de pins clairsemés, lorsque soudain, au détour d'un fantastique amas de grandes roches plates enclavées les unes dans les autres, apparut une vaste échancrure au fond de laquelle miroitait une nappe d'eau limpide et tranquille :

« Le Lac des Pins », dit l'inspecteur.

Peu après nous suivions la crête du plateau, terminée sur notre gauche par une haute falaise à pic, et le lac tout entier, sauvage et splendide, se déroulait au-dessous de nous.

Le soleil, se couchant alors derrière les bois lointains de l’autre rive, incendiait une partie du ciel, et le miroir liquide, dominé de tous côtés par une ceinture de forêts noires qui noyaient ses bords dans la nuit, étincelait comme une nappe de feu, où tremblotaient

doucement de larges taches sombres. À quelque distance, un léger canot d’écorce de boulcau, menté par un Indien immobile, se découpait nettement sur ce fond de lumière.

L'inspecteur leva le bras, me montrant au loin, sur une petite éminence dominant le bord du lac, une haute palissade grise flanquée de deux petites tours carrées.

« Le poste de la baie d'Hudson », dit-il.

En même temps nous commencions à descendre l’autre versant du coteau, et le lac disparaissait à nos yeux. Une demi-heure après nous arrivions au poste.

Jne forte enceinte de bois derrière laquelle s'abritent les magasins, également en bois, tel est ce vieux fort de la puissante Compagnie de la baie d'Hudson, dont l'agent, trop heureux de se trouver avec des blancs, nous reçut avec empressement. Il nous offrit un diner composé de poisson froid du lac et d'orignal rôti, puis il installa pour la nuit, sur le plancher du magasin, un monceau de couvertures, sur lesquelles, brisé de fatigue, je dormis lourdement jusqu'au matin.

L'inspecteur était déjà levé depuis longtemps lorsque je m'éveillai. Après avoir déjeuné, je le trouvai devant la porte du mur

d'enceinte en train de causer avec une dizaine d'Indiens.

« Êtes-vous prêt? dit-il en m'apercevant.

— Oui.

En route, alors. »

Quelques minutes plus tard, une petite charrette à deux roues, trainée par un poney et conduite par un Peau-Rouge, nous emportait encore une fois à travers bois. Deux milles plus loin, nous traversions le village indien, composé de quelques cabanes de troncs d'arbres bruts, sans fenêtres ni planches, et d’un certain nombre de wigwams : tentes de peaux tendues sur des perches disposées en cône.

Une meute de gros chiens fauves, aux poils longs, soveux et touffus, entoura la charrette en hurlant. Des gamins qui se roulaient sur le

sol se relevèrent en criant, puis s'arrêétèrent, pour nous examiner, immobiles et silencieux.

Non loin de là, des femmes faisaient fumer de la viande sur des perches formant gril audessus d’un feu de bois vert; d'autres raclaient des peaux; plus loin, d'autres encore transportaient du bois et de l’eau. Au seuil de quelques tentes, des hommes étaient accroupis et fumaient sans bouger.

La voiture s'était arrêtée devant un wigwam

placé au centre du village; l'inspecteur m'v fit entrer. Au milieu de la tente, brillait un feu clair dont la fumée s'échappait par une ouverture située au sommet du cône. Agenouillée devant le feu, jolie et gracieuse avec son teint de bronze et ses longs cheveux noirs et mats qui se tordaient sur son épaule, une toute jeune femme faisait bouillir de l'eau. Au fond, étendu sur une peau de cerf, un bébé de quelques mois vagissait doucement.

« Le chef est-il ici? demanda l'inspecteur.

— Il va venir », répondit en mauvais anglais la jeune femme qui s'était relevée à notre entrée.

Aussitôt elle sortit, et, peu après, la haute silhouette du chef s'encadrait dans l'ouverture de la tente.

C'est un homme superbe que notre chef, malgré ses pommettes un peu trop saïllantes et ses yeux légèrement bridés; j'aime surtout son regard droit et franc qui semble ordinairement empreint d’une tristesse résignée, mais où brille par moment le reflet d’une puissante énergie.

L’inspecteur me présenta. L'Indien fit gravement un signe de tête ct nous invita du geste à nous asseoir sur des peaux; mais l'inspecteur

lui répondit par quelques phrases en dialecte cri, dont, bien entendu, je ne comprenais pas encore un seul mot. Toujours grave, le chef fit un geste d’acquiescement et, sans une parole, nous accompagna jusqu'au seuil.

Encore un mille de cahots dans notre petite charrette et nous arrivions enfin devant l’école. C'est là que désormais je devais vivre, dans la seule compagnie des Peaux-Rouges.

Mon école, créée tout récemment, est une assez grande cabane de troncs d'arbres équarris recouverte en bardeaux de cèdre. Elle est située à une dizaine de mètres de la trail et encadrée par un fouillis de trembles et de buissons. À droite, un mince filet d'eau limpide, bordé de trembles et de bouleaux, bondit sur les roches moussues, traverse la route et court vers le lac. En arrière de la cabane, la tremblière s'élève en pente douce et se perd un peu plus loin dans une gorge étroite dominée de chaque côté par des coteaux sablonneux couverts de pins assez clairsemés. En avant, le chemin; puis une grande épinettière sombre. Au fond, sur la gauche, un vallon largement ouvert laisse voir un coin du lac.

A l'intérieur de la cabane, deux pièces blanchies à la chaux ct garnies de planchers. La

plus grande, éclairée par deux petites fenêtres, sert de salle de classe; l'autre, n'ayant qu'une seule fenêtre, est le logement de l'instituteur. Sous le toit, un grenier, où l'on accède par une échelle, peut au besoin faire une pièce supplémentaire.

L'inspecteur fit l'inventaire avec moi. Dans la grande salle : une table carrée, une chaise, deux lampes, un grand nombre de bancs:

dans un coin, une douzaine de planches et deux tréteaux; au fond, un box-stove : poële rectangulaire où l'on brüle d'énormes büches de quatre pieds de long; sur les murs, un petit tableau noir et plusieurs grandes cartes.

Dans la petite pièce, un poële de cuisine avec four, une table, deux chaises, un bois de lit, une hache, une pelle, deux seaux d’écorce de bouleau et quelques ustensiles de cuisine.

L'inspecteur prit note de ce qu'il me fallait encore :

« Je vais tout de suite le faire envoyer du fort, dit-il; s'il vous manquait quelque chose de plus, prévenez l'agent de la baie d'Hudson, qui vous le fera parvenir. »

Puis il me remit les clefs, me serra la main en me disant adieu, et me laissa seul.

Seul, mon pauvre ami... Tout seul!... Comprends-tu bien tout ce que cela veut dire?

Seul au milieu de la forêt, où désormais je devais vivre dans une si étrange situation.

Je m'approchai tout troublé de la porte et regardai dans les bois : rien dans les trembles, rien dans l’épinettière dont l'aspect sombre et mystérieux me fit tressaillir; pas un être vivant, pas un mouvement, pas un frisson. Je tendis l'oreille : pas un bruit; un silence absolu, rendu plus sensible par le murmure léger de la source qui roulait tout près de moi.

Le découragement commencait à m'envahir et mon cœur se serrait douloureusement, quand soudain, à deux pas de la porte, un écureuil rayé sortit d'un trou. Pendant quelques secondes, il me regarda, la tête penchée, la queue en l'air, puis il se mit à fouiller dans les feuilles mortes, sans plus s'inquiéter de moi. Du bord de l'épinettière, un petit oiseau s'envola, traversa la route et vint se percher sur mon toit.

Tu vas rire de moi, mon ami, mais la vue de ces bestioles me fit du bien; c'étaient des compagnons; je ne me sentais plus si seul; je rentrais doucement pour ne pas les effrayer, pris un morceau de la galette que j'avais

apportée, et revins l’émietter devant la porte.

Dans l'après-midi, un vieil Indien m'apporta du fort quelques objets et des provisions; il me demanda une plaque de tabac, que je m'empressai de lui donner, et il partit. Je ne vis plus personne ce jour-là.

Le lendemain, dès le soleil levant, j'étais en train de préparer mon déjeuner, lorsqu'une vieille femime toute branlante entra et, elle aussi, me demanda du tabac; puis elle s’assit sur un banc, contre le mur de la salle de classe, bourra sa pipe et se mit à fumer en silence. Après elle, d’autres arrivèrent encore, et un véritable défilé commença : des hommes, des femmes, qui tous venaient me demander du tabac, ct dont quelques-uns s'asseyaient ensuite, comme la vieille, sur les bancs de l’école.

Je commencais à m'effrayer de cette demande incessante de tabac, car il est cher au poste de la baie d'Hudson, aussi je résolus d'y mettre fin et de n'en plus donner. Bien m'en a pris : comme j'ai pu le voir dans la suite, mon traitement n'y aurait pas suffi.

Un peu plus tard, le chef entrait à son tour pour me dire qu'il avait annoncé mon arrivée ct que je pourrais commencer quand cela me

conviendrait. Quelques enfants étaient déjà là; bientôt d’autres arrivèrent, et je pris Île parti de les interroger aussitôt.

Ah! mon pauvre ami, quelles transes au bout d'un instant quand je vis tous ces petits yeux noirs et farouches se fixer sur moi pleins de haine, pour les détourner ensuite lentement devant mon regard! Quand je sentis ces petites cervelles sauvages se dérober et m'offrir une résistance passive en refusant de répondre!

Ils étaient là une trentaine d'enfants, garcons et filles de tous les âges, baissant le front comme des chèvres prêtes à foncer et coulant, sous leurs paupières bridées, des regards méfiants sur cet étranger, ce blanc, cet ennemi de leur race, qui venait là les ennuyer sans qu'ils pussent comprendre pourquoi.

Alors je me rappelai que mon unique prédécesseur avait dû quitter la réserve au bout de peu de temps pour n'avoir pas pu dominer ces étranges écoliers, et une légère angoisse m'étreignit.

J'essayai d’abord de les persuader, en leur parlant avec douceur : peines perdues. Alors j'élevai la voix, me fis autoritaire et donnai des ordres : pas de résultats... Que faire ?... Je m'attaquai au plus grand et au plus fort et

voulus sévir : un grondement de révolte se fit entendre et, de dessous leurs vêtements, quelques-uns tirèrent ostensiblement de grosses pierres, qu'ils placèrent à côté d’eux sur le banc. Et, parmi les vieux Indiens qui fumaient, impassibles, au fond de la salle, pas un mot, pas un geste pour intervenir!

Affectant une tranquillité que je n'avais guère, je regardai fixement les mutins les uns après les autres, puis j'allai prendre un de mes seaux d'écorce et passai lentement entre les bancs pour enlever les pierres.

Mon attitude impressionna-t-elle un peu ces petits sauvages? Je ne sais, mais ils me laissèrent faire sans bouger. Quelques-uns seulement essayérent de résister en serrant dans leur main leur pierre, que je fus obligé d'enlever de force.

Encore une fois j'essayai d'obtenir un résultat par des paroles fermes et graves : rien Alors je renvoyai tout le monde en déclarant que j'allais prévenir le chef.

Bientôt mon école fut vide et je restai tout seul. L'après-midi s'écoula lentement. J'essayai pourtant de m'étourdir en me donnant beaucoup de mouvement et je terminai mon installation. Mais le soir vint; la nuit tomba;

j'allumai ma lampe et, accoudé sur une table dans la grande salle, je me mis à penser.

Comment pourrai-je me tirer d'affaire?

Comment arriverai-je à me concilier ces petites âmes sauvages et méfiantes? En admettant que J'y parvienne, comment supporterai-je cette vie si radicalement opposée à celle dont j'avais l'habitude? Autant de questions que je retournais en vain dans mon cerveau lassé, et qui me remplissaient d'incertitude et de pénible anxiété.

Il y avait déjà longtemps que je révais ainsi, quand une série de chocs violents et presque simultanés résonna sur ma porte et brusquement me fit lever. Presque aussitôt une nouvelle grêle s'abattait sur la partie de mes tuyaux de poêle s'élevant au-dessus du toit : ils tressautèrent violemment et s'effondrèrent avec fracas. Je courus vers la fenêtre et pus apercevoir, à la lumière de la lune, une bande de gamins noirs reculant rapidement et se dissimulant à l'ombre de l'épinettière. Alors, pour essayer de les intimider, je pris mon fusil et ouvris la porte : elle était criblée de flèches.

Je m'avançai sur la route : plus un bruit, plus un mouvement. J'entrai dans l'épinetlière : personne. Supposant qu'ils s'étaient

cnfuis en se glissant sur la mousse épaisse, à l'abri des arbres touffus, je rentrai dans la maison, et le reste de la nuit s’écoula sans incidents.

Le lendemain je rendis visite au chef pour l'avertir de ce qui s'était passé la veille et lui demander son concours. Il me répondit gravement que justice serait faite, et je sus bientôt après qu'il avait tenu parole.

Je ne veux pas, mon cher ani, te raconter dans les détails toutes les misères de mes débuts, ni te parler des heures de découragement qui les suivaient; ma nuit n'y suffirait pas, et je dois être au fort avant le jour si je veux que ma lettre parte. Et pourtant que de difficultés j'ai eues! Que de mal m'ont inconsciemment donné tous ces pauvres petits êtres à la figure de bronze! Pendant bien des jours il m'a fallu les tenir avec une fermeté qui ne pouvait se démentir un seul instant, sans quoi je risquais fort de voir éclater une révolte dont les conséquences pouvaient être sérieuses. Et maintenant cependant ils sont tous mes amis et J'en fais ce que je veux; mais je suis encore bien certain que jamais, en dépit de toute cette fermeté, je n'aurais pu rien en tirer si je n'avais saisi toutes les occasions qui s'offraient

de les désarmer par la bienveillance et la bonté.

Ah! nous sommes à présent bien loin de la méfiance du début et je ne suis pas peu fier de ce résultat. Je ne suis plus seulement l'instituteur, mais encore l'ami et le confident de tous : celui que l'on cousulte dans toutes les circonstances, qui tranche les difficultés, qui invente et organise les jeux, qui console quand on est dans la peine.

Comment en suis-je arrivé 1à? Je ne m'en rends pas moi-même exactement compte. Je” suppose pourtant que c'esten restant simple et naturel; en évitant le plus possible de prendre des allures de pédagogue et surtout des airs de maitre; en m'intéressant autrement qu'en censeur et en moraliste à tout ce que font et pensent mes écoliers, même en dehors de l'école; en prenant très souvent part à leurs jeux, que j'essaye de diriger comme un camarade plus âgé; en arrètant même au besoin les heures de travail pour improviser des distractions lorsque je sens commencer la lassitude, d'où naissent infailliblement l'inattention d'abord, et ensuite, si les reproches viennent s'y joindre, la révolte.

Je suppose que bon nombre de nos institu-

teurs de France seraient passablement scandalisés s'ils entraient à certaines heures dans mon école : ce matin, par exemple, alors qu'élèves et maitre lançaient avec entrain, dans une cible dessinée sur la porte, des flèches de papier munies de becs de plumes, dont le maître a lui-même enseigné la confection à ses élèves.

Que veux-tu? mon ami, ce sont des échappatoires nécessaires, et c'est grâce à cela que, lorsque je réclame l'attention, tous mes petits sauvages s'alignent silencieusement, mais joyeusement sur les bancs. Alors, tout tranquillement et en causant tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, je leur apprends à lire, à écrire sur des ardoises, à compter. Puis, lorsque le premier effort mécanique, celui qui compte et qui reste, est donné, je passe à autre chose. Je ne leur enscigne rien, mais je leur raconte, non pas la fastidieuse histoire scolaire, mais des histoires qui sont l’histoire : celle de la nature, comme celle de l'humanilé.

Eh bien! mon ami, tous ces petits sauvages m'écoutent avec intérêt et me comprennent ; je les vois avec plaisir m'interrompre pour interroger où même pour donner leur avis; je

les pousse le plus possible à le faire, et je suis toujours surpris, malgré la naïveté de la forme, de la justesse de leurs réflexions.

Aussi la tâche me parait-elle douce, et même trop facile maintenant que j'ai gagné le cœur de mes écoliers. Il n'en est pas un, à présent, qui ne cherche de lui-même l'occasion de m'être agréable, et il ne se passe pas un seul jour sans que l’un ou l'autre m'en apporte la preuve.

Non seulement je n'ai, durant mes heures de classe, que des modèles d'attention et de bonne volonté, mais mes écoliers sont devenus, sans que je le cherche, mes pourvoyeurs en toutes choses, et je suis bien obligé d’accepter, car un refus les afflige profondément.

Tous les jours je reçois des produits de leur chasse et de leur pêche : lapins et coqs de bois, truites et poissons blancs (1). Quand le bois manque à l’école et que l’un d'eux s'en aperçoit, il n'est pas un de mes ainés qui ne s'empresse de prendre une hache et d'aller dans la forêt chercher les meilleures épinettes rouges, mais je me fais alors un devoir de les accompagner, et ce sont eux qui m'ont appris

(1) Corégone blanc.

le métier de bücheron. Pendant que nous débitons le bois, les filles courent au village, reviennent avec des traineaux plats tirés sur la neige folle par les gros chiens fauves, et bientôt les büches s’empilent contre le mur de l'école.

Une grande fille de quatorze ans est en train de me confectionner, avec les peaux de daims les plus fines, un habit complet orné de broderies de perles et bordé de fourrure de rat musqué, dont les coutures, faites avec des tendons, laissent échapper tout du long de fines languettes de cuir taillé. J'ai déjà des mocassins brodés et bordés d'hermine; des calumets en ocre rouge sculptés; des bonnets de peau avec des petites gaines pour fixer les plumes d'aigles ; des sacs à feu (1) dont la plupart sont faits avec des fourrures précieuses comme n'en portent pas souvent les plus élégantes Parisiennes. Jusqu'à ma plus jeune écolière, jolie petite fille de cinq ans, qui, tout dernièrement, m'apportait un grand cassot d'écorce de bouleau plein de pembinas.

Cela ne te dit certainement rien, à toi. Mais de ces petits fruits rouges, si nombreux à l’au-

(1) Le sac à feu se porte à la ceinture. Il est destiné à mettre le tabac, la pipe et le briquet ou les allumettes

tomne, il ne reste en janvier que quelques rares grains gelés disséminés dans les bois.

Aussi, pendant plusieurs jours, la pauvre petite avait parcouru toute seule les bords du ruisseau, s'efforcant de courber des tiges d'arbustes trop fortes pour elle, disputant grain à grain les fruits restants aux écureuils et aux coqs de bois, et cachant le soir, dans le creux d’un rocher, son plat d’écorce qu'elle couvrait de branches pour l’abriter des écureuils. Enfin, après bien des efforts et bien des pas dans la neige profonde, elle avait fini par remplir son grand plat et me l'apporter, toute heureuse et toute fière.

Je ne pouvais laisser pareille preuve de dévouement sans récompense, et J'ai invité ma petite amie à venir goûter avec moi les confitures que je ferais avec ses pembinas. Je me suis mis en frais pour elle : au lieu de la banic, sorte de galette qui pour nous remplace ordinairement le pain, j'ai fait de mon mieux pour confectionner du pain passable; j'ai même essayé de la confiserie en coulant du sucre cuit sur des noisettes hachées; et, pas plus tard qu'hier soir, j'étais attablé en face de cette gentille frimousse noire devant un mirifique repas. Succès, mon ami, succès! Jamais peut-

CE

être petite figure indienne n'a reflété si grand plaisir. Mon extraordinaire nougat obtint tous les suffrages, dépassant même, et sans mal, la confiture de pembinas pourtant volontairement trop sucrée...

Eh bien, non! je ne suis plus seul, puisqu'ici, non seulement parmi mes enfants mais encore parmi les anciens du village, j'ai des amis comme, si je t'excepte, jamais je n'en eus ailleurs. D'autre part j'ai la conviction de remplir une mission modeste mais utile. Je devrais donc être, et je serais heureux, s'ilne me manquait cette chose nécessaire à tous : la famille. Et pourtant, tous les soirs, à l'heure si triste du crépuscule, je m'accoude sur une table dans mon école devenue déserte, les souvenirs du passé m'envahissent peu à peu comme une marée montante, ct souvent, je peux bien te l'avouer à toi, bien souvent je me mets à pleurer.

Pourquoi? Quelles visions de bonheur détruit puis-je donc évoquer de tout ce passé mort? Est-ce ma famille”... Je ne la connais pas : elle s’efface dans mes souvenirs d'enfance derrière l'image du pion, comme la maison paternelle derrière les murs d’un collège. Estce ma jeunesse s'écoulant grise et terne dans

cette prison scolaire? Sont-ce les jours d'efforts inutiles et de misère passés ensuite dans les rues maussades et sombres de Paris?... Non, rien ne surnage dans tout ce passé qui mérite une larme ou même un regret, excepté le souvenir vivace de ta constante amitié. Mais alors j'étais plein de rèves, d'espérances et d'illusions; je croyais à l'avenir, je croyais à ma force, et je montais gaiement à l'assaut de la vie avec l'enthousiasme, l’assurance et la folie de ceux qui ne la connaissent pas.

Tout m'a trompé. Tout est fini... J'ai fait le tour du présent et sondé l'avenir. Que je reste sur ma réserve ou que j'aille autre part, je ne vois rien... rien... tout est noir; l'avenir est fermé; tout est mort; et dans mes soirées solitaires je pleure tous mes rêves écroulés. Oh! les illusions qui s’en vont : quel douloureux arrachement!

Pardonne-moi, mon ami, cet instant d'humeur noire, Mais je suis impressionné malgré moi par la solitude et le silence de cette nuit de veille. Et puis je me sens aussi légèrement énervé par la fatigue qui commence. Et puis, avoir tant et tant espéré pour en arriver là!...

Je dois maintenant te raconter une scène étrange qui s'est passée deux mois après

mon arrivée, un soir de la fin d'octobre.

Il faisait nuit et il pleuvait. Je m'étais, comme tous les soirs, assis près de mon poêle dans ma cabane, à peine éclairée par la lueur de ma petite lampe, et là, comme d'habitude, je regardais se dérouler dans l'ombre les fantômes du passé. Dehors le vent sifflait et les branches craquaient sous les rafales (1). Sur les lames de bois sonores de mon toit, la pluie crépitait comme sur une peau de tambour.

Quelquefois une mitraille de larges gouttes, chassée par un coup de vent, arrivait de plein fouet dans les fenêtres et faisait vibrer les carreaux.

Tous ces bruits réguliers et monotones avaient fini par me causer une sorte d'énervement pénible auquel j'essayais en vain d'échapper en tisonnant bruyamment mon feu.

Soudain je me retournai, croyant avoir entendu secouer du dehors le loquet de fer de la porte. Une visite à pareille heure et par un

(1) Depuis plusieurs mois j'étais installé dans une cabane de bois solitaire, aux confins de la réserve du Lac des Pins, non loin du campement des Indiens, me mélant parfois à la vie de ceux-ci, chassant avec eux, n'ayant d'autre voisinage d'Européens que celui de l'agent de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui, à quelques milles de là, vivait isolé comme moi, lorsque ceci se passa.

tel temps me paraissait inadmissible; aussi, croyant m'être trompé, je restai quelque temps sans répondre.

« Qui est à?» criai-je enfin.

Rien... plus un bruit. Pourtant j'approchai de la porte et l'entr'ouvris. J'entendis alors à côté de moi une respiration haletante et j'entrevis dans la nuit une silhouette qui s'appuyait contre le mur.

« Qui est-ce?... Que voulez-vous? »

Un murmure indistinct fut la seule réponse.

« Entrez... Mais entrez donc! »

L'ombre ne bougea pas.

Je m'éloignai pour prendre la lampe. Alors j'entendis une exclamation faible et triste comme un sanglot d'enfant et une voix douce et plaintive qui murmurait en anglais :

« Venez... blanc... Venez.»

Je revins rapidement avec la lampe, dont la flamme vacillait au souffle du vent, et pus reconnaitre enfin, hors d'haleine et ruisselante d’eau, la jeune femme du chef dont je t'ai déjà parlé.

« Vous! m'écriai-je. Qu'y a-t-il?... Mais entrez donc! »

Mais elle restait toujours immobile sous la pluie glacée, l'épaule appuyée contre le mur,

tenant d’une main un morceau d'’étoffe roule, comprimant de l’autre sa poitrine haletante et tournant ses yeux égarés vers les bois.

Elle avait dû courir longtemps et très vite et paraissait épuisée. J'allais lui prendre la main pour la faire entrer, mais soudain elle tourna vers moi son visage empreint d'une douleur intense, ses yeux se firent suppliants, elle me saisit la manche et reprit de sa voix plaintive :

« Venez... blanc... venez... 11 pleut sur mon enfant, »

Alors je me souvins d'une scène vue trois jours auparavant et je compris à demi. Revenant ce jour-là du fort de la baie d'Hudson, où je vais parfois le dimanche passer quelques heures avec l'agent, j'avais aperçu, en traversant le village indien, la malheureuse entourée d'un groupe d'autres femmes silencieuses. Elle était assise, immobile et insensible, devant son wigwam, contre lequel sa tète inclinée s'appuyait en arrière; sur le cuir blanc de la tente, ses longs cheveux noirs se déroulaient au hasard; ses lèvres détendues étaient légèrement entr'ouvertes, et ses yeux dilatés semblaient fixer avec stupeur quelque chose dans un vague lointain. Klle tenait sur ses genoux

le corps de son enfant, âgé de quinze mois, qui venait de mourir.

Le lendemain, j'avais appris par mes écoliers que le petit corps venait d’être enseveli.

Qu'y avait-il donc de nouveau pour que, trois jours plus tard, la pauvre femme accourût ainsi vers moi dans la nuit et dans la tempête ? Que signifiaient ses étranges paroles, et où voulait-elle me conduire”? Était-elle affolée par la douleur, ou s'agissait-il d'une chose que mon ignorance des coutumes indiennes m'empéchait de comprendre?

Je voulus encore la faire entrer, mais elle se retint désespérément au montant de la porte; sa main, que je sentais trembler, se crispa sur ma manche et m'empécha de reculer; et toujours les mêmes mots, murmurés du même accent doux et plaintif, s'échappaient de ses lèvres à intervalles réguliers :

« Venez... blanc... venez...

— Où cela?» demandai-je.

Mais elle semblait ne pas entendre et répétait sans cesse sur le même ton :

« Venez... Il pleut sur lui... Sur mon enfant.

— Lâchez-moi et entrez un instant, lui dis-

je en me décidant; je vais poser la lampe et vous suivre. »

Mais elle ne bougea pas et je fus obligé de faire un brusque effort pour dégager ma manche et rentrer dans la salle, N’avait-elle pas compris et crut-elle à un refus? Je le pense, car aussitôt elle s’affaissa contre le mur en poussant un faible cri d'angoisse et se mit à mordre à pleine bouche le morceau d'étoffe qu'elle tenait, avec une expression si douloureuse que je me sentis bouleversé. Rapidement je pris mes clefs, éteignis la lampe et sortis en fermant la porte. Alors la jeune Indienne se redressa d'un bond, me saisit par la main et se dirigea vers Le bois.

Une vague lueur filtrait à travers les nuages et la nuit n'était pas tout à fait noire; mais le vent sifflait dans la rigide ramure des trembles sans feuilles et gémissait en tordant les branches touffues et sombres des épinettes ; la pluie froide tombait à larges gouttes; les buissons couverts d'eau nous cinglaient la figure, et, non loin de là, semblable au cri d’un homme en détresse, éclatait le hurlement d'un lynx.

Insensible à tout, ma compagne courait aussi vite que le permettaient les obstacles et

m'entrainait derrière elle en me tenant toujours la main. Sous les noirs arceaux formés par la ramure des épinettes s'enchevétrant au-dessus de nos têtes, des entassements de troncs morts qu'il fallait escalader nous barraient à chaque instant le passage ; ct, quand je m'arrétais pour tâter devant moi, cherchant où mettre le pied pour ne pas glisser dans les trous, j'entendais de nouveau s'élever la voix faible et triste qui répétait toujours les mêmes mots.

Derrière l'épinettière serpentait un ruisseau ; la jeune Indienne ne prit pas même le temps de chercher un tronc renversé formant passerelle : toujours courant et m'entrainant, elle se jeta dans l'eau glacée qui montait jusqu'à la ceinture et franchit le ruisseau à gué. Sur l'autre rive parut une lisière de saules tellement serrés qu'il fallat nous y frayer un passage de force; puis un bois d'ormes encombré de troncs morts et une nouvelle tremblière broussailleuse.

Et nous courions sans cesse à travers tout ; et c'était si impressionnant, cette course folle dans la forèt et les ténèbres, qu'il me sembla bientôt être le jouet d’une fantastique hallucination. Je ressentais le même vertige que fait

éprouver un cauchemar, mes tempes battaient à grands coups sourds, mon cerveau bouillonnait, et tout semblait tournoyer devant mes yeux.

A un certain moment, un sourd grondement me fit tourner la tête : deux lueurs bleuâtres brillaient dans l'ombre, et j'entrevis à quelques pas la masse noire d'un ours immobile. Mais l'Indienne ne s'en soucia pas et passa devant l'animal sans mème le regarder.

Et nous courions toujours, dans la nuit et sous l'averse, à travers les fourrés mouillés qui me déchiraient les mains et la figure. Et toujours défilaient autour de nous les larges taches noires des pins et des épinettes, ou les silhouettes échevelées des autres arbres dépouillés de leurs feuilles.

Enfin, en arrivant dans une petite clairière, ma compagne ralentit sa marche, chercha quelque temps autour d'elle, puis elle s'arrêta soudain à cinq ou six pas d’un grand pin, me làcha la main et s’agenouilla sur le sol.

« I pleut, soupira-t-elle... Il pleut sur lui!»

Alors je me baissai pour regarder à mon tour et je vis que c'était vrai: la tombe était à mes pieds, petite fosse à peine creusée de quelques centimètres ; une bête avait dérangé

les pierres et les écorces qui la recouvraient; le petit corps, à demi découvert, apparaissait à fleur de sol, tranchant en noir mat sur la terre sablonneuse et blanchätre, et il pleuvait sur lui.

Avec des mouvements brusques et une hâte fébrile, l'Indienne acheva de découvrir la tombe; je voulus l'aider, mais elle arrêta ma main. Elle souleva le cadavre mouillé qu'elle posa sur son genou, l'essuya doucement avec un coin de l'étoffe qu'elle avait apportée et l'enveloppa soigneusement dans cette étoffe en laissant la tête au dehors. Puis elle débarrassa la fosse de débris de mousse flétrie et des feuilles mortes chassées là par le vent, et en aplanit le fond en raclant la terre avec une pierre. Ensuite elle étendit son enfant sur une large roche, le recouvrit d'écorces, me fit signe de rester près de lui et s'éloigna rapidement dans l'ombre.

Longtemps je l’entendis courir sous bois, allant ct revenant, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, comme si elle errait sans but déterminé. Souvent elle s'arrètait et j'entendais alors gratter contre les arbres. D'autres fois je n'entendais plus rien.

Je commenucais à m'étonner de cette longue

absence et à me demander ce qu'elle pouvait chercher, quand je la vis réapparaitre avec un chargement de mousse fraiche et de nouvelles écorces.

Elle garnit le fond de la fosse d'un épais tapis de mousse et y coucha le petit corps qu'elle abrita sous plusieurs rangées de larges écorces. Puis elle s'assit devant la tombe, s'appuyant d'une main sur le sol, et la contempla quelque temps immobile et silencieuse.

Le vent, qui s'était calmé, gémissait léyèrement dans les branches; la pluie tombait avec un bruit doux et régulier; de larges gouttes, se détachant des buissons, crépitaient de toutes parts avec un son mat sur les feuilles mortes détrempées, et c'était une chose émouvante et lugubre que de voir cette malheureuse femme ensevelissant ainsi son enfant dans les bois déserts, la nuit et sous la pluie.

Soudain une autre plainte, aussi légère que celle du vent, s'éleva tout près de moi, se mêlant aux bruits de la nuit : la jeune Indienne, toujours immobile, murmurait doucement devant la tombe, de sa voix lente et triste, des paroles entrecoupées de silence, incompréhensibles pour moi.

Enfin elle se tut et se releva lentement. Elle

prit de longues pièces de bois qu'elle placa en travers sur la fosse, et je roulai jusque-là de lourdes pierres pour recouvrir le tout.

Quand ce fut fini, qu'elle eut fait une dernière fois le tour de la tombe en bouchant avec de la mousse les interstices des pierres, l'Indienne s’avança vers moi. Elle me tendit sa main qui n'était plus crispée comme auparavant, prononça quelques mots que je ne pus comprendre et m'entraina de nouveau, mais cette fois sans courir, à travers le bois.

Plus calme qu'en venant, elle suivait les sentiers tracés par les animaux sauvages, Île ruisseau fut franchi sur un tronc tombé en travers, et hientôt après nous arrivions sur la trail. Je reconduisis la pauvre femme épuisée jusqu’à l'entrée du village et revins en toute hâte dans mon école.

Cette pénible nuit m'avait si profondément impressionné que longtemps après J'étais encore obsédé par les scènes que j'avais vues s'y dérouler comme en un rêve. Plus tard j'appris que le chef était absent ce jour-là. Il eut connaissance de ma sortie nocturne et, quoiqu'il ne m'en ait jamais parlé, j'ai compris qu'il m'en savait gré.

Je n'ai jamais su pourquoi l’Indienne était

70 PRANS L'OUEST CANADIEN

venue me chercher pour l'accompagner, au lieu de s'adresser aux femmes du village. Je n'ai pas compris non plus comment elle avait appris l'accident arrivé à la tombe de son enfant.

Est-ce par l'avertissement de quelqu'un ayant passé là dans la journée? l’ersonne, m'a-t-on dit, n'est allé dans cette direction ce jour-là. Est-ce alors par pressentiment?... Qui sait?

Mais depuis ce temps, chaque fois que je passe devant le wigwam du chef, je vois paraitre sur les lèvres de sa Jeune femme un léger sourire de remerciement et briller dans ses yeux une lueur de reconnaissance émue.

Et maintenant, mon cher ami, je dois arréter cette interminable lettre, car la nuit passe, le fort est à près de cinq kilomètres, la neige est haute sur la trail, et l'employé de la Compagnie qui doit me servir de courrier part au lever du soleil.

Tu dois du reste, à présent, te rendre compte de ce qu'est ma vie sur ma réserve du Lac des Pins.

A part les quelques instants pénibles de l'heure du crépuscule, le reste de mes jours est calme et tranquille. Aussi, après tant d'années d’agitation et d'angoisse qui furent mon lot jusqu'ici. je me laisse vivre sans penser à

rien... Est-ce sagesse ou lâche résignation?.…

Adieu, mon ami, adieu : le ciel commence à pâlir légèrement derrière les grands pins qui se dressent à l'est de mon école et j'entends pépier dans les bois. Chasse bien loin de ton esprit la pensée que je t'oublie, tu vois bien toi-même à présent que je ue le pourrais pas. De ton côté pense à l'impatience causée par mon isolement, au retard de plusicurs mois que peut entrainer la perte d’un seul jour, et réponds de suite à ton pauvre ami qui te serre bien cordialement les mains.

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