PROLOGUE
« Nos wigwams sont détruits et nos tribus sont dispersées. La maladie terrible (1) apportée par les blancs vous a couchés à terre, fiers et vaillants chasseurs, et toi, à mon ami, tu n'es plus... Et pourquoi te pleurerais-je?... Chante, Otania, chante ton dernier chant!...
La mort t'a pris sans gloire lorsqu’à peine tu atteignais l'âge d'homme, mais le Wacondah qui aime les chasseurs braves a su te distinguer et t'appeler auprès de lui... Chante, Otania, chante ton dernier chant... Les Manitous t’escortent et te protègent, vaillant et doux ami, mais auprès d'eux comme dans ton wigwam ta femme t'est nécessaire, tu m'attends, tu m’appelles, je le sais, je le sens! Chante, Otania, chante ton chant de mort!...»
(1} Varivle
Et tout en psalmodiant mélancoliquement sa complainte, Otania, la Jeune Indienne, errant au bord de la rivière, arrachait aux buissons des fleurs blanches, les tressait en couronne, s’en ceignait la poitrine, la ceinture; en emplissait une fosse oblongue creusée dans le sable au pied d’un pin: et de temps à autre, elle regardait dans un canot d’écorce amarré aux ormes de la berge une petite fille qui dormait au soleil : « Le Wacondah te sauvera, enfant de nos amours. Mon doux ami est mort, il faut que j'aille le rejoindre. »
Elle détacha le lien de saule qui retenait le canot et le poussa au large. La légère embarcation pivota sur elle-même, dériva lentement au fil de l'eau, et disparut derrière les grands ormes noirs au premier coude de la rivière. La jeune Indienne soupira, suivit des yeux Île frêle esquif qui s'en allait vers l’inconau; puis elle se releva, revint vers la fosse oblongue creusée dans Île sable au pied d'un pin, s'étendit dans les fleurs blanches et attendit la mort...
Sur les eaux claires de la rivière pailletées de points de feu par le soleil, entre un double rideau de bois noirs et déserts, le fréle canot d'écorce glisse rapide et s'éloigne, frôle roseaux et nénuphars, heurte en grinçant Îles
berges, rebondit doucement contre elles, s’en écarte soudain, se balance et tournoie, bercant la petite fille endormie. Pas un être humain dans la forêt sans fin. Mais, dans la sombre ramure des pins, les écureuils s'ébattent, bondissent, jacassent et rient; sur les talus broussailleux des rives, les lapins folàtrent, se poursuivent, culbutent, s’arrètent soudain, dressent les oreilles, se mätent, regardant par-dessus les hautes herbes passer la fragile nef d'écorce blanche; et de temps à autre, de l'épaisseur des fourrés, émerge la fine silhouette d'un daim gris pale, la puissante masse sombre d'un élan, ou la grosse tête réveuse d'un ours noir.
Parcourant son orbe immense, le soleil s'élève lentement dans un ciel bleu pur, déversant ses flots de lumière blonde sur le sombre infini des bois, semblant suivre dans sa course rapide le frèle canot d’écorce. Il atteint le zénith, flamboie au-dessus de la rivière qui resplendit sous ses rayons ardents. Puis il décline, s’abaisse vers l'occident, disparait derrière la cime sombre des pins et des mélèzes, et la nuit envahit les sous-bois.
Depuis quelque temps déjà, réveillée par la faim, la petite fille s'agite et bavarde. Elle
se redresse, s’assied au fond du canot, et sa petite figure bronzée, qui dépasse à peine la bordure de l'embarcation, regarde avec stupeur les rives boisées défiler devant ses yeux.
Le canot glisse toujours, rapide, dérivant sans bruit au fil de l’eau, se balançant mollement et tournoyant dans les remous. Soudain il vient frôler la rive. Il heurte une pointe de terre. Au même moment, d'un bouquet de broussailles une silhouette humaine se dresse, son bras s’allonge au-dessus de la rivière, saisit au passage la barque légère, ct une exclamation de surprise retentit.
Sous les vouütes obscures formées par les branches enchevêtrées d'une haute tremblière, enfouie dans un fouillis de buissons, une cabane de troncs d'arbres se dresse auprès de la rivière, toute petite dans la forêt énorme, toute seule dans le désert sans fin.
Devant la porte ouverte un vieux chasseur franco-canadien, vêtu de cuir d’élan, à la figure hâlée et ridée, est assis sur un tronc d'arbre et regarde, par delà les pins de la rive
opposée, le soleil décliner et disparaitre, teignant le ciel de rose.
Mais soudain le vieux chasseur tourne la tête, tend l'oreille et sourit. Dans le silence sonore du soir, une voix jeune, claire et gaie, s'élève, semblant jaillir des fourrés en fleurs, et une douce mélopée indienne s'envole sous la voùte sombre des grands arbres.
« Martha!» murmure le vieux chasseur.
Entre les gréles tiges flexibles des pembinas qui se croisent en ogive au-dessus de sa tête, et dont les larges couronnes de fleurs blanches, trop lourdes pour les frèles rameaux, retombent jusqu’à elle, encadrent et frôlent son joli visage de bronze aux longs cheveux noirs flottant sur ses épaules, une toute jeune Indienne vient de paraitre, et, leste et gracicuse dans sa blouse et sa courte jupe de fine peau de daim, dans ses mocassins de cuir souple qui semblent frôler sans bruit le sol moussu, elle s’avance vers la cabane et s'arrête devant le vieux chasseur.
« Bonjour, père! » dit-elle.
De nouveau le vieux chasseur sourit, et son visage rayonne.
« Martha! » répète-t-1l.
Et, tandis que Martha rentre et prépare le
repas du soir, il s'installe sur un escabeau et la contemple d'un air heureux
« Tu restes bien longtemps dehors à présent, demande-t-il. D'où viens-tu donc, Martha?
Mais le front lisse de Martha se ride, ses sourcils se froncent au-dessus de ses prunelles de jais ; ses lèvres se mettent à trembler, et elle a un geste d'impatience à peine perceptible.
— De la coulée aux castors, père.
Le front du vieux chasseur s’assombrit à son tour et ses regards se voilent. Depuis quelque temps, Martha ment et le trompe... Pourquoi?... Depuis le jour où, quinze ans auparavant, il avait recueilli une petite Indienne qui dérivait au fil de l’eau dans un fragile canot d'écorce, depuis le jour où, vieux et rude trappeur, il avait entrepris d'élever à lui seul cette frêle petite fille qui maintenant faisait son bonheur, Martha s'était toujours montrée douce, patiente et dévouée. Pas une ride n'avait effleuré son visage souriant et satisfait, et jamais elle n’avait rien eu de caché pour celui qu’elle appelait son père.
— Autrefois, Martha, murmure le chasseur, quand tu étais toute petite, toute petite, rien ne m'aurait coûté pour satisfaire un de tes
caprices d'enfant. J'ai souvent, au moindre désir de toi, fait bien des milles pour aller au fort chercher ee que tu demandais. J'ai passé bien des nuits d'hiver à l'affût dans la neige glacée pour pouvoir te parer des fourrures les plus belles. Aussi t'ai-je toujours vue contente et toujours vue sourire. Mais depuis quelques Jours tu ne souris plus, Martha; tes yeux brillent comme ceux d’un fiévreux, parfois ils pleurent, je le vois bien, et parfois ils semblent songeurs. Pourquoi, Martha? Qu'as-tu?... Si quelque chose te manque, pourquoi ne pas me le dire?... Parle, Martha! Dis-moi ce que tu veux. Que ne ferais-je pas, tu le sais bien, pour te revoir heureuse!
Dehors, dans la forêt sans fin, les bourgeons éclatent sous la poussée de la sève ; les myriades de fleurettes blanches étoilant les buissons embaument la tiède et lumineuse atmosphère; les jeunes feuilles verdissent dans les rameaux noirs; les poissons se poursuivent et bondissent dans les eaux claires de la rivière ; et de toutes parts, dans la nuit calme sillonnée de lucioles, fuyantes étincelles bleues, résonnent les battements d'ailes sonores des petits coqs de bois. Tout s’anime et tout reprend vie au souffle du printemps...
— Rien, père! répond Martha... Rien! »
Mais, en même temps, elle détourne la tête ; ses lèvres tremblent, ses sourcils se froncent, et ses yeux, noirs comme jais, s'assombrissent encore davantage.
Le lendemain matin, comme d'habitude, le vieux chasseur prit son fusil et parut s’enfoncer dans la forêt; mais, au lieu de s'éloigner en ligne droite dans la direction du vent, il fit un demi-cercle autour de la cabane et vint s'étendre le long d’un vieux tronc renversé.
Peu après, Martha sortit à son tour, elle regarda autour d'elle, écouta pendant quelques instants, puis, leste et légère, elle disparut dans les buissons. Le chasseur se releva, les yeux fixés vers le sol moussu, et prudemment suivit la piste.
Sous la voûte sombre des trembles et des bouleaux où pointent les feuilles naissantes; sous les grandes arches formées par les grêles tiges de pembinas en fleurs, à travers les fourrés de poiriers nains en fleurs, de cerisiers nains en fleurs, de prunelliers en fleurs, aspirant la brise tiède et embaumée, Martha marche rapide. Ses longs cheveux noirs dénoués flottent sur ses épaules ; dans ses grands yeux noirs semble flamber, de plus en plus vive
à mesure que la jeune fille avance, une lueur d'espérance et de joie. Soudain, au bord d'une clairière, Martha s'arrête : elle cueille au-dessus d’elle une large couronne de fleurs de pembinas, la fixe dans les boucles noires de ses cheveux, presse de ses deux mains sa poitrine oppressée et regarde à travers [es branches.
EÉofin elle se décide : elle franchit d’un bond les dernières broussailles qui masquent la clairière, et pousse un cri heureux :
« Jack! »
Derrière Martha, se coulant doucement à travers les branches, le vieux chasseur, lui aussi, arrive au bord de la clairière. [1 écarte sans bruit les rameaux fleuris des buissons, regarde, et une sourde exclamation de stupeur lui échappe :
« Jack Mac Creary! »
Debout de l’autre côté de Ia clairière, un yrand jeune homme de race blanche tend les bras à Martha, qui s'y précipite et qui appuie sa tête sur son épaule.
Alors le vieux chasseur recule, battant l'air de ses bras; ses jambes vacillent, et il s'écroule au pied d'un arbre. Une souffrance intense, qu'il ne peut définir, l'étreint et l'oppresse. Ses yeux crrent, hagards. Soudain une grimace
effrayante tord son visage crispé, et, pour la première fois, des paupières desséchées du rude coureur de bois, de grosses larmes s'écoulent et ruissellent sur ses joues tannées. Le soir, quand Martha revint à la cabane, le vieux chasseur ne lui demanda pas où elle était allée; mais, lorsqu'il entendit, semblant jaillir des fourrés en fleurs, s'élever sa voix jeune, claire et gaie, lorsqu'il entendit sous la voûte sombre des grands arbres s'envoler la douce mélopée indienne, la même effrayante grimace que le matin tordit son visage, et il fut obligé de sortir pour cacher ses larmes...
En ce temps-là, les vastes territoires du Nord-Ouest canadien appartenaient encore à la Compagnie de la baie d'Hudson, et ses chefs de poste, « ses bourgeois », étaient maitres absolus dans les forts. Si la plupart d'entre eux étaient des hommes loyaux et sincères, quelques-uns ont abusé de leur autorité sur la population indienne et ont laissé derrière eux une réputation, soit de veulerie, soit de cruauté ou de dépravation, restée légendaire dans le Nord-Ouest.
M. Mac Creary, bourgeois du fort Pelly, était de ceux-là. Ni cruel, ni dépravé, mais faible et veule, il laissait ses employés, blancs et métis, agir à leur guise, et l'anarchie régnait dans son district; les crimes envers les Indiens restaient impunis, et une fois déjà, grâce à son incurie, les vivres avaient manqué et le fort avait crié famine.
L'année précédente, avec la flottille de canots qui, aussitôt le dégel, part de Montréal pour ravitailler les forts du Nord-Ouest, rêvant prouesses, chasses passionnantes et pêches miraculeuses, était arrivé Jack Mac Creary, neveu du chef de poste : solide jeune homme, fils de montagnards écossais, francisé par son éducation dans les universités de Québec, devenu insouciant et sceptique grâce à ses relations avec la haute société, indulgente et légère, de la ville.
Or un jour, au début du printemps suivant, après une rude course vaine à la poursuite d'un ours noir, Jack venait de s'arrêter dans une clairière et cherchait à s'orienter pour retourner au fort, lorsqu'une soudaine appariüon le cloua sur place : A l’autre extrémité de la clairière, encadrée par les rameaux grêles et flexibles des buissons mouchetés de
fleurettes blanches et de jeunes feuilles vert päle, émergeant d'une blouse de fine peau de daim, casquée d'une lourde chevelure d'un noir mat, une gracieuse figure bronzée fixait sur le jeune homme de sombres et brillantes prunelles de jais.
Un souvenir de Fenimore Cooper, le grand peintre de l'épopée de l'Amérique naissante, vint aussitôt à la mémoire de Jack, qui s'avança vers la jeune fille :
« Wah-ta! Wah! dit-il en souriant... Êtesvous Wah-ta! Wah! à brune et gracieuse enfant des forêts... Wah-ta! Wah! ou Eist, fiancée de Chingachgook, le Grand Serpent des Delawares... Ilist au doux sourire, à la voix mélodieuse!
— Je ne connais pas Wah-ta! Wah! répondit la jeune fille d'une voix si douce et si mélodieuse et avec un si doux sourire que Jack en fut ravi. Je suis Martha l'Indienne, fille du vieux trappeur blanc de la Rivière Tortueuse. »
Jack répondit gaiement. Une conversation joyeuse s’engagea. Puis les deux jeunes gens se mirent à marcher, quittèrent la clairière et disparurent dans les fourrés...
Autour d'eux, dans la forêt sans fin, les bourgeons éclatent sous la poussée de la sève ;
les myriades de fleurettes blanches étoilant les buissons embaument la tiède et lumineuse atmosphère; les jeunes feuilles verdissent dans les rameaux noirs; les poissons jouent et bondissent dans les eaux claires de la rivière; ct de toutes parts, sous les doux rayons du grand soleil blond où flamboient, tournoyantes étincelles multicolores, scarabées, papillons, oiseaux-mouches, se battent et se poursuivent, en gloussant et en tambourinant, les coqs de boisetles lapins... Tout s'anime et tout reprend vie au souffle du printemps...
Ce soir-là, si pour la première fois de sa vie Martha rentra bien tard à [a cabane de la Rivière Tortueuse, Jack ne retourna pas au fort. Il revint s'étendre dans la clairière où il avait rencontré Martha, et il s’endormit sous les tranquilles étoiles, parmi les fleurettes blanches, bercé par la douce cantilène de la brise embaumée.
Tous les matins depuis, Jack partait du fort, Martha de la Rivière Tortueuse, et tous deux se rencontraient dans la même clairière. Les mains enlacées, les regards heureux, ils disparaissaient parmi les buissons, et tout le jour, sous les doux rayons du grand soleil blond, ils erraient ensemble à travers la forêt déserte.
Taciturne, les regards farouches, le vieux trappeur, de son côté, partait maintenant dès l'aube, le cœur broyé, le cerveau en désarroi, n'osant rien dire, laissant sa bienaimée Martha libre de ses actions, et c’est lui cette fois qui, les veux rouges et gonflés de larmes refoulées, rentrait bien tard, bien tard, pour ne plus avoir à entendre dans le silence sonore du soir s'élever la voix jeune, claire et gaie qui autrefois le rendait joyeux, et la douce mélopée indienne s'envoler sous la voûte sombre des grands arbres.
Le printemps passa. Les fleurs blanches et les bourgeons vert päle disparurent, remplacés par l'épais dôme vert sombre des feuilles d'été, parmi lesquelles filtraient et dégringolaient de branches en branches, cascatelles de lumière fauve, les rayons ardents d’un grand soleil roux. Puis vint l'automne, plaquant de larges taches rousses le dôme vert sombre des tremblières. Puis les premières gelées achevèrent de rouiller les vicilles feuilles, qui se détachèrent, s’envolèrent en tourlillonnant à la bise aiguë et jonchèrent le sol moussu. Enfin les premières neiges tombèrent, et pour cinq mois tout disparut dans la blancheur.
Jusque-là, tous les matins, par presque tous
les temps, Martha avait trouvé Jack à la même place au bord de la clairière. Mais le lendemain de la première neige, malgré le clair soleil pailletant d'étincelles multicolores la fine poussière diamantée qui recouvrait la terre, malgré le calme absolu de l'atmosphère, pour la première fois Martha trouva la clairière déserte. Elle attendit longtemps, une vague espérance au cœur, errant dans les buissons. Mais quand le milieu du jour arriva, après un dernier et long regard aux alentours, elle baissa la tête et reprit tristement le chemin de la cabane.
« Il sera là demain!» murmura-t-elle.
Le lendemain s'écoula. Puis un autre jour.
Et un autre jour encore... Jack ne reparut plus.
Cette fois Martha sentit son abandon. Frissonnante, les yeux fiévreux, elle s'élança vers le fort, fit en courant les six milles qui l'en séparaient. Devant la palissade entourant le fortin de bois, un métis canadien déblayait la neige en fumant.
« Jack? où est-il? lui demanda vivement Martha. Jack Mac Creary?
— Monsieur Jack? répondit flematiquement le métis... Oh! il est à la chasse! »
[ retira lentement sa pipe de la bouche et reprit avec un sourire goguenard :
— C'est qu'il chasse ferme, à présent, Monsieur Jack! Il veut avoir un stock de fourrures au printemps pour le porter aux jolies dames de Québec, à ce qu'il dit.»
Quelque chose tinta violemment dans Îles oreilles de Martha.
a À Québec? murmura-t-elle, Il s’en va”?
Eh! oui, reprit le métis toujours placide.
Il s'en va au dégel, avec les canots. »
Martha vacilla.
« Oh! » fit-elle douloureusement.
Et, sans en écouter davantage, elle reprit en courant le chemin de la cabane.
Essoufflée, rendue de fatigue, à jeun depuis le matin, elle arriva au moment où le soleil disparaissait derrière les grandes sapinières sombres et, malgré la présence du vieux trappeur qui, près du poële, réparait des collets, elle se laissa tomber sur une peau d'ours, et ses sanglots, longtemps contenus, éclatèrent.
“ Qu'as-tu, Martha?
Martha essaya de se redresser :
— Rien, père!... Rien!»
Mais la douleur intense qui lui serrait Île cœur la fit défaillir. Elle retomba sur la peau
d'ours, les yeux fous, la bouche ouverte, toute secouée de bruyants sanglots. Le vieux chasseur avait compris.
« Martha! murmura-t-il avec une douloureuse angoisse. Oh! Martha. »
Il vint s'asseoir à côté de la jeune fille, lui plaça la tête sur son épaule et l’enlaça de ses bras.
« Martha! murmura le rude coureur de bois avec la douceur d'une mère et en pleurant aussi. Est-ce que je ne suis pas 1à?... Est-ce que je ne te reste pas, moi?
— Oh, père!... père! Vous savez donc?
— Je sais, Martha! Je sais! Mais tu sais bien, toi, que mon amour à moi est solide comic la roche et ne te manquera jamais...
Calme-toi, Martha! Ne pleure pas si fort!
Quand tu seras plus calme, nous aviserons. »
Longtemps Martha pleura sur la robuste épaule du vieux chasseur. Puis la fatigue l'emporta. Elle s'étendit sur la peau d'ours et s'endormit, secouéc parfois de sanglots convulsifs.
Le lendemain Martha ne se releva pas. Les longs jours du rude hiver canadien s'égrenèrent un à un. Les yeux hagards, brillants de fièvre, Martha délirait, appelant Jack, le suppliant de ne pas partir. Anéanti, stupide, le
vieux chasseur la veillait jour et nuit, lui prodiguant le peu de soins qu'il pouvait, n'osaut plus sortir pour ne pas la laisser seule. Un matin pourtant, les vivres manquant à la cabane, il fut forcé de se rendre au fort, et il mit à exécution le projet qu'il méditait depuis longtemps. Lorsqu'il eut chargé sa farine sur le petit traineau qu'il irait lui-même, il se présenta chez Jack :
« Venez avec moi, Jack Mac Creary, lui ditil. 1 le faut. »
L'air de sombre résolution du vieux chasseur fit hésiter Jack.
« Est-ce une menace? » rurmura-t-il.
Mais il eut honte de paraitre avoir peur. Il prit sa carabine et se leva.
« Soit!» dit-il.
Sans échanger une parole de plus, les deux hommes prirent le chemin de la cabane.
« Entrez! » dit laconiquement le chasseur.
En apercevant Martha, mince, les yeux fous; en entendant les paroles incohérentes qui s'échappaient de ses lèvres et où toujours son nom revenait, Jack eut une réelle émotion.
a Martha! » s'écria-t-il en s’agenouillant près d'elle.
Mais Martha délirait toujours, ne voyant
rien, n'entendant rien. Jack se releva cet se tourna vers le chasseur :
« Que puis-je faire? demanda-t-il.
— Vous avez fait le mal, dit rudement le chasseur. Vous devez pouvoir le réparer.
— C'est bien, murmura Jack. Je réfléchirai à ce que je dois faire.»
I se dirigea vers la porte. Le trappeur l'accompagna jusqu'au seuil et lui posa la main sur l'épaule.
« Écoute bien, Jack Mac Creary, gronda-t-il d'une voix sourde, et rappelle-toi ma promesse : S'il arrive malheur à Martha, en quelque endroit que tu sois, Jack! je saurai te rejoindre. »
Ému, troublé, Jack s'éloigna, ne sachant quelle décision prendre. Mais, quand il fut rentré dans sa confortable petite chambre du fort, son insouciance et sa légèreté habituelle prirent le dessus.
« Bah! fit-il pour se rassurer, cela passera! On ne meurt pas d'amour!»
Et, pour éloigner toute pensée sinistre, il reprit passionnément ses parties de chasse, évitant de retourner à la cabane de la Rivière Tortueuse.
Le dégel vint. Un matin de printemps, la
flottille de canots chargée de pelleteries pour Québec quitta le fort, saluée par les mousquetades des Indiens, emmenant Jack Mac Creary, qui pour toujours quittait l'Ouest. Au même moment, dans la cabane de la Kivière Tortueuse, une voix suave et plaintive chantait doucement... doucement... une douce mélopée indienne. Mais soudain la voix s'arrêta.
Après un léger sursaut, Martha tressaillit; sa tête roula sur son lit de fourrures; sa bouche se ferma avec un léger soupir, et ses yeux se voilèrent. Comme autrefois sa jeune mère en chantant mourut d'amour, en chantant Martha mourut d'amour.
Le soir du mème jour, après s'être agenouillé devant la tombe qu'il venait lui-même de recouvrir de terre et de lourdes pierres, le vieux chasseur ferma la porte de la cabane de la Rivière Tortueuse, jeta son fusil sur son épaule, et lui aussi, à pied, il prit le chemin de l'Est.