DANS L'EST
Un soir d'été sur la terrasse Dufferin où la foule joyeuse se presse : Jolies et rieuses Qué-
becquoises en toilettes claires, jeunes gens en costume de tennis, ribambelles d'enfants, aspirant après une chaude journée la brise tiède du large Saint-Laurent qui, plus bas, au delà des maisons blanches du quai, s'étend comme un bras de mer chargé de navires, d’iles ondulées aux campagnes verdoyantes, et dont la rive opposée, à peine visible, se perd dans la brume bleutée du lointain.
Évoluant dans la foule, un jeune couple discute joyeusement :
« Non, Jack! Non! disait paiement miss Arabella. Je vous connais trop, incorrigible flirteur. Quelle confiance puis-je avoir en vous? Je n'arrive qu'en quatrième ligne, après Louison, Maria et Maud. Que dis-je? Ce n'est pas en quatrième, mais en cinquième ligae : Ne nous avez-vous pas parlé de cette pauvre Martha l'Indienne, qui, là-bas, dans vos pays sauvages, fut réellement malade d'amour pour vous?
— Pauvre Martha! soupira Jack.
— Malade d'amour pour vous, Jack! C'est vous qui nous l'avez conté, ce qui prouve que vous êtes un fat. Quelle confiance puis-je avoir en vous? »
En ce moment un nom prononcé tout près d'eux fit tressaillir les jeunes gens.
« Jack Mac Creary!» disait une voix.
Ils tournèrent la tête; mais, dans la foule ondoyante, ils ne virent pas celui qui leur parlait :
« Jack Mac Creary! reprit la voix. Tu viens de parler de Martha l’Indienne, et Martha l'Indienne est morte grâce à toi... Rappelle-toi ma promesse, Jack : S'il arrive malheur à Martha! en quelque endroit que tu sois, Jack! je saurai te rejoindre. »
Un coup de feu retentit. Un remous se fit dans la foule, qui, stupéfaite, s'immobilisa soudain, cherchant à comprendre. Mais on ne trouva plus, à côté du cadavre de Jack Mac Creary, auprès de miss Arabella affolée, qu'un vieux mousquet fumant.
C'est un dimanche matin de l'année 1898, en péehant des barbues dans la Rivière Rouge, que j'eus mon premier entretien avec le vicomte d'Oberville. Il avait à cette époque élu domicile dans un vieux chaland abandonné sur la berge. C'est là qu'il s'abritait tant bien que mal sous les débris du pont pour passer la nuit, après avoir toute la journée déambulé dans les rues de Winnipeg et de Saint- Boniface.
Ce dimanche matin donc, en sortant de son bateau, 1l vint s'asseoir à côté de moi sur une motte de gazon.
« Beau temps, murmura-t-il en regardant ma ligne.
— Superbe. »
Un silence.
« Je ne sais si je me trompe, reprit-il en hésitant, mais il me semble vous avoir déjà rencontré quelque part.
— Très souvent depuis votre arrivée de France. Je vous connais même probablement mieux que vous ne pensez, monsieur d'Oberville. »
Il baissa les yeux sans répondre, puis il détourna la tête et s'abima dans la contemplation d’un petit vapeur qui pouffait sur la rivière, Mais je ne voulais pas laisser échapper mon vicomte, et au bout d'un instant je repris la conversation.
Après quelques considérations générales sur Ja température et sur les poissons de Ja Rivière Rouge, je lui fis savoir que j'étais pour le moment employé dans une fabrique de macaroni naissante; que j'avais chez moi une provision considérable de ce comestible, don gracieux du patron, et que, s’il voulait me faire le plaisir de venir goûter ce nouveau produit de l'industrie manitobaine, cela pourrait nous aider tous deux à passer la journée du dimanche.
Il accepta mon offre avec élan. Après un certain temps de conversation il vit bien que je connaissais à fond son histoire, et bientôt nous étions assez intimes pour qu'il ne craignit plus de me parler de ce qu'il appelait ses difficultés. Alors, tout en repliant ma ligne, je lui deman-
dai l'autorisation de visiter son logement.
En longueur et en largeur, l’espace abrité à l'avant par le peu qui restait du pont du chaland était assez considérable, mais cela manquait de hauteur et il fallait se courber pour entrer. Une fois assis à l’intérieur, on n'était pas trop mal pourtant.
« Voyez-vous, dit d'Oberville en m'indiquant le fond obscur du réduit, c'est là que je couche. Plus près de l'entrée, cela mouille trop quand il pleut.
— Les saillies des planches doivent être génantes?
— Un peu, mais j'ai l'intention d'apporter quelques brassées de foin. J'ai remarqué que le soir il en restait toujours par terre sur le marché, »
Le mobilier se composait d’une petite chaudière en fer-blanc et d’un verre grossier qui, dans un temps meilleur, avait eu un pied.
Dans un coin suffisamment dissimulé pour que la flamme ne s’aperçüt pas au dehors dans la nuit, d'Oberville avait construit un petit foyer avec des pierres et du sable. Le soir, sur un feu minuscule de brindilles de saule, il y faisait un peu de thé dans lequel il trempait son pain quand il en avait.
Après cette courte inspection de son domicile, je conduisis mon compagnon jusqu'à ma chambre, et le soir nous étions les meilleurs amis du monde. Depuis ce jour le vicomte d'Oberville vint chez moi tous les dimanches partager le macaroni au fromage rouge du Canada et la salade de pissenlits récoltés sous les trottoirs de bois, qui composaient à cette époque tout le menu des jours de fête...
Pauvre d'Oberville! Pauvre épave inerte échouée, comme tant d’autres, dans ces pays de lutte ardente et rude! Non seulement, comme il s'en souvenait, je m'étais trouvé bien des fois sur son chemin lorsqu'il avait encore un autre domicile que le vieux chaland de la Rivière Rouge, mais depuis ce temps même, quand je le rencontrais dans la ville, il m'arrivait souvent de suivre longtemps sa longue et mince silhouette errant au hasard à travers les rues.
Je le revois encore, vêtu d’une loque flottante et couleur de poussière qui avait été une redingote noire, d'une petite casquette de drap roux à carreaux, d'un vieux pantalon de toile bleue blanchie aux genoux, et de souliers crevés en plusieurs endroits et aux talons tournés. Je revois sa figure ronde un peu enfantine;
ses yeux inquiets, effarés et timides; son allure inconsciente et sa mine obsédée; sa barbe rare inculte, et ses cheveux trop longs, plaqués par l'eau de [a rivière où il se baignait chaque matin...
Tous les jours, de bonne heure, il quittait son chaland et battait bien longtemps les trottoirs de bois de Winnipeg. Il marchait rapidement, malgré son allure hésitante, et pramenait autour de lui des regards étonnés qui pourtant ne voyaient rien. Il marchait, marchait, droit devant lui, suivant toujours la même rue Jusqu'à la sortie de la ville, puis il prenait la rue suivante et recommencait en sens inverse.
De temps à autre il s'approchait en tremblant d'une maison et levait la main pour sonner, mais il reculait aussitôt, secouait la tête comme pour une énergique dénégation, et reprenait sa course vaine.
Cependant la fatigue et la faiblesse croissante réduisaient à la fin ses dermières révoltes. Impuissant et résigné, il se décidait à sonner ct demandait, la tête basse, si l'on pouvait lui donner du travail.
Une maison américaine se ferme bien rarement devant la misère quand c'est du travail
qu'elle demande. En présence de ce long corps frèle, couvert de loques, aux allures maladroites et timides, on comprenait aussitôt la détresse d'un incapable et on le faisait entrer. On lui trouvait toujours certaines petites choses à faire : du bois à rentrer, des baquets à remplir, un semblant de jardinage.
Il gagnait ainsi son repas et parfois quelques sous. Aussitôt il quittait la maison, honteux de cette mendicité déguisée, allait se cacher près de son bateau dans le rideau de saules qui borde la rivière à côté du pont Louise, s'étendait à plat ventre sur le sable, la figure entourée de ses bras, et se mettait à pleurer. *
Autrefois, lorsque sa famille, déjà peu riche, s'était trouvée complètement ruinée par la débâcle de l'Union Générale, le vicomte d'Oberville, encore tout jeune, avait dù chercher à se tirer d'affaire. Pendant plusieurs années il fut employé dans les bureaux d'une grande Compagnie maritime. Mais un beau jour il se lassa, comme tant d'autres, de cette existence machinale ; il s'imagina, comme tant d'autres, qu'un jeune homme ayant subi ce que nous
appelons sans rire une bonne éducation était capable de rejeter toutes lisières et d'agir par lui-mème ; il se dit qu'il avait quelques économies, pensa aux pays neufs, et voulut s’'informer.
Connaissant déjà de réputation l'Ouest Canadien qui, dès le début, avait eu la vogue parmi les familles de la noblesse, il s'orienta d'abord de ce côté et tomba dans les filets d'un agent de colonisation, qui s'empressa de l'entortiller solidement et de l'expédier à Winnipeg pour toucher sa prime.
Comme tous les Français arrivant à Winnipeg, d'Oberville descendit à l'hôtel Métropolitain. C'est là que je le vis pour la première fois. Paraissant beaucoup moins que son âge, vif, naïf et gai, il avait à cette époque une figure heureuse, rose et poupine, flétrie plus tard par la misère.
À l'hôtel il fit aussitôt la connaissance d'un charmant garcon, très distingné, très intelligent, très instruit et connaissant déjà bien le pays, qui, sous prétexte de fonder une petite industrie forcément très productive au Manitoba, lui sonffla son argent et passa la fronüère.
Naïvement surpris de ce coup si brusque et
cherchant à comprendre, ébahi comme un gamin qui voit son gâteau enlevé par un gros chien, le jeune d'Oberville prit depuis ce jour un air effaré qui ne le quitta plus jamais.
Il cominenca par gémir et raconter son malheur à qui voulait l'entendre : ses lamentations répétées, jointes à sa redingote et à son ütre, le firent prendre pour un carottier cherchant à emprunter.
Eufin il reprit un peu d'aplomb. Un jour je l'entendis causer au garçon de bar : il expliquait avec assurance que dans une ville comme Winnipeg, capitale d'une province considérable, siège d'un parlement, tête de ligne de nombreux chemins de fer, seul grand centre commercial d’un pays aussi vaste que la moitié de l'Europe, il ne devait pas être difficile de trouver de l'occupation. Il ajouta qu'il était instruit, savait l'anglais, avait une très belle écriture et qu'il ne pouvait manquer avec cela d'obtenir bientôt un emploi. Que certainement il lui était très pénible de reprendre son ancien joug après avoir eu la belle illusion de le quitter pour loujours, mais qu'il fallait bien s’y résigner.
Dès le lendemain, en effet, il se mit à la
recherche d'une place. Mais les jours s'écoulèrent et d'Oberville ne trouva rien.
Un soir (ceci me fut rapporté par un Irlandais de mes amis qui fut témoin de la scène), il parlait naïvement à l'hôtelier de son voleur (un jeune homme qui paraissait si distingué !), de ses difficultés dans cette ville qu'il ne connaissait pas encore et de ses recherches jusqu'alors infructueuses, lorsque son bénévole auditeur l'interrompit et lui dit poliment :
« À propos, monsieur le vicomte, vous me devez un mois de pension. »
D'Oberville sursauta, et l'air effaré qui ne le quittait plus depuis son accident redoubla :
« Déjà un mois, monsieur Goupil?
— Oui, monsieur le vicomte.
— Vraiment!... Mais... vous savez que je n'ai plus d'argent? »
L'hôtelier fit un geste vague.
« J'avais cru que vous pourriez attendre un peu. Quand j'aurai mon emploi, je vous rembourserai. »
Son emploi! Il en parlait toujours comme s’il était bien certain de le trouver d’un jour à l'autre. Mais l'hôtelier, un vieux malin qui avait pour habitude de prendre en France des informations sur ses clients et d'agir en consé-
quence, savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur ce futur emploi. Il savait de plus la famille d'Oberville complètement insolvable.
Aussi répondit-il, toujours avec la même douceur polie :
« Croyez bien que je regrette beaucoup, monsieur le vicomte, mais je vous assure qu'il m'est impossible d'attendre.
— Vraiment?... Mais... Ah! mon Dicu!»
Anéanti par ce nouveau coup de massue auquel il n'avait nullement pensé jusqu'alors, d'Oberville s'enfuit dans sa chambre et n'en sortit pas de la journée.
Le lendemain matin de bonne heure on le vit errer lentement dans la ruc principale, examinant furtivement l’une après l'autre les boutiques ornées de trois boules d'or des préteurs sur gages.
Il rentra vers midi, paya l'hôtelier, et vint se mettre à table. On remarqua qu'il avait enlevé ses manchettes, et qu'il n'avait plus ni sa montre ni son épingle de cravate.
D'Oberville, devenu taciturne et agité, reprit avec une ardeur inquiète ses courses dans la ville à la recherche de son emploi. Mais encore une fois le mois passa, et l’hôtelier réclama.
« Que faire ! s'écria le jeune homme affolé.
Je n'ai plus que mon linge et mes vêtements, Je ne puis pourtant pas les vendre !
— C'est vrai, monsieur le vicomte, répondit l'hôtelier toujours doux et poli... ce qui est dans votre chambre doit y rester : c'est ma caution. Tout ce que je puis faire, c'est de vous accorder quinze jours. »
Les quinze jours s'écoulèrent à leur tour sans amener l'emploi désiré. Alors l'hôtelier mit le vicomte à la porte, en lui laissant pour tout bien ce qu'il avait sur le dos.
Jusqu'au soir, parait-il, on rencontra Île jeune homme parcourant la ville avec des allures de somnambule, bousculant sans les voir les passants, qui le prenaient pour un ivrogne. Bien après le coucher du soleil, m'at-il raconté lui-même depuis, il se trouva près du pont Louise, le traversa sans savoir pourquoi, et s'enfonça dans la campagne malgré l'obscurité profonde. Il dut marcher longtemps en zigzaguant dans la prairie, car ensuite il se sentit très las. Mais il ne voyait rien, n'entendait rien, ne sentait rien, marchait
machinalement sans penser à rien, et ne sortit un peu de sa torpeur qu’en roulant brusquement sur le talus presque à pic d'un grand trou noir qui lui parut un énorme fossé. Il sut le lendemain que c'était le canal de Springfield.
À demi réveillé par la brutalité du choc, il reprit sa marche dans une direction différente et bientôt s'empêtra dans une clôture de perches qu'il se mit à longer en se guidant avec la main. Soudain ses pieds butèrent et il s'allongea sur le sol. Mais il se releva d'un bond en sentant quelque chose s’agiter sous lui, en mème temps qu'une voix criait :
« Holä, verrat! Tu pourrais pas faire attention!
— Qu'est-ce que c'est que cela? murmura d'Oberville encore inconscient et affolé. Où suis-je ?
— À l'hôtel des voyageurs, pardi! D'où c'est-y donc que tu viens ?
— Où suis-je? répéta machinalement d'Oberville.
— A l'hôtel des voyageurs que je te dis!
contre la clôture à Paquin!... Tu t'es donc écarté?... Dis voir qui c’est que tu es?
— Ah çà! père Pinette, fit une autre voix non loin de là, à qui donc en avez-vous
pour réveiller comme cela les locataires?
— J'peux-t-y savoir dans une pareille noirceur! Y répond pas pantoute!... Ca doit être un homme en fête... Holä, boy! répondras-tu?
Comment que tu t'appelles?
— Vicomte d'Oberville, murmura-t-il inconsciemment,.
— Iein?... Connais pas... C'est drôle!
— Qui est-ce? demanda la seconde voix.
— Vicomte d'Odarville... d’Obarville..
Connaissez-vous ça ?
— Non, répondit l’autre d’un ton surpris...
C'est bien extraordinaire... Attendez un peu, monsieur Pinette ; nous allons bien voir. »
Un frôlement dans l'herbe; un crépitement prolongé de brindilles sèches craquant à la fois; la lueur bleue d’une allumette, et brusquement une flamme claire fusa dans la nuit.
Cette lumière soudaine, rapidement avivée par une brassée de saule mort mélangé de foin, réveilla complètement d'Oberville. Il vit avec stupéfaction qu'il était entouré de plusieurs wagons dételés contre une lisière de saule. Disséminées autour de lui, une douzaine de personnes étaient couchées dans l'herbe. Quelques-unes, réveillées par le feu, soulevèrent un instant la tête, mais reprirent
bientôt leur première position en rabattant sur leurs yeux un pan de couverture. Un bébé se mit à crier, vite calmé par la voix de sa mère.
J'en étais, de ces dormeurs-là. Réveillé comme les autres, ébloui par la lumière, je me tournai vers le camarade qui m'emmenait chez lui, à Saint-Ildebert, chasser des poules de prairie.
« Qu'est-ce qui se passe donc? demandai-je.
— Sais pas, grogna-t-il en se recouchant. »
J'allais suivre son exemple et tâcher de me rendormir, quand j'aperçus d'Oberville debout contre la clôture à Paquin, sans chapeau, les vêtements souillés par la boue du canal, et l'air profondément ahuri.
« Ah bien!... Qu'est-ce qu'il fait là?»
En même temps un des locataires de l'hôtel en plein air, celui qui venait d'allumer le feu, s'approcha de lui :
« Le vicomte d'Oberville? demanda-t-il en saluant.
— Oui, monsieur.
— Seriez-vous égaré, monsieur?... Je suis le comte de Bruneval.
— Le...?
— Comte de Bruneval, cultivateur à Saint- Idebert. »
La figure ahurie du vicomte devint tout à fait stupide. Il se passa plusieurs fois la main sur le front ct fixa des yeux ronds et fous sur cet homme aux traits énergiques, vêtu en ouvrier, qui logeait à la belle étoile à moins d'un mille de la ville et se présentait sous le nom de comte de Bruneval. Celui-ci sourit :
« Vous êtes probablement dans le pays depuis peu, dit-il, et je crois voir que vous n'en connaissez encore que Winnipeg. C'est bien là que vous habitez, n'est-ce pas?
— Oui monsieur... je... j'habite Winni- PEg-
— Ilest trop tard pour y rentrer cette nuit, reprit de Bruneval. Le mieux serait de camper avec nous. Si cela vous convient j'ai des couvertures à votre disposition... de même que des provisions, si parfois vous n'avez pas diné.
— Oh! monsieur, que de remerciements...
Nullement, nullement... Cela ne vaut pas la peine. »
De Bruneval fit asseoir d'Oberviile et se mit à chercher du bois pour entretenir le feu.
Comme il en ramassait derrière ma tête, je lui fis signe d'approcher ct lui dis tout ce que je savais du vicomte.
« Diable! fit-1l. Mais il va mourir de faim!
— Probable.
— Diable! Diable!... Il faudrait voir... Je vais le faire parler. »
Il le fit en effet parler, ce qui n'était pas difficile. Il le convainquit ensuite qu'il avait perdu son temps à la recherche d'un introuvable emploi. Il lui fit comprendre que les travaux manuels étaient les seuls assurés dans ces pays naïssants, les seuls d'ailleurs qui puissent réellement rapporter, et lui donna le conseil d'en essayer au plus tôt s'il voulait avoir quelques ressources pour l'hiver déjà tout proche.
D'Oberville l’écoutait abasourdi :
« Les travaux manuels! murmura-t-il d’un ton d’effroi.
— Pourquoi pas?... Rassurez-vous d'ailleurs : dans ces pays-ci vous n'en serez pas moins bien considéré, au contraire.
— Mais j'ignore ces travaux-là ! Je n'arriverai jamais à les exécuter.
— C'est malheureusement possible, encore faudrait-il essaver. »
Il fut dur à persuader, le vicomte d’'Oberville. Cette idée de faire le manœuvre lui entrait difficilement dans la tête.
“Je ne pourrai jamais! répétait-il. Je ne pourrai jamais!
— Écoutez, lui dit de Bruneval; vous plairait-il de passer quelques jours chez moi pour vous essayer à votre aise? Vous verrez mieux ensuite ce que vous pourrez faire. »
D'Oberville vit bien qu'il lui fallait accepter cette solution inattendue. Après avoir remercié, 1l reprit en hésitant :
« Serait-il indiscret de vous demander pourquoi vous couchez dehors si près de la ville?
— Pas du tout! répondit gaiement de Bruneval, c’est tout simplement parce que la fortune ne m'a pas souri non plus jusqu'ici. Je suis obligé pour l'instant de charroyer du bois à Winnipeg. Je veuds la charge environ six dollars: j'ai trois ou quatre jours de voyage; s’il me fallait pendant ce temps vivre à l'hôtel avec mes chevaux, que me resterait-il? »
D'Oberville se tut quelque temps, songeant probablement que la vie manitobaine ménageait parfois des surprises bien extraordinaires. |
« Et tous ces gens-là. demanda-t1l enfin, qu'est-ce qu'ils font?
— Ces gens-là”? fit de Bruneval en riant, ce sont des camarades qui font la même chose que moi. L'endroit où nous sommes est le rendez-vous ordinaire de ceux qui voyagent
entre Winnipeg et les localités francaises du Sud-Est. On n'y est pas trop mal, comme vous voyez. »
D'Oberville resta de nouveau silencieux, les yeux baissés vers le feu mourant. Comme ül paraissait s'endormir sur ses réflexions, de Bruneval lui passa des couvertures.
« On part au petit jour», dit-il.
Pour la première fois de sa vie, le vicomte d'Oberville s'étendit sur la terre nue à la belle étoile, et bientôt tout se rendormait au camp.
Dès que l'aurore parut, accompagnée d'une relée blanche, des ombres commencèrent à se mouvoir et à s’interpeller dans la grisaille du jour naissant; sept ou huit grands feux pétillèrent à la fois; les chaudières à thé se suspendirent aux crémaillères de bois plantées en terre et inclinées dans la flamme; puis on courut chercher les chevaux dans la pruirie.
Le soleil se montrait à peine que les wagons reprenaient leur course : les uns, chargés, se dirigeant vers Winnipeg; les autres, vides, vers les villages du Sud-Est : Lorette, Sainte- Anne-des-Chènes, La Broquerie et Saint- Idebert (cette dernière localité, encore trop peu connue, n'est portée sur aucune carte).
Le soir même, nous arrivions à Saint-
Idebert en même temps que de Bruneval.
Comme nous passions devant sa maison, Mme de Bruneval parut un instant devant la porte, enveloppée d’un grand tablier, coiffée d'une petite casquette à carreaux et tenant une écumoirce.
Elle salua gaiement son mari en agitant sa casquette, puis elle rentra bien vite préparer la table.
« Toujours gais, les de Bruneval, en dépit de la misère, dis-je à mon compagnon quand la maison fut dépassée.
— Toujours... Ce sont des vaillants comme il y en a peu, ceux-là. Ils auraient mérité de réussir.
— Dimanche, mon ami, nous irons passer la soirée chez eux. Je voudrais savoir comment le jeune vicomte va se trouver de sa vie nouvelle. »
Ce dimanche soir, six jours après notre arrivée, nous nous rendions en effet à la ferme de Bruneval.
« Eh bien! dis-je aussitôt qu'on nous eut versé du café, qu'avez-vous fait de votre ouvrier?
— Mais il n'est plus ici!
— Déjà?
— Le malheureux! soupira Mme de Bruneval.
— Ah çà! Qu'est-ce qu'il a fait?
— Figurez-vous, raconta de Bruneval, que le lendemain même de votre arrivée, pris d'une belle impatience de s’essayer au travail, il me demandait ce qu'il pouvait faire. Je lui dis en riant qu’il était devenu bien pressé depuis la veille, mais que ce jour-là je n'avais pas grand'chose à lui offrir : simplement à nettoyer l'écurie et à charger du bois sur le wagon.
I prit une fourche et voulut m'aider dans l'écurie, mais le plus clair résultat de son travail fut de se couvrir complètement de fumier. Sa fourche avait d’inquiétants sursauts si brusques et si imprévus que je dus lui dire de rester à l'entrée : il aurait sûrement éborgné mes chevaux.
Il me suivit ensuite dans la cour où je me mis à charger du bois. D'abord il me regarda faire, puis il profita d’un instant où je m'étais éloigné pour essayer à son tour... »
De Bruneval s'arrêta et regarda mon camarade avec une certaine inquiétude :
« Ce n'était pas du bois de longueur, repritil, mais seulement du bois de corde... des
bâches de quatre pieds n'ayant pas huit pouces de diamètre... Vous savez mieux que moi ce qu'est ce travail-là, n'est-ce pas?... Auriezvous jamais supposé qu'on püt se blesser en le faisant?
-— Certes non!
— Non, n'est-ce pas?... Je ne pouvais le prévoir. Et cependant il avait à peine commencé qu'il trouvait moyen de s'écraser deux doigts.
— Sérieusement?
— Malheureusement oui... Bien entendu je suis reparti aussitôt pour le conduire à l'hôpital de Saint-Boniface. Le médecin m'a déclaré qu'il serait probablement nécessaire d'amputer les premières phalanges.
— Eh bien!... Il joue de malheur!
— C'est vrai, dit de Bruneval, il n’a réellement pas de chance. Mais enfin! Est-il possible d'être aussi maladroit?
— Si c'est possible? Est-ce bien vous qui parlez, monsieur de Bruneval? Avez-vous donc oublié déjà tant de ceux que nous avons vus à l'œuvre dans ce pays-ci ?
— Non, soupira de Bruneval, je ne les ai pas oubliés. Mais celui-là sûrement est pire que tous les autres. »
Depuis longtemps les traineaux avaient remplacé Les voitures et traversaient la rivière sur la glace pour économiser le péage des deux ponts qui relient la ville franco-canadienne de Saint-Boniface à la ville anglaise de Winnipeg. Depuis longtemps l'hôtel en plein air de la clôture à Paquin, devenu par trop frais, était remplacé par le stopping-place (1) de mon excellent ami D..., près du terrain abandonné où se tint jadis l'unique exposition de Saint- Boniface. C'est là qu'un jour, en revenant d'une promenade dans les bois fourrés des bords de la Seine, j'appris que d'Oberville venait de sortir de l'hôpital avec un doigt coupé jusqu'à la deuxième phalange.
« Qu'est-il devenu? » demandai-je.
Mais nul ne put me l'indiquer et pendant
(1) Les stopping-places ne sont guère utilisés que l'hiver et leurs propriétaires font généralement autre chose en été Pour quelques sous par jour, les chevaux ont droit à l’étable et au foin; les voyageurs doivent apporter leur avoine. Jes hommes payent dix sous par jour. Hs ont droit pour ce prix à l'abri dans une salle commune où ils couchent sur le plancher, au thé chaud et au sucre à discrétion Ils doivent donc apporter leurs couvertures et leurs provisions.
plusieurs jours je perdis complètement sa trace.
De quoi vécut-il pendant ce temps? Comment passa-t-il sans abri et presque sans vêtements ces quelques nuits du terrible hiver manitobain ?
Ce n'est que plus tard, quand nous fümes devenus intimes, que je pus l'apprendre, et voici ce qu'il m'a raconté :
Pondant deux jours il vécut de rien. Ne sachant où aller, ne connaissant personne, honteux de lui-même et fuyant les passants, il erra tout le temps dans les quartiers les plus déserts. Parfois il se reposait un instant en s'asseyant dans la neige sur le talus de la rivière, mais bien vite le froid le chassait, et il se remettait à marcher.
La première nuit il voulut s'étendre à l'abri du vent dans les étroits couloirs séparant les piles de planches de la scicrie Sprague, mais un veilleur qui faisait sa ronde l'en délogea bientôt, etil se remit à marcher.
La deuxième nuit, il tenta de s'établir sous le perron d’une maison isolée, mais aussitôt un terre-neuve vint se jeter sur lui, et il se remit à marcher.
La troisième nuit enfin il put se reposer ct
se chauffer pendant assez longtemps en s'asseyant sur le trottoir, en face d’une maison de bois qui bràlait. Mais lorsque le feu fut éteint et les pompiers partis, le froid le chassa de nouveau, et il se remit à marcher.
A Ja fin de cette nuit-là, il se sentit pris d’un soudain vertige et voulut s’adosser à un mur. Mais brusquement ses jambes mollirent, il s'affaissa sur le trottoir et n'eut plus cons-
cience de ce qui suivit.
© Deux jours après, J'étais en train de réparer ma table à grand renfort de clous enfoncés avec la tête d’une hache, lorsque mon ami FIrlandais vint me rendre visite. Il entra, comme c'était son habitude, en riant silencieusement et s’assit sur mon lit (les vieilles caisses étant trop peu confortables pour ce sybarite). Avant de prononcer une parole, il coupa une tranche de pain, la fixa au bout d’une fourchette, la fit soigneusement griller au-dessus du poële, l'enduisit de beurre, et savoura lentement la première bouchée.
« À propos, dit-il alors avec son flegme ordinaire, je viens d'apercevoir d'Oberville.
— Où cela?
— À l'Armée du Salut.
— Vous êtes sûr?
— Évidemment... Avez-vous du thé?... Il causait avec un salutiste... Vous savez : le vieux de la cour à bois.
— Il faut que j'aille voir cela tout de suite, dis-je en làächant ma hache. Venez-vous avec inoi ?
— $i vous voulez, dès que j'aurai fini mon loast... Votre thé ne vaut jamais rien, mon ami; vous avez toujours peur d'en mettre...
Pouah! Cela n'a pas de goût... Ce n’est pas du thé, c'est de l'eau. »
Jamais content de mon thé, celui-là! Pour le satisfaire il fallait des décoctions ayant la couleur de Ja sépia et la consistance de la mélasse.
1! consentit enfin à terminer son pain rôti imbibé de beurre fondu, repoussa dédaigneusement la tasse de thé qui ne lui convenait pas, et se déclara prêt à partir.
En arrivant au petit hôtel fondé par l'Armée du Salut, j'aperçus à l'entrée du restaurant un salutiste que je connaissais un peu :
a Il parait qu'en ce moment vous avez un Français à l'hôtel? lui demandai-je.
— Oui, répondit-il. Il vient justement de quitter la salle.
— Savez-vous comment il est venu ?
— Certainement. Avant-hier, vers cinq heures du matin, notre premier capitaine (1) l'a trouvé dans la rue Princess, couché sans connaissance en travers du trottoir. Gomme la rue était encore déserte, il a sonné à la maison voisine et s'est fait aider à le porter ici.
— Et qu’en avez-vous fait?
— On j'a d'abord couché dans le dortoir et fait revenir à lui. Puis il a pris du bouillon chaud, a essayé de parler sans y parvenir et s’est endormi brusquement. Il ne s’est réveillé que vingt-quatre heures après. Nous n'avons pas voulu qu'il se lève hier, car il était encore trop faible. Ce matin seulement il est descendu et vient à peine de finir son déjeuner.
— Et qu'allez-vous en faire?
— Nous lui avons offert du travail qu'il s'est empressé d'accepter. En attendant que nous lui trouvions quelque chose dans la ville, il pourra scier et fendre du bois ici aux prix payés partout ailleurs.
— Où est-il en ce moment?
— A la cour à bois.
— Merci, nous y allons. »
La cour à bois, située quelques rues plus
(1) Head captain.
loin, était complètement déserte. Après en avoir fait le tour et constaté que d'Oberville n'était dissimulé ni sous les hangars, ni derrière les longues piles de büches, j'entrai dans la cabane du surveillant.
Celui-ci, un vieux brave homme à grandes moustaches blanches que je connaissais bien aussi, Car J'achetais toujours mon bois à l'Armée du Salut, leva les yeux sur moi.
« Bonjour, dit-1l en me reconnaissant; toujours une demi-corde d'épinette rouge?
— Pas aujourd’hui, mais un simple renseignement. On m'a dit que depuis moins d’une heure un Français travaillait pour vous. Je ne le vois pas dans la cour. Où est-il donc? »
Le salutiste se leva soudain avec une certaine émotion :
« Mais il n’est plus 1ci!
— Comment?...
— Le pauvre garçon! Je viens de le faire transporter à l'hôpital!
— Encore!
— Oui, c'est à peine s'il était au travail depuis une demi-heure qu'il se fendait le pied d'un coup de hache! »
Comme je restais abasourdi, tandis que mon compagnon bourrait flegmatiquement sa
pipe, le salutiste fit en silence le tour de la cabane :
« Mais aussi, reprit-il en s'arrêtant et en se croisant les bras, si vous l'aviez vu travailler! Est-il vraiment possible d'être aussi maladroit! »
Je commençais à croire que de Bruneval avait raison lorsqu'il prétendait, à Saint-Ildebert, que celui-là l'était plus que les autres.
Quand, pour la deuxième fois, le vicomte d'Oberville sortit de l'hôpital, glaces et neiges s'étaient enfuies, les arbres étaient verts, et l'herbe poussait drue. C'est à cette époque qu'il établit son domicile dans le vieux chaland abandonné sur la berge, et que je fis sa connaissance un dimanche matin en pêchant des barbues dans la Rivière Rouge. Depuis ce jour, comme je l'ai dit, il vint chez moi tous les dimanches, et bientôt nous étions les meilleurs amis du monde.
Je pus constater alors que l’effarement empreint sur la figure du jeune homme depuis son premier accident envahissait et obscurcissait peu à peu sa pensée. La chose était fatale
ct ne m'étonna pas, il avait parfois des raisonnements imprévus et d'étranges idées fixes. La petite félure au cerveau qui s'était d’abord produite, et qu'un retour à la vie normale aurait facilement cicatrisée, s'élargissait de plus en plus et laissait fuir avec une vitesse croissante la raison du malheureux. S'il ne trouvait pas un moyen quelconque de se tirer d'affaire et de rentrer parmi les vivants, avant peu d'Oberville serait complètement idiot.
Quelquefois cependant il avait encore des instants de lucidité où il sentait profondément sa déchéance morale : « Que puis-je faire, me disait-il alors avec découragement, je vois bien que je ne suis bon à rien... En être réduit à errer dans les rues et à sonner aux portes pour mendier!... car si l’on me donne quelques petits travaux, ce n'est que par pitié... et je mendie, moi!...
Il faut pourtant que je prenne une décision, voyez-vous, et la seule possible c’est d'en finir tout de suite! »
Mais généralement ces crises ne duraient guère. Bientôt d'Oberville reprenait son air de stupeur et retombait dans l'inconscience.
À l'époque dont il s'agit nous n'avions encore à Winnipeg et à Saint-Boniface qu'un
petit nombre de compatriotes sans aucun lien entre eux et vivant au jour le jour. J'essayai pourtant de les intéresser au sort du vicomte, espérant qu'on pourrait facilement soit le rapatrier, soit au moins l’expédier à Montréal, où il aurait peut-être des chances de s'employer quelque part.
Excepté dans deux ou trois maisons, tout ce que je pus obtenir fut cette phrase, qui se répétait avec une désespérante monotonie
« Qu'il fasse comme les autres, qu'il travaille. Ce n’est pas l'ouvrage qui manque dans ce pays-ci.
— Mais Je vous dis qu'il ne peut pas!
— Il n'y a que les paresseux qui ne peuvent pas. »
Aussi, après bien des démarches vaines, tout ce que je pus faire fut de remettre à d'Oberville (à titre de prêt, bien entendu) la maigre somme réunie par quelques-uns.
« Je vais être absent de Winnipeg pendant au moins un mois, lui dis-je ce jour-là; mais vous pouvez disposer de ma chambre comme si elle était à vous. »
D'Oberville tourna vers moi des veux désolés, qui s’abaissèrent aussitôt.
« Je vais donc rester encore tout seul,
murmura-t-il d’un ton lassé. Où allez-vous?
— À Headinglv. Je viens de m'engager comme coupeur de liens pour une batteuse à vapeur.
— Coupeur de liens? Qu'est-ce que c’est que cela?
— Un travail comme un autre : il y a deux coupeurs de liens qui reçoivent sur une table les gerbes envoyées par les pitcheux et les repassent au fecder. Celui-ci les prend tour à tour à droite et à gauche, en exécutant sur place une valse à deux temps, et les fait passer sous le cylindre de la batteuse.
— Est-ce difficile ?
— Non, puisque je le fais. »
La raison était péremptoire, et cependant d'Oberville n'avait pas l'air convaincu.
«a Croyez-vous que je puisse le faire aussi? » demanda-t-il en hésitant.
Après deux calamités successives il devenait bien difficile de donner un conseil, aussi je réfléchis quelque temps avant de répondre.
Mais je me persuadai bien vite que tout, pour d'Oberville, était préférable à l'existence qu'il menait.
« Tout le monde peut exécuter ce travaillà, répondis-je lentement; mais il faut faire
attention, car cela va très vite et l’on peut non seulement se couper les doigts, mais couper ceux du feeder. Aussi je vous donnerai des gants maillés de fer et un outil spécial qui se fixe à l’aide d’une courroie sous la paume de la main. S'il vous plait de vous engager à la même batteuse que moi, je crois que c’est encore possible, mais il faut y aller tout de suite.»
Le lendemain soir, le train nous déposait à Headingly, et le jour suivant, dès l'aube, la batteuse commencait ses opérations.
Pendant les premiers instants de la mise en marche, il y a toujours quelque chose qui fonctionne de travers, tantôt à la machine à vapeur, tantôt au séparateur, et l'on perd pas mal de temps en coups de marteau, discussions et serrage d'écrous. Je profitai de ces minutes de tranquillité pour accabler d'Oberville de conseils.
« Restez toujours à l'arrière du séparateur, lui disais-je, inquiet malgré moi, sans savoir pourquoi. Vous n'avez rien à faire sur les côtés, où il y a des courroies et des poulies qui tournent : n'en approchez jamais quand la machine est en action. Veillez aux mouvements du feeder : n'essayez pas de couper sous
sa main ou de rattraper une corde manquée.
laissez plutôt la gerbe filer toute ronde... Attention, cela va partir. »
Lentement la machine se mit en marche, mais aussitôt l'une des dents du cylindre se mit à sonner, il fallut arrêter de nouveau pour vérifier les écrous, et je repris ma théorie :
« Si l’on encombre votre table en jetant plusieurs gerbes à la fois, ne vous pressez pas plus pour cela : coupez seulement la première et envoyez les autres par terre; st le pitcheux en grogne, laissez-le faire : il n'a pas besoin de vouloir se reposer à vos dépens. Restez sur votre planche sans jamais avancer sur celle du fecder; et surtout, surtout, ne mettez jamais les mains sur sa table inclinée située devant le cylindre,... même si la machine est arrêtée.
Attention, cela y est cette fois. »
Cela y était en effet. Deux hoquets du sifflet annoncèrent d'abord une nouvelle mise en marche d'essai. Pendant ce temps j'aidai d'Oberville à monter sur sa planche, où il réussit à s'installer en s'y reprenant à trois fois.
« All right!» cria le boss (1) au mécanicien.
(1) Patron.
Alors un coup de sifflet prolongé déchira l'air; la machine prit toute sa vitesse; le cylindre se mit à ronfler et la batteuse entière à vibrer; les premières gerhes tombèrent sur nos tables; le feeder commença sa valse; et bientôt l’on entendit sans trêve le rude gémissement de la paille rapidement broyée entre les dents d'acier.
Il y avait à peine une demi-heure que nous étions en marche, lorsque le boss s'approcha du feeder.
« Arrêtez un instant, lui dit-il; on manque de sacs. Voilà le fermier qui les amène. »
Aussitôt le feeder sauta sur le sol etse mit à causer avec le patron. D'Oberville redressa la gerbe encore liée qui se trouvait devant lui et s'appuva d'une main sur le bord de la planche. Le gémissement de la paille broyée cessa pendant quelques minutes, remplacé par le ronflement sourd et monotone du cylindre qui continuait de tourner à vide.
« Eh bien! cela va-t-il? demandai-je à d'Oberville en m'asseyant confortablement sur ma table.
— Pas mal, pas mal.
— C'est ce qu’il me semblait. En restant prudent, vous verrez que tout ira bien. »
Un jet de vapeur fusant de la machine détourna mon attention et je me mis à penser à autre chose. Tout en épluchant des épis pour en mauger les grains, je regardais machinalement autour de moi, trop familier avec ce qui m'entourait pour y accorder beaucoup d’attention. Mes veux se fixèrent tour à tour sur un cheval impatient qui s'ébrouait; sur la gerbe située devant d’Oberville que les vibrations de la batteuse faisaient tressauter et déplaçaient insensiblement ; sur le réservoir à eau qui faillit verser en traversant un fossé; puis sur une compagnie d'oies sauvages qui passaient en jacassant au-dessus de nos têtes.
Soudain, et tout à la fois, le crissement bien connu d'une gerbe passant sous le cylindre, un crépitement rapide et sec, un gémissement rauque et bref, et, pendant le court instant où je tournais la tête, un brusque choc fit stopper la batteuse, la grande courroie sauta de sa poulie, et je restai pétrifié dans le silence absolu qui suivit.
Tout à côté de moi, le corps immobile du vicomte était plié comme un arc et s'encastrait dans l’ouverture du séparateur; la tête était coincée contre la partie supérieure et le cou tordu en arrière; Îles jambes, soulevées au-
dessus du plancher et pendant sans point d'appui, se contractaient en légères convulsions, et les deux bras disparaissaient tout entiers sous le cylindre bloqué par les épaules. Après quelques moments de stupeur, le boss monta sur la planche :
a Un homme solide avec moi, dit-il, et aux poulies les autres. »
Le feeder suivit le patron et tous deux maintinrent, en le soulevant, le corps d'Oberville, tandis que les autres manœuvraient les poulies pour ramener lentement le cylindre en arrière.
D'abord la tête se débloqua, montrant une figure blanche et crispée, absolument méconnaissable, où s’ouvraient tout grands des yeux ternes et fixes, et où serpentait un filet de sang qui suintait du coin des lèvres serrées. Puis des lambeaux informes, broyés, déchiquetés et presque complètement arrachés du corps, se dégagèrent peu à peu, en laissant derrière eux une large trace de sang qui ruisselait sur la planche inclinée.
« Comment a-t-il pu faire? demanda quelqu'un tout bas.
— La gerbe qui se trouvait sur sa table à glissé sous le cylindre; il a voulu la retenir et a été entrainé. »
Sitôt l'accident, le fermier était parti pour Headingly à la recherche du médecin, que tout le monde savait pourtant bien inutile. D'Oberville fut transporté jusqu'à la maison et couché sur un lit préparé par la fermière. Presque aussitôt il eut un léger sursaut, son corps se raidit, sa bouche s'ouvrit et se referma plusieurs fois; puis ses traits se détendirent, sa tête roula lentement sur l'oreiller, et ses yeux se voilèrent définitivement.
Le vicomte d'Oberville était mort.
Jusque-là j'étais resté dans un état d’hébétement qui m'empêchait absolument de penser à rien et pour ainsi dire de comprendre ce qui se passait devant moi. Mais à ce moment tont vacilla devant mes veux; le plancher roula sous mes pieds comme le pont d'un navire; le lit où reposait d'Oberville insensible et livide oscilla comme un gigantesque pendule; tous les personnages qui m'entouraient devinrent énormes et imprécis comme s'ils flottaient dans un brouillard d'hiver, et quelque chose se mit à inter dans mes oreilles avec une acuité douloureuse et une exaspérante continuité.
Je ne sais combien de temps s’écoula jusqu’à l'arrivée du médecin. Je me souviens vaguement que l'équipe des batteurs s'était divisée
en deux groupes. À une extrémité de la chambre, Franco-Canadiens et métis étaient agenouillés et priaient à mi-voix; à l'autre extrémité, les Anglais protestants étaient debout, la tête inclinée, et au milieu d’eux le boss lisait quelque chose dans un vieux livre sale.
11 posa son livre quand le médecin entra, puis il nous fit un signe :
« Hello boys! dit-il doucement, au travail.»
Machinalement je suivis les autres et repris lentement ma place à la batteuse, essayant en vain de chasser la terrible pensée que cela valait mieux ainsi.