‹ Dans la brousse; sensations du SoudanChapitre 8 sur 11 · RÉVOLTE I · texte numérisé non relu

RÉVOLTE I

le cri rauque dont ils signalent d'ordinaire l'approche des oiseaux de proie...

Longues d'attente, grosses d'inconnu, poignantes, quelques minutes coulent. Ce n'est ni la nuit, ni le jour, ni le crépuscule; et c'est le silence. L'instinct s'apeure. Les nerfs se tendent. La rétine s'effare. Et tandis que les poumons se refusent à l'ozone, une aimantation tiraille crâne et tempes.

De la nue abaissée il filtre une blafarde lumière d'éclipsé, un jour sale, orange et soufre. On croirait que l'espace se révèle à travers une vilre de corne ou des verres fumés. . .

Alors, effroyablement inslan tance, sournoise, telle un boulet, une rafale accourt — et passe. Renversés, des femmes, des enfants clament,

des roniers en se recouchant, rigide, désespérément noire, change à peine de place... A l'horloge du ciel, une heure au plus s'est effacée : — la tempête enfuie semhle un rêve... Ce serait un mirage du souvenir, si le vainqueur luimême ne l'avait enregistrée, sa passagère défaite!...

C'est le mois où, chez nous, fleurissent les

Au Docteur et à Madame Guinon-Lemerre.

Ce malin-là, Télape ne voulait point finir.

Depuis le départ, trois heures avaient coulé, lourdes, lentes, avares, et le soleil déjà dévorait le ciel.

Pour la quatrième fois, le maréchal des logis Rémillot tira sa montre. Le brigadier Vergy surprit le geste, Timila, et, tout de suite poussant son cheval, se rapprocha de son chef :

d'en faire un officier au litre indigène, se régalait de le voir humilié, lui, le blanc, le toubab instruit, le supérieur futur, souffla, plus violente, au jeune homme la folle tenlalion de se jeter sur Rémillot, là, tout de suite... Sa main esquissa môme le geste de chercher sabre ou revolver; mais, molle, sous l'impulsion d'un pouvoir imprécis, elle ne rencontra qu'une chaîne pendant hors de la poche, une médaille de saint Georges au bout. A ce contact, la pensée dévia.

Résolument, il tira sa montre ; et, la voix blanche, de l'ironie survenue en sa fureur, il s'efforça de répliquer simplement :

(( Je croyais que la halle horaire était de dix minutes?... »

Rémillot crut pâlir. Ses yeux bleus de Lorrain se foncèrent. A son tour, il regarda l'heure, et. tant nn ranfi-nirchant son mulet :

leux jours de plus, mon petit, tncel »

le brigadier, s'étant mis en

te

Les mulets à la corde, les voitures de vivres alignées en parc sous la garde de deux factionnaires, le convoi dormait. Leur couscous fini, les conducteurs à l'ombre de gourbis improvisés associaient leur sieste écrasée à la mort des choses. Saoule de lumière et de chaleur, la plaine plus aplalie cuvait, sans qu'un souffle d'air, sans qu'une palpitation d'ailes agitât ou peuplât la brousse ; cl les vautours aussi semblaient morts qui, dans leur immuable veille sur les roches, guettaient le départ des hommes pour se gaver des reliefs de leurs repas. Seules,

Sa cigarette dix fois éteinte et rallumée, le brigadier la fixait toujours, cette nuque, « Ce serait aussi une place bonne... » Mais sa pensée se cabra, peureuse, au retour de la vision antérieure, à l'imagination du cadavre que ce corps vivant pourrait être, si vite — s'il le voulait, lui!... Alors, il souhaita dormir, et il tint ses yeux clos, longtemps, s'efforça de disséminer ses rêves, de se transplanter mentalement...

Une heure ou deux ainsi passèrent. Rémillot sommeillaittoujours, seretournaitparfoisquand sa transpiration collait à sa couchette sa joue ou ses bras. Une fois, il parla tout haut, poussa deux ou trois plaintes, et Vergy tressaillit, comme s'il avait été la cause de ses plaintes. « Je ne lui ai rien fait . . . encore ! » pensa-t-il puérilement, un vague remords pointant en lui de ses pensées précédentes, un besoin égoïste de se constater innocent. Et il se demanda si, justement, dans son cauchemar, l'autre ne se croyait point aux prises avec son ordinaire vie-

demain, quand il ne pourra se lever, s'en prenant à tous, entre deux accès de délire?. . . Oui, ce serait une vengeance, ça I et parfaite ! . . . »

Par avance, il la vécut, se la peignit, cette scène, et Rémillot, d'abord incrédule, jurant ensuite, s'apeurant, s'excitant enfin, hors de lui, en plein accès, jusqu'à ce qu'il le fît ficeler et amarrer sur une voiture du convoi — pour son bien. Ah! ah!... Oui, il lui dirait ça :

« Gueulez pas, marchis. C'est pour votre bien I »

Cette phrase, il l'avait prononcée à voix presque haute, et l'écho de ses propres paroles le fit sursauter; — et il n'alla pas plus loin, une sueur froide aux tempes, effrayé d'avoir combiné cet épouvantable raffinement. . .

Le rayon n'était plus qu'à un centimètre du crâne.

Vergy, maintenant, se trouvait lâche, s'éperonnail du souvenir de ses misères, humiliations, punitions, passe-droits,

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ses cinq mois de petites tortures, cuisantes a son orgueil, douloureuses à sa loyauté, mortelles à ses projets d'avenir. Est-ce qu'il allait la plaindre, celte fripouille, celte canaille, qui, pour rien, pour le plaisir, lui cassait sa vie?... De son fait, ne perdait-il pas le bénéfice de sa campagne et ses galons attendus de marchis ?. . . De la pitié, alors qu'il allait être signalé, de chef en chef, à tous les officiers, à toutes les batteries, à toutes les colonnes, tenu à Vœil, suspect enfin aux plus indulgents de par son feuillet de punitions?... ((Jamais, n.. de D...! Jamais!... Qu'il crève, la rosse!... D'abord, ça fera une place dans le cadre, et le capitaine, dont il était l'homme de confiance, oubliera peut-être alors ses rapports anciens !... »

Le rayon s'était encore avancé.

Et qui donc la regretterai!, celle brute?...

Non ! là, vrai! était-il assez laid, vautré dans sa sueur, ronflant comme un ivrogne qu'il était,

jeler sans cercueil, sans rien... et puis, empiler des pierres par-dessus à cause des hyènes qui déterrent les cadavres. . .

Et un long frisson lui glaça l'échiné.

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heurta contre une cantine, ramassa le casque du marchis — et, doucement, lui en couvrit le front.

Sur la toile blanche, la pièce d'or s'était faite pièce d'argent, mais sans pouvoir se fixer, oscillante. Sous le poids de la coiffure, la tête s'agitait, et Rémillot, se tournant, grommela, puis s'éveilla. Alors de ses yeux troubles, il surprit son voisin debout à son chevet, les mains tendues encore — pour maintenir le casque.

« Qu'est-ce que tu f... là? jura-t-il. Plus moyen de dormir P. . . »

Vergy balbutia :

« Le soleil... Vous l'aviez sur la tête et j'ai...

— Bon I bon ! . . . interrompit le sous-qff. — Et, furieux de sa sieste interrompue : — Sale brousse de malheur I... J'aurais bien dormi une heure encore I »

Assis en tailleur sur sa couchette, il tirait sa

l38 LE DEMI-CRIME

sang ! . . . Et vous êtes là à me regarder ! . . . Alors, mon petit, vous ne voulez pas, décidément, en fiche un coup?... Allons, ouslcl du vif!... Allez voir les mulets et secouez-moi ces sales nègres ! . . . »

Vergy déjà sortait. Il le rappela :

(( Et en passant, dites à Boubou de m'apporler l'absinthe ! »

Le brigadier obéit. Les jambes molles, il traversa le camp, réveilla les hommes, les poussa vers les animaux. Ensuite, comme il s'appuyait aux brancards d'une voilure pour ne pas tomber, et ne bougeait plus, écrasé, Mahmadou Semba lui toucha l'épaule :

« Toi, boire aussi beaucoup tafia ! . . . Ca bon , hein? »

Et, très ivre, un plus large rire découvrant ses dents de loup, le nègre ne vit point sur les joues du soldat rouler de grosses larmes.

LE BLANC

A Pol Neaenr.

LE BLANC

Entre Badougou et Goniokory, sur la route de Kita, j'ai rencontre une panthère et un blanc...

La panthère s'est rasée dans les herbes, puis s'est retournée pour nous voir. Sa tête s'écrasait, vipérine, au ras du sol; sa moustache de chat se hérissait; et son œil s'arrondissait, bilieux, pointillé d'or. J'épaulai. Lors, elle se sauva d'un bond d'épouvante.

LE BLANC 1^3

point; et tous riaient avec lui, ravis de me montrer un « blanc» captif. A la fin, le propriétaire des esclaves, en ricanant à ma barbe, releva son phénomène d'un coup de pied.

Sans révolte, le misérable captif fut debout tout de suite. Sur sa tête il réassurait son lourd fardeau. L'autre cependant le bourrait encore. « Hue donc, le blanc I... Hue donc I »

Alors je poussai mon cheval sur le groupe et je levai ma cravache. Le marchand de chair humaine aussitôt s'écrasa, comme s'était écrasée la panthère. Son œil bilieux s'arrondit, pointillé d'or; puis, mon bras s'abaissant, il s'écarta d'un bond d'épouvante.

Et la brousse nous sépara.

REVANCHE

,1 Georges et Paul Clemenceau.

REVANCHE

Depuis un moment, la locomotive a ralenti sa marche. Ses roues se refusent; sa chaudière poussive halette ; des crampes fréquemment paralysent ses pistons.

Mais elle lutte...

Un effort la reporte en avant, un effort bref. Elle ahane, s'arrête, repart, s'arrête encore, — ne bouge plus enfin. Il ne lui reste que la force de geindre ; et son inutile vapeur en fusant a des râles d'asthmatique. . .

REVANCHE

deur elle-même, elle le rapetisse, — à présent qu'il ne marche plus.

Or, la vapeur à la longue cesse de fuser, la chaudière de râler. Un gargouillement suprême ; et c'est fini : — loin de nos banlieues qui, dédaigneuses, la déportèrent, la vieille locomotive est bien morte.

Sur la voie déserte, elle aurait l'air d'un hippopotame si sur son cadavre on voyait des vautours.

AU FIL DE L'EAU

A Claude Monet.

AU FIL DE L'EAU

Des reflets d'acier bleu rutilent au zénith. Le ciel pèse, très bas. Il est d'étain à l'Est; mais, là-bas, aux confins où tantôt sombrera le soleil, de plombeux miroitements s'étalent, — de ces miroitements indécis, fugitifs, tels qu'en projettent les faces neuves d'une balle coupée dont, à peine oxydée, la section déjà s'embrume. . .

Au-dessous le fleuve — Sénégal ou Niger — dort, à son plus bas niveau, et pourtant coule, — coule, on dirait, par habitude.

[54 AU FIL DE L'EAU

C'est un ruban large, monotone, monochrome, triste. Un ruban sans éclat. Coupée de la veille, la balle de plomb endort ses luisants sous une pareille buée terne. . .

Et cependant, çà et là, des moires y flottent, encadrant, au milieu du lit ocreux et morne, un sillon lumineux, que l'heure rétrécît en fuyant au cadran d'en haut, — un sillon de paillettes etdeseojuins.

Grasses et lourdes, elles dorment aussi, ces moires : huiles survivant au frai du poisson, émulsions surnageant des pourritures animales... Seulement, sous certains angles, elles s'irisent. Et l'on y retrouve, en se penchant, ces lueurs d'arc-en-ciel dont le savon des lavandières teint l'eau des rds — chez nous.

Ces rds, on y pense encore, on les évoque mi-taris par nos humbles canicules, quand la piluent d'un marigot, sable et de vase « découcs d'arbre se sont échoués, frique, sous les i

l56 AU FIL DE L'EAU

au froissement des branches, les troncs d'arbre ont frémi. Le plus gros, le plus vieux, le plus mort, s'émeut même jusqu'à perdre sa rigidité. Son extrémité en biseau s'ouvre, comme sous la poussée d'un coin, et bâille; les écailles de son stipe se tendent et se détendent; — puis, tout a coup, un œil s'y perce, vairon.

Et, fllt!... Plus rienl L'eau s'est ouverte, en courles jaillissures : les caïmans ont lestement réintégré le fleuve. Les moires contrariées ne rappellent plus les râs lointains; les troncs d'arbre ne rayent plus la berge d$ sable ou de vase; et laptot ou somono, le nègre de barre, privé de « son gibier » , maugrée sous le ciel de métal, dans l'air soudain empuanti de musc.

L'ESCLAVE

Au maître Rodin.

L'ESCLAVE

Il m'avait rendu quelques petits services, ce brave homme de nègre. Et puis, un éclair d'intelligence, parfois, affinait la puérilité de son rire perpétuel ; et, d'autres fois aussi, son dévouement tentait de l'emporter sur sa paresse.

Donc, comme il était esclave et comme j'ailais partir, je lui proposai de l'acheter h. son maître afin de l'émanciper dans les formes légales.

Mais il refusa, — comme ils refusent tous,

160 l'esclave

(( Moi captif, baragouina-t-il, en riant de toutes ses dents : Moi content ! Si toi vouloir moi pas captif, toi donner argent à moi et moi devenir chef de case et acheter captifs /. . . »

Pour l'approuver, mon cuisinier, qui parle français, lâcha son fourneau :

(( Que ferait Boubou une fois libre? m'expliqua-t-il. Il lui faudrait se nourrir, s'habiller, se loger, toutes choses incombant a son propriétaire... N'est-il pas plus heureux aujourd'hui, vivant de la vie de son maître, vêtu comme lui, mangeant de même et ne travaillant guère plus?... Possédant à son tour des esclaves et chef de case, il serait quelqu'un, oui! Mais sans esclaves?... Un noir qui n'a pas de noirs, conclut mon Vatel, c'est un. . . »

Et ne trouvant pas en notre langue le mot qu'il voulait dire, il cracha violemment, pas assez loin de ma casserole, avec un mépris dont ma générosité dut prendre sa part.

Le même soir, mon brave homme de nègre

L ESCLAVE

me rapportait un de mes singes en rupture de laisse depuis la veille.

(Mon cuisinier n'était point là, vendant au camp mes restes et ce qu'il m'avait volé.)

« Ali! fis-je, en réamarrant la bête; je n'espérais plus revoir mon golo. Je le croyais retourné parmi ses camarades, dans la brousse. . . »

L'esclave rit encore de toutes ses dents ; puis, sentencieux :

(( Lui jamais revenir avec ses camarades !

— Et pourquoi ?

— Eax tuer lui!. . . Les singes toujours tuer le singe qui fut captif. »

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