‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 10 sur 13 · LAIS ET DIOGÈNE · texte numérisé non relu

LAIS ET DIOGÈNE

O profanation, chaos, écroulement!

En moi, sous moi, sur moi, tout fond, tout fuit, tout ment !

Je ne sais pas si c'est ma tête qui succombe,

Ou bien si c'est mon cœur qui Je faille et qui tombe

Hors de moi! Quelque chose en mon sein craque et meurt !

Je suis brisé, semblable au malheureux qu'un heurt

De lourd timon de char frappe en pleine poitrine,

Que le pas du pesant attelage piétine,

Qui, les membres rompus et ses esprits épars,

Se relève et chancelle à travers des brouillards!

Et Icblouisscment en qui je me retrouve

Me cache tout, sinon la douleur que j'éprouve

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De ce choc dont jamais je ne serai remis! A peine si ma langue, en mots mal affermis, De ma pensée aux sons peut porter ce blasphème : Laïs de Diogène est aimée ! Elle l'aime ! Sous ce toit par l'amour et la grâce ennobli, Dans cette chambre illustre et royale, en ce lit Dans lequel avoir pu passer est une gloire, Oui! dans ce lit fameux, autour duquel l'ivoire Dans l'érable incrusté met des lignes d'ibis, Diogène a dormi dans les bras de Laïs, Et Laïs a dormi dans ceux de Diogène !

Exécrable penser ! Comment celle qui traîne

Après elle la fleur, la force et la vigueur

De la Grèce, pour qui le monde est en ardeur,

Et qui pourrait choisir, dans la race mortelle,

Ce que les Dieux ont fait de moins indigne d'elle,

Comment a-t-elle pu se laisser approcher

D'un homme qui mettrait en nausée un porcher ?

Car il est vieux, laid, tors, et c'est un être immonde ;

Il exhale une odeur fétide et furibonde

Qui remonte les vents du Nord les plus puissants ;

Plein de crachats pendus dans ses poils jaunissants,

l'amant de laï's. i 55

// ne s'est point lavé de six olympiades ; Tous ses membres velus pullulent de peuplades De vermine, son crâne est l'Hy mette des poux ; Son haleine est puante à faire enfuir les loups, Et son aisselle sent à dépiter les singes l Quatre esclaves, munis de strigilles, de linges, Travaillant jour et nuit, mais relayés souvent, Et menacés du fouet s'ils restent sous le vent, En auraient pour six mois à nettoyer cet être, A moins que sa squaleur si profond ne pénètre Qu il faille Vè cor cher pour qu'il soit récuré. Au sortir des fumiers auxquels il s'est vautré, Il a... Par quel poison obscur l'a-t-il séduite ? Son esprit est le vrai tenancier d'un tel gîte : Blasphèmes crapuleux, cris orduriers, jurons, Injures et propos pris dans tous les limons, Voilà ce que fournit son âme stercoraire I Est-ce donc, 6 Laïs, par eux qu'il a su plaire A l'idole pour qui poètes, orateurs Répandent à l'envi, des urnes de leurs cœurs, Le miel le plus exquis de la parole humaine ? Et les gestes grossiers et répugnants qu'il traîne Dans sa démarche abjecte ! Et ses viles façons ! On n'imagine pas, sans rougeur, sans frissons

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D'horreur et de fureur, V approche bestiale

De cette brute ignoble, irrêvérente et sale

Vers ce corps délicat, d'ivoire le plus fin,

Très pur, très clair, très beau, très tendre, très divin !

Elle, sans reculer, comment peut-elle attendre

Ces mains aux ongles noirs qu'il étend pour la prendre ?

Spectacle abominable ! Il l'éireint dans ses bras !

Le soleil n'a point vu de pires attentats!

Ah! Laïs ! et demain il faudra qu'une esclave

Jette tes voiles fins à la flamme, et te lave,

Et parfume ta chair, et peigne tes cheveux,

Pour qu'il ne reste point de vestige odieux

Du surprenant amant à qui tu t'es donnée !

Quel flot pourra laver ta beauté profanée ?

Quel feu purifiera l'outrage de ta chair ?

Ni les feux de Vulcain, ni les flots de la mer!

Et lui, fourbe, imposteur, menteur plus que tout autre, L'ennemi de l'amour et des femmes, l'apôtre Du grand désistement et du dégoût total, Sous son manteau de sage, il cachait l'animal De luxure, le bouc lubrique et plein de fièvre Auquel il t'a donnée, 6 ma Laïs, pour chèvre !

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Et sa philosophie où je m'étais tourné Sur ses débris me laisse éteint et consterné ; Pour système dernier, je ne vois qu'un mensonge, Et sur l'ardoise entière il faut passer l'éponge : Il reste un peu d'eau sale où coule le mot rien. Ah! Tu m* as bien trompé, Diogène le chien! J'oubliais que le chien, s'il grogne et mord, il flatte. Il lèche, il sait ramper et prier de la patte, Pour avoir le morceau de viande au lieu des os ! Ainsi toi ! ta rigueur est pour tromper les sots, Et, par ce côté-là, tu portes bien encore Ce nom vil dont tu veux qu'un seul côté t'honore.

Les daims peuvent courir et planer dans les airs, Les poissons, loin des flots, nicher dans les pins verts Le feu brûler en bas, et, rebroussant leur course, Les eaux, à contre-mont, s'écouler vers leur source, Les tigres avoir peur ou pitié des brebis, Et les chênes grandir par soubresauts subits, Et les rochers flotter et voguer sur les ondes, Et tout s'intervertir parmi les lois des mondes, Je suis prêt à tout voir, sans émoi! Car j'ai vu Ce que l'esprit humain /t'aurait jamais conçu,

Ni dans les tourbillo?îs d'ivresse ou de folie,

Ni dans l'incohérence où le rêve déplie,

Faussement rapprochés par dessus de grands creux,

Des objets qu'il combine en rapports monstrueux,

J'ai vu — miracle horrible et que l'œil abomine —

Un corps squameux de crasse et piqué de vermine,

L'opprobre et le rebut de notre race, aimé

Par le corps le plus pur dont fut jamais charmé

Le besoin d'admirer qui soulève la terre !

O monstruosité ! catastrophe ! mystère!

Qu'est donc l'accouplement de la flamme et de Veau?

Ou l'amour du faucon avec le tourtereau ?

Oui, tout peut, sous mes yeux, craquer et se dissoudre,

Et la toile du ciel d'un seul trait se découdre

D'un pôle à Vautre pôle, et pendre par lambeaux,

Tous les monts à leur cime allumer des flambeaux,

Et des signaux ardents dans les airs leur répondre,

Tout peut s'entrechoquer, se briser, se confondre,

Décombres mélangés de la terre et du ciel,

Tout s'abîmer en un chaos universel,

C'est peu de chose auprès du chaos en moi-même !

Je suis comme le lieu d'un effarant problème

Dont tous les éléments se bousculent entre eux,

Et dont mon trouble et mon angoisse sont les jeux !

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Le possible à travers l'absurde passe et claque, Le dément s'accomplit, le réel se détraque, Comme dans le cerveau disjoint et creux d'un fou !

Et puis que devenir? Je suis au fond de tout!

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