‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 9 sur 13 · A LA CEINTURE DE LAIS · texte numérisé non relu

A LA CEINTURE DE LAIS

Ceinture de Laïs. toi que j'ai dénouée,

Quand, par un seul regard, sa tendresse avouée

Laissa mes doigts émus s'approcher de sa taille.

Mon cœur, tant déchiré par les tourments, défaille

De douceur sous les durs nœuds de ses cicatrices,

Quand tu lui rends V émoi de ce soir de délices!

Elle avait une robe en tissu fin, brodée

De roses qui tombaient par milliers, et brodée.

En bas, d'un rang d'Amours qui de leurs mains ouvertes

Semblaient les recevoir : leurs doux membres alertes

Se mouvaient, s animaient aux frissons de la soie.

Si bien qu'ils paraissaient, ardents et pleins de joie.

Se bousculer entre eux pour recueillir ces roses,

Et chaque pli nouveau faisait changer leurs poses.

Et toi, tu traversais, de l'une à l'autre hanche, Cette averse de fleurs, écharpe molle et blanche, De papillons brochée et d'oiseaux, et tramée D'ors divers qui tressaient leurs dessins, et fermée, Sur le nœud d'où pendaient deux franges inégales, Par une broche d'or où tournaient des spirales De rubis enflammés autour de la mollesse D'une perle sans prix, pourpre de leur caresse.

Ce corps fait par les dieux, quelle multiple grâce

Savait encor l'orner, tantôt paisible et lasse,

Tantôt subtile et souple, ou très simple, ou hardie,

Ou vêtant noblement sa stature agrandie.

Car elle fut toujours habile aux attitudes,

Savante en mouvements parfaits, et les études

Des peintres les plus grands, quand ils s'inspirent d'elle,

Dépassent les tableaux fameux où leur long zèle

Croyait avoir trouvé les lignes où s'exprime

Toute une passion dans l'accord unanime

Des membres pénétrés par la même pensée.

Son action sans faute est toujours nuancée

De cent détails exquis, à peine manifestes,

Qui portent jusqu'au bout des pieds et jusqu'aux gestes

Les plus menus des mains l'esprit de sa posture. Et tout ce jeu savant s'accorde à sa parure. Oui lui sied même alors quelle en sort dévêtue ! Quand je la possédais, je ne F ai jamais rue Se livrer à mes bras d'une façon pareille, Et ce don, chaque fois, était une merveille De nouvelle fraîcheur et de grâce inventée. Jamais telle beauté ne fut interprétée Par une si profonde artiste de soi-même, Et jamais lyre d'or ne chanta tel poème !

Le jour où je te pris, 6 ceinture céleste,

Elle semblait confise, hésitante et modeste ;

A genoux devant elle et la tête levée,

Je la voyais debout, en mes bras captivée,

Ses deux mains sur moyi front, rejeter en arrière

Son corps où je sentais pénétrer ma prière.

Je ne sais quels obscurs effrois, quelles alarmes

La troublaient, et ses yeux mi-clos avaient des larmes,

Peut-être elle voyait mes souffrances futures,

Et son cœur avivait ses prochaines luxures

D'un rebord de pitié qui la rendait plus tendre !

Quel Œdipe pourrait deviner et comprendre

L'énigme de ses sens jouant avec son âme, Et le secret nouveau de chaque épithalame, Dont elle est elle-même émue et désireuse, Et peut-être ignorante, et peut-être anxieuse ? Mais, après un moment, consentante et soumise, Elle laissa mes mains, gauches de convoitise, Dont V effort maladroit de désirs s'exaspère, Chercher à desserrer ce yiœud dont le mystère Déjouait mes essais, en la faisant sourire. Et moi, je commençais, ceinture, à te maudire, Et d'un coup furieux je t'aurais arrachée, Quand, de ton bon vouloir, glissante et détachée, Tu tombas à ses pieds, et sa tunique rose S'ouvrit; je crois encor quelle me fut dé close Par ces jeunes Amours qui jouaient autour d'elle l

A peine vis-je alors combien elle était belle : Fers ma bouche implorante elle pencha ses lèvres, Et je fus emporté dans les divines fièvres Dont la splendeur s'irise aux cimes de ma vie. De trois jours tout entiers ma chair inassouvie Des terrasses d'amour ne sut point redescendre. Quand le troisième coq enfin se fit entendre

A mon réveil surpris de retrouver V aurore, Gisante auprès du lit, je t'aperçus encore : Sur tes fils d'or glissante, une clarté première Révélait leurs dessins, puis, dans plus de lumière, Naissaient les bleus, les ors des papillons, les ailes, Que le lustre des points animait d'étincelles, Les corsages d'oiseaux, nuance par nuance, Et tu repris enfin ton entière luisance, l'ivante et diaprée ainsi qu'une volière !

De mes doigts amoureux tu devins familière, Tandis qu'ils devenaient envers toi plus habiles. Laïs toujours savante en recherches subtiles Dont le charme léger à notre œil se dérobe, Laïs aimait unir aux teintes de sa robe, En accords raffinés où son goût s'ingénie, Des écharpes d'un ton de plus fine harmonie; Mais j'obtenais souvent qu'elle te mit encore, Car ta grâce animée et brillante colore Le plus cher souvenir de ce qui fut ma vie. Et comme, un jour, j'osais avouer mon envie De garder ce trésor qui passe des fortunes, Elle dit en riant : « Prends la, tu m'importunes

» Depuis de trop longs soirs avec celte ceinture;

» Tu ne montres qu'un goût paresseux en parure,

» // n'y faut pas moins d'art qu'au toucher de la lyre,

» // y tient tout autant du charme de séduire

» Et du don de créer ; le rhapsode répète,

» Mais le poè'te invente, et Laïs est poète »

Ainsi son ironie exauça ma supplique,

Et je te possédai, C'était un don unique :

Elle ne souffre pas que l'ècharpe touchée

Par la main d'un amant soit jamais détachée

Par un autre ; l'heureux bandeau dont elle est ceinte

Et qui doit la livrer à la nouvelle étreinte

Veut être chaque fois d'étoffe immaculée.

Ainsi qu'on va chercher des fleurs dans la vallée,

On puise, dans le coffre, à la floraison rare

De tissus fabriqués chez un peuple barbare

Derrière l'Orient et ses portes dorées :

L'éclat le plus fuyant des coquilles nacrées

N'a rien que n'atteint pas le travail de leur soie.

Chaque matin l'esclave indienne en déploie,

Et sur des bâtonnets d'ivoire les aligne,

Et Laïs, variant ses humeurs, les désigne,

l'amant de laï's. i 5 i

Car un jour de Lais veut plus d'une ceinture ;

Aucune royauté n'est une sinécure.

Puis, tous vont décorer l'autel où la Déesse

Foule sous ses pieds nus les dons de sa pré tresse,

Dignes de recouvrir ses épaules de neige,

Si vêtir sa beauté n'était un sacrilège,

Et nul de ses amants, par dons ou par prière,

N'a jamais obtenu l'écharpe passagère

Oui ne ceint son doux corps qu'au moment qu'il se donne.

Ni satrapes, ni rois, ni poètes, personne

N'en possède une seule, excepté moi ! Minable,

Vagabond, loqueteux, méprisé, lamentable,

Moi qui jalouse au chien la paille de sa niche,

D'un trésor sans pareil et sans prix je suis riche !

Des femmes m'ont offert leurs délices, leurs charmes,

Des marchands leurs tas d'or, et des guerriers leurs

[armes,

Pour t 'avoir ! Dans ma vie abjecte et dégradée,

Sur mes cruels chemins, je t'ai toujours gardée ;

J'ai supporté la faim, la soif, le froid, les peines,

J'ai grelotté, transi sous les âpres haleines

Des carrefours fouettés par la grêle et la bise,

Je t'avais sur ma peau, sous ma pauvre chemise,

Craignant que, trop nombreux, ses trous ne répétassent Mon trésor aux bandits. Les longues faims qui tracent Les côtes sur le ventre et les dents sur la joue, M'ont fait chercher le pain ramassé dans la boue, Mais, presque inanimé, je ne t'ai point vendue, Et de mes seuls poings nus, je f aurais défendue Contre le mur d'airain d'un bataillon d'hoplites. Oui ! Les besoins brutaux, dans leurs âpres poursuites, Pourront me pourchasser comme un renard qu'on force, Et les besoins sournois m' attendre avec l'amorce Pour tenter ma constance et ma force épuisée, De leur main ravissante ou de leur main rusée Lis ne t'auront jamais, mon seul bien, ma richesse, Relique de ma joie, orgueil de ma jeunesse, Immarcescible honneur, splendide et pur trophée Que remit en mes mains sa robe dégrafée, Le soir d'or où Laïs fut à mes vœux clémente, Lais incomparable, inoubliable amante !

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