‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 11 sur 13 · PRIÈRE A PLUTON · texte numérisé non relu

PRIÈRE A PLUTON

Pluton, dieu des pays où l'on ne voit pas clair, Dieu des pays sans voix, peuplés d'êtres sans chair, Qui gouvernes, au fond de ton royaume creux, Sous ton sceptre d'ébène un monde ténébreux, Je pense à m'en aller vers ton calme séjour ! Je suis désabusé de tous les Dieux du Jour, Et des humains, surtout de celui que je suis ! Je t'apporte, Pluton, cette branche de buis, Car je fus ruiné par tes frères du ciel! Mais tu n'es point surpris de voir sur ton autel Des dons un peu chétifs, étant le dernier Dieu Fers qui vont les mortels porter leur dernier vœu ! Ils t'implorent, toujours alors qu'ils n'ont plus rien, C'est ce qui reste d'eux qui cherche ton soutien !

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Je n'ai que ce manteau troué pour tout avoir ;

N'attends ni pou/et noir, ni porc noir, ni bœuf noir,

Ni pin; depuis un mois je n'en ai pas goûté,

Et peut-être ma soif vaincrait ma piété,

Si je tenais en mains la coupe où il est pur !

On raconte, Plutnn. qu'en ton empire obscur, Par delà le marais funeste au souvenir, Où même les roseaux ne savent plus frémir, Il n'est plus ni soupirs, ni larmes, ni sanglots! Dans des champs sans zéphyr e, engourdis de pavots Au cœur noir, au calice empourpré sombrement, En un silencieux, lent acheminement, On voit errer, dit-on, à pas irrésolus, Des êtres sans mémoire et qui ne souffrent plus. Aucune expression ne vient changer leurs traits : Ils s'appuient quelquefois contre un tronc de cyprès Qui ne jette point d'ombre et qui n'a point d'oiseaux, Ils passent à travers des bosquets de bouleaux Dont ne tremblent jamais les rameaux délicats, En groupes rapprochés qui ne se parlent pas. Et le temps n'est plus rien pour eux, ni le soleil ; Ils vivent, sans avoir ni sommeil, ni réveil,

Dans la tranquillité d'un crépuscule doux, Une vie où le sang ne bat plus à leurs pouls.

Ils avaient des tourments, des regrets, des douleurs,

Les blessures des chairs, les tortures des cœurs,

Ils étaient tristes, las, désenchantés, amers,

Le front rouge ou pâli d'actes vils ou pervers,

Dans des débris d'honneur ils traînaient des remords,

Ou traînaient leurs défis dans des débris de corps.

Epuisés de labeurs ou meurtris de combats,

Maudissant leurs erreurs ou les destins ingrats,

Tous blessés, amoindris, délabrés, ruineux.

Tous souillés, dégradés, honnis, flétris, haineux,

Tous honteux, tous défruits, tous déchus, tous déçus

Ils sont vers toi venus. Et tu les as reçus,

Et tu les as calmés, et tu les as guéris,

Et tu as apaisé leurs plaintes et leurs cris,

De tous leurs châtiments tu les as graciés,

Et tu les as aussi, Pluton, purifiés !

Pluton libérateur ! Et moi je viens comme eux,

Un des plus maltraités, un des plus malheureux 1

J'apporte un corps usé des désarrois du cœur.

Un esprit presque éteint dont la seule lueur

l'amant de lais. i63

Est de savoir encor tout ce qu'il a perdu, Un être par sa faute assez bas descendu Pour qu'avant d'arriver aux degrés scélérats Il n'ait plus que V effroi de descendre plus bas ! J'ai lentement limé le ressort du vouloir, Mon unique moyen d'approcher d'un devoir Est de me retrancher le pouvoir défaillir.

Je garde juste assez — pour ne pas consentir A devenir celui que je serais bientôt — Juste assez de celui que je fus : il prévaut Dans le rebut abject que je suis aujourd'hui. Pour m empêcher de choir plus au-dessous de lui. Demain, après-demain, un peu plus chaque jour. Car tout instant nouveau rend mon passé plus lourd, Il me ploie, il me courbe un peu plus bas, plus près Du point où la Misère atroce tient tout prêts Le crime et l'attentat pour les mettre en nos mains, Et vers le porche obscur ou sur les grands chemins Nous pousser éperdus, d'un geste menaçant. Mais il me reste encore assez de votre sang, O purs et durs aïeux, dans ces os et ces chairs, Pour que je me dérobe à ce terme pervers,

Et garde votre nom d'un infamant affront. Et c'est pourquoi consens à m' accueillir, Pluton, Reçois moi parmi ceux que ton sceptre infernal, En les délivrant d'eux, a délivrés du mal.

Le bienfait qu'on obtient de toi n'a pas de fin ; Ainsi n'en auront point, envers toi, dans mon sein Ma prédilection, mon culte dévoué, Mon repect filial . Moi qui fus secoué Par tant de mauvais flots et tant de mauvais vents, Oui connus les humains et les Dieux décevants, Et qui ne pus jamais, comme j'aurais voulu, Consacrer tout mon cœur au bienfait absolu, Je te l'attribuerai d'un don perpétuel, Total, définitif 6 Pluton ! Ton autel Recueillera mes vœux, encor qu'ils soient muets, Puisque les morts n'ont rien que des soupirs fluets, Sans parole, ni voix ! Mais je ferais frémir Tout l'Enfer, si de son il se pouvait emplir ! Et puis mon pauvre cœur, qui toujours eut le goût Des pieux dévoûments, repoussé de partout, Pourra s'asseoir enfin dans une éternité De fixe gratitude et de fidélité !

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