‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 6 sur 13 · PRIERE A BACCHUS · texte numérisé non relu

PRIERE A BACCHUS

Sache d'abord, Bacchus, comment je viens vers toi ! Vénus au large cœur, Minerve au cœur étroit, L'une et l'autre ont montre mépris pour mon offrande! Sans doute, celle-ci, Bacchus, n'était pas grande, Je leur donnais pourtant tous les biens que j'avais. Et c'est pourquoi, Bacchus, ne trouve pas mauvais Si je te tends des mains qu'elles ont faites vides. Je te sais généreux, non de ces Dieux avides Oui vendent leurs bienfaits aux riches ; non pas tel Que ces Dieux qui se font un comptoir de l'autel,

Réservent leurs faveurs à ceux qui leur paient dîme, Et mesurent leur aide au poids de la victime. Bacchus est pitoyable et doux aux pauvres gens, Pour leur misère il a des regards indulgents, Il fait accueil à ceux que d'autres Dieux rudoient, Il accepte leurs dons quelque chétifs qu'ils soient, Et, quand ils n'en ont point, il leur laisse crédit. Sachant que le bonheur quelquefois reverdit Après les rameaux nus, après la feuille sèche ! Si Minerve et Vénus, celle-là froide et rêche, Celle-ci négligente et prise à d'autres soins, N'ont point voulu savoir mes vœux et mes besoins, A moi, pour qui le sort, Bacchus, eut la main rude, A moi qui porte un cœur fait pour la gratitude, Je sais qu'auprès de toi je trouverai secours. Prête une double oreille à mes mots sans détours, Toi, dont le front heureux de pampre s'enguirlande, Toi y dont le thyrse vert aux panthères commande !

Ce que je demandais à des autels ingrats Sur lesquels j'avais mis mes présents, 71 était pas De ces vœux pour lesquels il faut qu'un Dieu fatigue Sa puissance, ou l'engage aux détours d'une intrigue ;

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Et je fus innocent d'oser trop présumer.

De Vénus, j'attendais qu'elle me fît aimer,

Et de Minerve, après, qu'elle me rendît sage.

Il est vrai — mais cela leur était un hommage —

Que je voulais jouir ou je voulais guérir

De V amour de Laïs. Elles pouvaient choisir !

Elles m'ont refusé l'une et l'autre prière.

Et doublement déçu, Bacchus, je persévère

A vouloir de Laïs qui ne veut pas de moi.

Si longtemps malheureux, je me tourne vers toi,

Car tu sais consoler ceux que rien ne console;

Si ton pampre orne un front, le chagrin s'en envole,

Tu donnes de l'oubli, tu verses de l'espoir.

Laisse moi demander, de ton divin pouvoir

Qui transforme les faits et leurre les durées,

Des instants soulages, des heures enivrées

Où foublirai Laïs, où Laïs m'aimera.

Ainsi ton seul secours, Bacchus, m'accordera

Ce pour quoi f implorai l'une et l'autre déesse :

Des jours d'amour mêlés à des jours de sagesse.

Tu te seras montre plus efficace et bon

Que Minerve et Vénus dont l'antique renom

Me semble exagéré parmi la race humaine.

Crois que ma gratitude est sincère et certaine ;

Je te proclamerai le plus puissant des Dieux, Et de plus je promets, pour ceindre tes cheveux, Quand de ton bois sacré je devrais les soustraire. De Rapporter bientôt quelques rameaux de lierre.

REPROCHES A BAGCHUS.

Je crois qu'en estimant le monde j'avais tort :

Les hommes valent peu, les femmes moins encor.

Leurs enfants encor moins ; et ceux qui les gouvernent ,

Devant qui ces mortels si piteux se prosternent

Pour obtenir conseils, exemples ou bienfaits,

Les Dieux dont la promesse est avare d'effets

Ne l'aient pas mieux qu'eux ! La majesté des temples

Voile mal l'impudeur de leurs propres exemples,

Et leurs prêtres, nourris pour leur complicité,

Ont dans notre ignorance un trésor exploité

Par l'appareil pompeux et déroulé des rites.

Les supplications, inutiles poursuites,

N'atteignent point les Dieux dans leur palais serein ;

Le seuil qu'à leur Olympe ils ont mis est d'airain ;

Ils y laissent monter l'odeur du sacrifice ;

De leur indifférence ou de leur avarice

Nul n'a jamais reçu de bienfait en retour ;

Leur amour-propre écoute, et leur amour est sourd :

Prompts de l'oreille alors qu'il est question de prendre.

Sitôt qu'il faut donner, ils ont cessé d'entendre.

Je l'éprouvai moi-même ! A trois divinités, Confiant aux présents que j'avais apportés, Je présentai mes vœux et soumis ma prière ; Je n'ai rien obtenu qu'un sur croit de misère ! Deux d'entre elles étaient déesses, l'autre dieu ; Deux ne m'ont rien donné t l'autre trop quoique peu Je ne suppliai pas Hécate, ni Diane, Ayant toujours été, je l'avoue, un profane Des parturitions et des virginités.

Les modestes bienfaits par moi sollicités Etaient entre les mains de Vénus et Minerve ; Elles furent pour moi d'une étrange réserve !

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Vénus pense aux amants quelle eut ou quelle aura,

Minerve à récolter des tissus d'apparat.

Toutes deux à chercher que partout on leur dresse

Des images de marbre où mente leur promesse,

Et que tous les sculpteurs toujours soient occupes

A leur faire un beau corps ou des plis bien drapes ;

Et chacune attentive à son succès oublie

L'infortuné mortel qui pleure et les supplie !

Le sexe féminin est féminin au ciel,

Et ce n'est que mensonge enduit d'un peu de miel !

Bacchus m'accueillit mieux; son abord est affable. Cordial, jovial, gai, gaillard, serviable ; Il sourit, il vous tend les mains, il vous reçoit Comme le fils d'un hôte. Il faut dire que, moi, Je lui faisais présent d'une branche de lierre Comme il n'en eut jamais pour parer sa crinière, Choisie avec un œil d'artiste, ou s'appliquait A chaque extrémité, comme un double bouquet, Une grappe de grains noirs et mûrs : deux merveilles Oui, pendant juste à point par devant ses oreilles, Encadraient son visage avec un goût par fait ; C'était beau, distingué, charmant et sans apprêt,

Son front n'aura jamais de semblable guirlande. Il m'accorda, du coup, l'objet de ma demande. Je m'en allai joyeux, et, pendant quelque temps, Comme il l'avait promis, je goûtai des instants Qui semblaient des bouquets sur le fond de ma vie. Je les faisais fleurir quand j'en avais envie, Roses, rouges, lilas, jaunes, verts, diaprés, J'avais de vrais jardins et toujours préparés. A travers leurs attraits j'accrus mes promenades ; Et je crois que mes jours se faisaient plus maussades Pour mieux m' encourager à me consoler d'eux.

Plus tard, il me parut que ces moments heureux Rayonnaient de clartés plus vite s terminées, Et que, dans mes bouquets, des fleurs étaient fanées. Puis vinrent, plus fréquents, sans que je sache d'où, Des temps d'anxiété, d'ombrage et de dégoût! Les bienfaits de Bacchus se vidaient de leur force, Ou plutôt ils semblaient n'être plus que l'amorce De modes consternés et dolents, des appâts Qui, malgré moi, tiraient et dirigeaient mes pas Vers de louches endroits d'opprobre et de dommage. Comme si ce Dieu jeune, au clair et bon visage,

N'était qu'un dieu méchant et plus à redouter Qiie les maux réunis qu'il promet d'écarter l

Depuis un peu de temps surtout, je m'abandonne A je ne sais quel noir sentiment, je soupçonne Je ne sais quel méfait, je ne sais quel poison. Dans ce /us séducteur. Je sens que ma raison Est rebelle, incertaine et rétive a mon ordre. Elle a pris comme un tour gauchi, qu'il faut de (ordre Quand je la veux remettre a son fil droit et franc, Et F effort qu'elle exige est chaque fois plus grand. Mes mots sont plus tardifs a s'ajuster l'idée. Mon âme indécise est comme dépossédée Du levier du vouloir, ou ne sait l'appliquer ; Que/que chose est en moi, prêt a se détraquer. Pour chasser ces humeurs et leurs pâles scrupules, Je fais rire la coupe en son collier de bulles ; Mais je n'y goûte plus le secours d'autrefois. Bacchus n'est plus le même envers moi ; plus je bois. Plus ses dons invertis s'imprègnent d'amertume : Son vin prend chaque jour plus de lie et d'écume. Sa première clarté se trouble et s'épaissit. L'éclat dont il ornait le monde s'obscurcit ;

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Je n'y trouve plus rien qui ne se décolore.

Et fat des jours qui sont plus alarmants encore, Hantés d'un redoutable et morne cauchemar : Je crois que le soleil répand un jour blafard Et louche, et qui devient bientôt un crépuscule Plein d'épouvantements ténébreux, où circule Un farouche Jlambeau de fumée et de sang. Poussé sous une main formidable on descend, Par de vils escaliers, à d'écrasantes voûtes Dont la lueur n'est plus que des ombres dissoutes, Où le silence a l'air du trépas d'un sanglot. Sur ces murs, tout gluants, d'ègout et de cachot, Des traits phosphorescents, pareils à des chenilles, Rampent; on a rivé des poids à nos chevilles l Nous tâtonnons pour fuir, en vain, autour de nous ! Nos mains ne peuvent pas retrouver les verrous Qui closent, pour toujours, le caveau de l'ivresse ! Notre dernier effort dans la stupeur s'affaisse ! Nos yeux même ont perdu le pouvoir de pleurer !

Ah ! Jusqu'à ces horreurs Bacchus peut-il leurrer Le mortel confiant qui lui porte sa peine ? Et ce jeune Éternel à la face sereine,

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Plus que Neptune avec ses naufrages, que Mars Avec ses javelots, ses piques et ses chars, Est-il l'atroce dieu de la désespérance, De la destruction et de la malf aisance r

Hélas ! Que je suis loin des nuits avec Lai s ! Ma vie est un de sert qui perd ses oasis !

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