‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 7 sur 13 · L'ÉLOGE DE DIOGÈNE · texte numérisé non relu

L'ÉLOGE DE DIOGÈNE

Décidément, la terre est un vilain séjour !

Indigne qu'un brave homme y demeure ! L'amour

Ne reste pas après le départ des richesses ;

Lui parti, qu'est la vie? Une urne de détresses

Qu'il convient de garnir d'un tour de rameaux morts !

Le chagrin envahit la fin de tous les sorts !

Qie le métier d'humain est un vaste déboire !

Les beaux Jeux, où l'on a le trépas pour victoire !

Luttez, courez, jetez vos poids, lancez vos traits,

Tous sont sûrs d'obtenir le rameau de cyprès ;

Au bout de la carrière, un héraut un peu blême,

Fort osseux, leur en place au front un diadème

Qiti leur donne aussitôt besoin de se coucher ;

On les porte à l'éclat triomphal d'un bûcher ;

Chacun, sans prononcer de discours quand il brûle.

Prend le chemin du ciel, comme un petit Hercule !

C'est magnifique et simple ! Et pour cela les Dieux

Obtiennent des mortels temples, prières, vœux,

Fruits, farine, huile, vin et cuisses de victimes !

Pour les renouveler ils jettent aux abîmes

Les donateurs usés qui pourraient se lasser,

Et d'autres sont crées prêts à recommencer

En élans rajeunis de tributs et d'offrandes !

Et tombez, les trésors, dans le sac des légendes !

J'ai prié, j'ai payé, comme d'autres, les Dieux ! Je ne regrette point de n'avoir pas fiait mieux ! Qui fait tout ce qu'il peut fait tout ce qu'il doit faire ! Ma façon de donner pouvait suffire à plaire, Si les Dieux avaient eu le cœur plus délicat i Je suis pour la réserve et non point pour l'éclat! J'ai vu clair à la fin ! j'ai pénètre leur ruse ! Je suis sorti de ceux que leur Olympe abuse !

J'ajoute qu'il s'en faut que je sois plus heureux. Car je n'en vis pas moins dans ce monde bourbeux, Et j'ai tire l'échelle à l'azur appuyée ! Je sais du moins pourquoi ma vie est ennuyée,

Fade, mélancolique, amère, sans objet,

Impuissante à croiser les deux fils d'un projet

Afin de faire un nœud à serrer sur un acte,

Vide de discipline, indolente, inexacte,

Fainéante en sa place en voulant être ailleurs.

Lasse, inquiète au bord de mares de torpeurs.

Ne sachant même plus ce que peut être une œuvre,

Tronc mort où la paresse a logé sa couleuvre,

Manche fausse d'outil dont le fer a sauté,

Débris sans énergie, espoir ni volonté

Où Vâme s aveulit, se dégrade et s'empêtre !

Je sais que cette vie est ce qu'elle doit être,

Et que c'est bien là tout ce qui reste en nos mains

Après qu'on la vida des prestiges divins,

Comme on fait sortir l'eau quand on presse une éponge !

Crever dans le réel ou vivre de mensonge !

L'un des deux! Mais voilà! Le mensonge est le sel

Qui garde de pourrir et périr le réel !

Ah ! de tous les penseurs, de tous les philosophes. Les uns tout en énigme, et d'autres tout en strophes, Ceux qui font des filets à prendre l'infini, Si grands que l'Univers n 'y a l'air que d'un nid,

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Et ceux (font le labeur enchevêtré comprime

Les Mondes et les Temps au creux d'une maxime.

Parmi tous les chercheurs d'ultime vérité,

Je n'en connais qu'un seul par qui soit mérite

L'honneur d'être appelé penseur, prophète et sage.

Et qui donne l'exemple et dise le message,

Un seul dont le regard perçant et redouté

Ait vu la duperie et l'imbécillité

De ces quelques moments que l'homme appelle vivre,

Le seul que je voudrais prendre pour maître et suivre.

0 Diogènc ! lui que l'on croit outrager

En lui ')etant un nom qu'il devrait s'arroger

Comme le plus durable et haut titre de gloire,

S'il n'avait plus encor le mépris de l'histoire

Çhœ des sots actuels qui pensent qu'ils la font !

Mais il n'éprouve plus la fier te ni l'affront!

Dans son indifférence arrogante et superbe

Il vit hors des émois et par delà le verbe,

Qui n'est que la baratte où notre vanité

Bat notre ignominie et notre insanité !

Oui ! lui seul il a mis sa doctrine en exemple !

A l'homme il a montré son véritable temple,

Et qu'un tonneau d'argile est assez bon pour lui,

Qiiand à sa propre taille il est enfin réduit!

On ne le compte point parmi ces philosophes

Qui dénoncent l'argent sous de riches étoffes,

Blâment la volupté près d'un corps féminin,

S'assemblent en banquet pour réprouver le vin,

Et repoussent les biens, dans les beaux gestes vagues

D'une main épilée aux doigts chargés de bagues !

Imposteurs dont la bouche est inverse du cœur !

Lui ! de son dénûment prend toute la hauteur !

Son manteau, son bâton, son tesson d'écuelle,

Soit que l'été le brûle ou que l'hiver le gèle,

Les marches d'un portique ou l'abri d'un tonneau,

Un bout de corde aux reins autour d'un vieux lambeau

De laine, un pain de seigle au bord d'une citerne,

Et pour son mobilier entier une lanterne

Avec laquelle il cherche un homme sans trouver,

Voilà ce qu'il lui faut de biens pour vous braver,

Grouillement de fourmis, fantômes inutiles,

Dieux décevants, humains fangeux, vils et serviles,

Et vous aussi, désirs, efforts, espoirs, orgueils,

Chagrins, regrets, terreurs, épouvantes et deuils !

Et toi, piège profond, par lequel la nature Trouble, travaille et prend les êtres, il t'abjure

Comme un emportement d'hébétés et de fous. Amour, qu'il répudie à la face de tous ! Il a réduit sa vie au simple acte de vivre ! Salut au penseur sage et viril qui délivre, Et, de son haut cynisme, ose cracher sur tout Son mépris, son défi, sa haine et son dégoût ! De la sottise humaine il a fait le périple, Il est au port ! et moi, me veux-tu pour disciple Avec ce peu de chairs qui restent sur mes os, Diogène le chien, philosophe, héros !

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