‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 8 sur 13 · APOTHEOSE DE LAIS · texte numérisé non relu

APOTHEOSE DE LAIS

Corinthe en fête, hier, célébrait la journée

Où Laïs, sa splendeur et son idole, est née,

La femme que Vénus fit la plus rapprochée

Du modèle immortel, quelle a le plus touchée

De son pouvoir, de son mystère et de sa grâce.

Par elle, la Cité qui voit deux mers efface

La richesse et le nom de rivales antiques.

L'air embaumé de fleurs résonnait de cantiques,

Tous allaient, exaltés, au temple où se déroule

Le culte des bonheurs, — et fêtais dans la foule. —

Pour recevoir et pour récompenser l'hommage, — Comme si, la cella s' ouvrant, c était V image DJ Aphrodite elle-même, un instant animée. Qui se montrait au peuple en sa gloire acclamée, —

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Seule sur le parvis Lais était venue.

Elle était appuyée au marbre, toute nue,

Et tenait à la main une touffe de roses ;

Et, comme la chaleur les a l'ait trop dé closes,

Sur ses pieds blancs étaient tombés quelques pétales,

Et quelques-uns aussi, tout autour, sur les dalles !

C'était comme le sang d'un cœur, versé pour elle.

Son bras gauche levé, révélant son aisselle,

En geste harmonieux d'une grâce parfaite,

Se ployait sur le mur par derrière sa tête,

Et sa main se perdait parmi sa chevelure

Qui sur la paroi blanche encadrait sa figure.

Sa face était assez renversée en arrière

Pour que son beau regard, s" échappant de la terre.

S'enfuit et s'attachât aux voûtes lumineuses.

Ses yeux bleus effaçaient les pierres précieuses

Qui prêtent leur lumière aux visages d'ivoire

Des dieux que Phidias créa pour notre gloire !

En sa vague pensée ou son rêve perdue.

Elle ignorait la tache à ses pieds répandue,

Comme si, dans l'orgueil divin d'être si belle.

Ce tait a son insu qu'elle est aussi cruelle ;

La Mature a voulu la Beauté redoutable !

Mais surtout la splendeur de son corps admirable

Dominait la clarté du ciel, et les merveilles

Des marbres d'alentour, images sans pareilles

Tant quelles n'avaient point Laïs pour leur rivale !

Dans la sérénité charmante et triomphale

De ce grand mouvement de grâce simple et sûre,

Ce noble corps montrait la ligne la plus pure

Qu'un sculpteur ait jamais désespéré d'atteindre ;

Les rêves des plus hauts artistes devraient craindre

De se trouver devant ce suprême modèle.

Ses épaules, ses seins, le trait qui, de l'aisselle

Par la hanche et la cuisse, allait à la cheville,

Son ventre jeune et lisse ainsi qu'une coquille

Au moment où la vague en anime le rose,

Ses beaux bras sans égaux qui vers leur double pose

Appelaient tout le rythme et toute l'harmonie

De ce corps, tout était un travail de génie.

Je contemplais, saisi de surprise et de fièvre,

Ce chef-d'œuvre où jadis j'avais posé ma lèvre,

Plus beau devant mes yeux encor qu'en ma mémoire.

Chose étrange ! ce corps que j'ai vu prendre gloire,

Quand il se débattait sur les flots de ses tresses,

A prêter sa souplesse aux dernières ivresses

Des voluptés, était d'une noblesse chaste !

Être mystérieux en qui rien ne dévaste,

Rien, pas même une vie entière de luxures Que le Sort et Fénus ont vouée aux souillures, Le don de sembler pur et, peut-être, de l'être !

Je demeurais surpris de sentir en moi naître Je ne sais quel respect vainqueur des jalousies, Des désirs, des regrets. Ces roses cramoisies Autour de ses pieds blancs sur le marbre effeuillées, Combien j'en répandis, par pleines corbeillées, De ces fleurs, de ces fleurs ardentes devant elle, Fleurs de ma passion dévorante et fidèle ! Dans mon cœur oublieux de son ancien tumulte, Surgissait maintenant la paix claire d'un culte, Une soumission d'amour et de pensée, Tendre et fervente encor mais désintéressée, Une adoration pour ce suprême exemple De Beauté, si divin qu'il semblait que le temple Venait de s'élever pour sa seule présence ! Sa fière nudité, si pleine de décence, Semblait un signe auguste, un auguste symbole Qu'au dessus des désirs sa splendeur même isole, Tellement que l'ardeur de chaque homme s'écroule Pour former la commune extase de la foule.

Et je n'étais point seul à nourrir ces pensées :

De toutes parts venait, apportant des brassées

De myrtes et de fleurs, toute une multitude,

Chantant à mille voix un chant de gratitude,

Que quelques-uns réglaient aux cordes d'une lyre.

Pris d'un religieux et mystique délire,

Ils passaient et jetaient devant elle leurs branches,

Leurs guirlandes, leurs fleurs, toutes rouges et blanches.

Les couleurs que l'Amour entre toutes préfère !

Ils honoraient ainsi la Beauté nécessaire !

De gestes inégaux sur les degrés semée,

L'offrande s'élevait en masse parfumée

Sans monter tout à fait jusqu'à ses pieds de neige.

Et le chant répétait : « Que Vénus te protège !

» O Laïs ! ô Laïs ! orgueil, charme et parure

» De Corinthe ! ô très bonne ! ô très belle ! 6 très pure ! »

Cette foule exprimait ce que sentait mon dme !

Et le soleil, teignant son or de rose flamme,

Enveloppait Laïs de lumière immortelle !

Mais alors j'ai compris combien j'étais loin d'elle, Et combien je le fus toujours, même à cette heure Où mes ordres étaient la loi dans sa demeure !

l'amant de lais. 143

Jamais, devant V autel de V idole sublime.

Jamais je ne fus rien de plus que la victime

Oui tombe sous ses fleurs, que l'encens qu'on allume.

Que le vin qu'on répand, que le tison qui fume.

Que le tribut d'un jour ! Et d'autres à ma suite.

Et d'autres avant moi. longue troupe conduite

fers une même fin par d'invisibles prêtres,

Sont ailes, vont, iront offrir leurs biens, leurs êtres.

Pour maintenir le culte aux fêtes étemelles

Dont ils sont a la fois l 'offrande et les fidèles !

O Beauté, doux fléau, Beauté dévora trice,

Sous sommes les débris après le sacrifice,

Qui pourrissent autour de ton temple, et s'entassent.

Tandis qu'a travers nous, pleins d'ignorance, passent

Ceux qui croient triompher et viennent nous rejoindre!

L'huile aux parfums profonds dont vous pensez vous oindre

Pour l'amour, beaux amants, n'est que l'huile qu'épanche

Le Sacrificateur, avant que sa main tranche

La veine d'où fuira le flot de votre vie !

Ainsi que moi, devant l'idole inassouvie

Tombés. }'ous deviendrez, ainsi que moi. les restes.

Les restes dégoûtants d'hécatombes funestes,

Qu'on balaie à l'écart pour nettoyer les dalles.

Quand les valets, au jet de leurs seaux d'eaux lustrales.

Pour recevoir bientôt un sang frais les préparent! Allez donc, beaux amants, vous dont les cœurs s'effarent De désirs, de courroux, d'orgueil et de détresse, Allez continuer l'offrande de l'Espèce ; Je vous attends au fond de l'abime où je traine ! Mais par vous et par moi, la Forme souveraine Aura reçu l'honneur, l'hommage et la louange ! Beaux amants, mes futurs compagnons dans la fange, Fous vous ressouviendrez d'avoir nourri la flamme Devant l'être divin que tout ce peuple acclame ! Je fus un peu d'encens aux pieds d'une déesse, L'instant où je brûlai fut mon instant d'ivresse, L'encens s'est consumé, j'en suis le tas de cendre, Mon sort est accompli ; les vents peuvent me prendre !

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