LES LOIS DE SOLON
à la mémoire d'Ernest Drumcl.
Quand Solon promulgua, dans Athènes, ses lois, Le peuple fit graver sur des tables de bois Leur texte vénérable où parlait la sagesse. On choisit V arbre attique où la fibre se presse Si dense que l'ivoire à peine est plus uni, On choisit l'olivier, l'arbre cher et béni, Dont Minerve fit don à la Cité naissante, Lorsque, contre le Dieu de la mer mugissante, Elle eut rivalité pour décider lequel, D'elle ou lui, nommerait cette terre au doux ciel Où devait resplendir la gloire de la Grèce, Et que de ce débat elle sortit maîtresse !
Parmi les oliviers on choisit le plus vieux. Un de ceux qui dataient du temps où les aïeux Plantaient les rejetons de celui de Minerve, Gloire à Celle qui sait, qui sauve et qui préserve ! Gardés des feux de guerre et des travaux de paix. Son gigantesque tronc et ses rameaux épais .Iraient grandi pendant que grandissait Athènes. Tandis qu'en sorts divers, des collines aux plaines, Totnbaient ses compagnons, il était seul resté Comme V aïeul puissant, désormais respecté, Des tribus d'oliviers qui pressaient leur feuillage Des pentes de l'Hy 'mette à celles du rivage.
Afin que l'avenir au passé fût rejoint, Le peuple souhaita que l'antique témoin Du don divin portât aussi le témoignage Du présent presque égal quil recevait d'un sage. En outre, il se pouvait qu'après avoir souffert Les lois du dur Dracon dont les tables de fer Pouvaient seules porter les arrêts implacables, Il j'oulût, pour des lois plus humaines, des tables Qui les proclameraient, non sur un dur métal. Mais sur le cœur d'un bois nourricier, amical.
Et qu'en leur aspect même on reconnût V indue D'une moins i ne le mente et féroce justice.
Solon aussi pensait que le marbre et l'airain
Ne doivent conserver que le verbe divin.
Lui seul est immortel et vit plus qu'ils ne durent.
Mais de quelque conseil prévoyant que s'assurent
Les édits des humains et les plus nobles lois.
Lis sont, ainsi que tout, promis aux désarrois ;
Leur sens a disparu, lorsque leurs caractères
Les proclamant encor sur les tables austères
Ne servent qu'à montrer leur chute et leur oubli ;
C'est assez si la loi que l'on grave et qu'on lit
Sur des tables de bois dure aussi longtemps qu'elles !
Lorsque le jour arrive où les foules rebelles
Se lassent d'obéir aux droits commandements
Qui tracent les efforts et les renoncements
D'où la Cité reçoit la force et l'équilibre
Qui la gardent paisible ou la maintiennent libre.
Il sied alors qu'on jette au feu le bois sacré !
Car un peuple est moins bas et moins déshonoré
Par les déchirements d'un désordre sauvage
Que par l'inexpiable affront et par l'outrage
Du Droit dont la formule est devant tous les yeux ; Car le mépris des Lois est plus pernicieux Que V absence de lois, et l'absence de culte Moins que le temple vide et le Dieu qu'on insulte ! Ainsi pensait Solon.
Mais il pe?isait aussi Que le terme des lois est toujours accourci. Après avoir refait ou maintenu des races, Les meilleures s'en vont aux jours inefficaces Où leur ordre faiblit et leur respect déchoit. Les muets changements par qui se perd ou croit L'incertaine grandeur d'un État, les séparent Des heurts et des conflits dans lesquels se déclarent L^s rêves, les besoins, les vœux de temps nouveaux. Les essais, les efforts se groupent en faisceaux Qu'il faudra démêler avec d'autres formules, Lier d'autres liens, régler d'autres scrupules, Coordonner entre eux, enfin subordonner A l'intérêt commun qui doit les dominer, Lui qui les contient tous et qui reste leur maître. Encor que la santé des États doive naître, . 1 travers tous les temps et sous tous les climats, De la même énergie et des mêmes combats,
LE LIVRE DK CLIO. y3
Et que l'âme des Lois reste toujours la même,
Chaque âge qui survient apporte son problème
Auquel ne suffit plus la loi du précèdent.
Il faut la rajeunir de cet espoir ardent
Qid palpite au début de forces juste écloses,
Et qui sert à cacher la vieillesse des choses.
Afin que les humains récents ne soient point las
De la fatigue ancienne attachée à nos pas.
C'est ainsi que le monde entretient et ranime
L'effort qui le supporte, un instant, sur l'abîme
Dans lequel il retombe à mesure qu'il naît.
La génération qui grandit méconnaît
Les travaux qu'accomplit celle qui fut sa mère,
Afin de croire à ceux quelle à son tour va faire ;
Et ses propres essais, sans cet heureux mépris,
Seraient désabusés avant d'être entrepris,
S'ils apparaissaient tels que les essais des autres !
Nos fils veulent des mots qui ne soient plus les nôtres,
Pour y trouver l'ardeur que ceux-ci nous donnaient ;
Et les sens sont usés dont nos cœurs s'étonnaient !
Comme le bronze vieux fait de neuves idoles.
Le rajeunissement incessant des paroles
Sert à faire adorer, sur les mêmes autels,
Des aspects successifs de décrets éternels.
Comme on récrit les noms au front des anciens cippes, Il faut changer les mots sur d'antiques principes, Afin d'en raviver le marbre oblitéré.
Lorsqu'un penseur a su, par les Dieux inspiré, Reprendre et ramasser, avec des lois nouvelles, Tout un peuple, et tourner en travaux ses querelles, C'est beaucoup si son œuvre, après un siècle, vit.
Le pur réformateur d'Athènes le prévit : Il força le Conseil et tous les Thesmothètes A jurer d'observer, intactes et complètes, Les lois qu'il leur laissait, l'espace de cent ans ; .Hors, quittant la ville, il navigua longtemps. Nourrissant son savoir au livre des voyages ; Et la Grèce le mit au nombre de ses sages.
C'est pourquoi, lorsqu' après le joug draconien Solon régla l'État, le peuple Athénien. Au lieu de les graver dans l'airain et le marbre. Fit inscrire ses lois sur le cœur d'un vieil arbre.