LES CONJURES
Dans la grotte ignorée au cœur de la forêt. Nous fûmes réunis quand la nuit sourde tombe ; Un par un rassemblé, notre groupe secret Y trouvait un refuge aussi sûr que la tombe.
Nul flambeau 71 éclairait les parois, ni les fronts Lorsque, le mot donné, par l'étroite crevasse Chacun de nous entrait, il allait a tâtons .1 côté d'inconnus, dans l'ombre, prendre place.
j6 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Quand le nombre eût été compté des conjurés, Chacun, à haute voix, répéta la formule
Par qui des châtiments mortels sont profères Pour celui qui trahit ou celui qui recule.
Puis l'un dit. d'une voix qui paraissait d'airain : « C'est un tyran ! il est amer a la patrie ! » Une autre voix reprit : « Et c'est un assassin ! » Une autre : « // foule aux pieds la Justice meurtrie ».
Une autre : « C'est un lâche ! » Une autre: « Il corrompt
tout! »
Une autre : « // est perdu de débauche et de vice ! »
Une autre « Tout honneur, il le rompt ou dissout ! »
Une autre « // est sans Dieux ! » Une autre « Qu'il
[périsse! ».
Nous avons fait serment que chacun d'entre nous, Dérobant son dessein aux fils comme à l'épouse, Sachant seul et l'endroit et l'instant de ses coups, Nourissant en son cœur sa vengeance jalouse,
Guettant l'occasion ou créant le hasard, S'approcherait de lui d'une incessante embûche ; Et que par le poison, la flèche ou le poignard, Par l'essieu qui se rompt, le cheval qui trébuche,
LE LIVRK DK CI.IO,
Le bloc qui se détache et qui tombe du toit.
Le feu qui prend la nuit, le plafond qui s'effondre.
Par le lent guet-apens ou le soudain exploit
Où la ruse et l'audace arrivent se confondre.
Sans hésiter jamais, sans se décourager, Se souvenant des grands conspirateurs de Rome, Qui cachaient leur complot d'un front grave ou léger, Chacun n'aurait d'objet que de tuer cet homme.
Nul de nous ne connaît qui sont ses compagnons, S'ils sont des artisans, des soldats ou des sages ; Le but seul est connu que nous nous assignons ; Quand le cœur est commun qu'importent les visages ?
Nous ne saurons que ceux dont l'effort sera vain, Et qui proclameront leur nom par leur supplice, Et celui dont le bras plus heureux ou certain Nous dira le héros qui fut notre complice.
Mais de quelque façon qu'il doive un jour périr, Cet homme est condamné, rien ne peut le défendre. Quels murs ne peuvent point ou miner ou franchir Ceux qui veulent frapper et qui savent attendre ?
Forts de notre union, sûrs de son châtiment, Fiers de nos noms promis à V airain de F histoire, Et lies à notre œuvre irrémissiblement, Sous avons murmuré le chant comminatoire.
CIVILIA BELLA.
à Camille Looten.
L'effroyable ouragan de la guerre civile, Né de soupçons épars, d'insultes, de mensonges, D'une fureur flottant dans l'air sur de vains songes, Et du mépris des Lois, a ravagé la l'ille.
Les débris des maisons ont croulé dans les rues, Des pans de murs ouverts montrent des chambres vides Où gisent des vieillards et des groupes rigides D'enfants morts dans les bras des mères étendues.
Du sang coule partout, par filets et par flaques , Ses èclaboussements ont rougi les murailles, Sous des corps transpercés qui versent leurs entrailles, D'épais ruisseaux gluants s'unissent en cloaques ;
Et le sol est jonché de lamentables faces, Dures, les yeux vitreux, les lèvres rétractées, Qui conservent, dans leurs pâleurs ensanglantées , La colère fixée en haineuses grimaces.
Dans ces amas de corps et ces monts de ?*uines Renaissent par instant des flammes rallumées; Et les marbres des Dieux noircis par les fumées , Comme voilés devant les luttes intestines,
Laissent voir leur horreur, sur leurs faces sacrées, Pour ce sang répandu par des mains fraternelles Et le mépris du Ciel et des Lois éternelles, Oui veulent le progrès par les lentes durées.
Pour cet aveugle orgueil et cette frénésie Qui, confondant l'immense avenir et leur rêve, Tentent d'y faire entrer le présent par le glaive, Et pour la gouverner déchirent la patrie.
LE LIVRK DK CLIO.
Seul, au pied de l'autel brise de la Concorde, Un penseur, en son âme espérante et sereine, Songe qu'il faut, malgré la rancune et la haine , Refaire un peuple avec ces débris d'une horde.