MARCUS BRUTUS
à Paul Hazard.
Puis-je être un justicier ? Doit-on tuer César ? Ta réponse, ô Marais Brutus, fut un poignard l
Tu tuas le tyran mais non la tyrannie.
Lorsque le dictateur qui prétait son génie
Au destin de l'empire et du peuple romain,
Fut gisant à tes pieds, abattu par ta main,
Le coup que tu frappais — qu'il fût exploit ou crime —
T'épouvanta toi-même ; et tu vis un abîme
A l'endroit où le corps du maître tout puissant
Reposait dans sa toge où s'étendait le sang.
Comme un homme effaré, debout au bord d'un gouffre
Ceint de cendres, de lave et de rochers de soufre,
A travers les vapeurs ouvertes tout à coup,
lr»it tes fn//Js enflammés et furibonds où bout
Le flot qui doit un jour épandre la ruine
Sur les flancs verts du mont que sa marche calcine.
Tu ris se révéler, terrifiants sous toi.
Les âges d'attentats, d'opprobres et d'effroi
Qui devaient recouvrir et dévaster la gloire
De sept siècles d'immense et d'héroïque histoire ;
Tu vis couler l'atroce et tragique avenir
Sur ce que tu voulais défendre et l'engloutir.
Tu croyais rendre Rome à ses vertus antiques. Mais le moment fatal vient où les Républiques Ne sont plus qu'un vain nom vide du vieil honneur, Où l'État corrompu devient un corrupteur. Les dignités l'enjeu de la force ou la fourbe. Les lois un brigandage, et le peuple une tourbe. Alors ce peuple vil, lâche h tirer de soi L'ordre et V effort qu'il faut aux Cités, les reçoit, Et le pronier tyran s'inscrit dans ses annales ; Le premier pas est fait vers les hontes finales. Si quelque citoyen, noblement attristé, Parle dans ce hideux désert de lâcheté,
La plèbe l'injurie et le poursuit de pierres. Dans cet abaissement, quelques âmes altières, Par dégoût de la vie et par dédain du sort, Jettent au peuple abject l'insulte de leur mort ; Ce qui reste d'honneur et de sang intrépide S'épuise, chaque jour, par un nouveau suicide; Ou quelque assassinat, chaque jour, interrompt La lignée et V exemple et V éclat d'un grand nom. Dans la Cité qui tient et gouverne le monde, Il reste seulement la multitude immonde Qui réclame des Jeux, des meurtres et du blé, Et le tyran cruel, au cœur toujours troublé, Qui la force à trembler et tremble devant elle. Malgré sa formidable et féroce cautèle, S'il succombe à la fin trahi par ses valets, Tué par ses soldats dans un coin du palais, Son cadavre traîné renversant ses statues Sur sa trace sanglante aussitôt abattues, La populace infâme avec des cris joyeux Fête sa délivrance, et rendant grâce aux Dieux, Près du tyran tombé ramasse un tyran pire, Et pousse, de plus bas, au sommet de l'Empire Des maîtres qui lui sont de plus en plus pareils. Puis les temps de torpeur, secoués de réveils
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Où tout à coup le glaive et la torche brandie
Propagent le massacre et sèment V incendie.
S'étendent lourdement sur Vignoble déclin.
Et dès lors, la Cité n'est qu'un vaste butin.
Enfin au temps marqué des grandes catastrophes.
Le cavalier barbare entre en chantant les strophes
Que ses aïeux chantaient sous leur ciel nébuleux.
Les flammes font crouler les vieux murs orgueilleux
Oui semblaient s'assurer d'éternelle durée :
Les Dieux du Capitole et la Louve sacrée,
Et ses deux nourrissons, auteurs du nom romain,
Mutilés et meurtris sont jetés au butin
Fait par tant de consuls des dépouilles du monde !
Sur ce renversement de Rome moribonde, L'avenir entrouvert referma ses clartés, Et tu te retrouvas, les yeux épouvantés, Dans le Sénat désert en ses cercles de stalles, Devant le grand cadavre étendu sur les dalles, Et les fronts abaissés de tes conspirateurs !
Tu sortis du Sé?iat, assombri de rancœurs Qui ravageaient les plis de ton visage maigre, Et tu doutais déjà de ton forfait intègre.
Mais ton âme d'airain ne savait pas frémir ! Ainsi qu'autour d'un tronc coupe l'on voit sortir Des jets du même bois et de la même sève, Tu ris, sans que ta haine eût un instant de trêve, Surgir les rejetons du tyran abattu.
Raidi dans ton austère et farouche vertu, Tu combattis les trois : Lépide, Antoine, Octave, Avec un désespoir mélancolique et brave Oui recherchait la mort à l'égal du succès. Ton inflexible esprit ne fut jamais plus près De la grâce et du jeu léger de V ironie Que lorsque tu causas, la bataille finie, Avec tes compagnons, en leur disant adieu, Comme si cet instant suprême était Vaveu Que tu venais enfin de voir et de comprendre Quelle est la vanité des mortels à prétendre, Par les mots d'une bouche ou le geste d'un bras, Ou même par V auguste exemple d'un trépas, Changer un avenir que nul ne peut connaître ; Comme si tu sentais un étrange bien-être D'être enfin relevé d'un inutile effort, Inégal aux desseins et aux décrets du sort. Les trompettes, là-bas, éclataient en fanfares, Et, parmi les vivats de légions barbares,
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Les aigles s'inclinaient sur les casques d'acier Et d'or des triumvirs,
Puis-je être un justicier ? Doit-on tuer César? Et, dans ta main crispée. Ta réponse, ô Marcus Brutus, fut ton épée !