‹ Dans la lumière antique (volume 5)Chapitre 16 sur 32 · LES VASES DU CIRQUE · texte numérisé non relu

LES VASES DU CIRQUE

à la mémoire de Paul Fabre.

Aux temps impériaux des cruautés romaines, On dit que, sous les cris du peuple souverain, Les urnes de métal dont s ornaient les arènes Avaient pris lentement un son de voix humain.

Quand le velarium, jetant son jour rougedtre Sur les mille gradins du gouffre frémissant, Mettait un ciel sanglant au vaste amphithéâtre Dont le sol exécrable était aussi du sang ;

Quand les gladiateurs aux diverses armures, Saluant le César de leurs prochaines morts, Tombaient sur le tapis pourpré que leurs blessures Etendaient à leurs pieds pour y coucher leurs corps

LF LIVRE DK CIJO. 8f)

Quand le pouce abaissé des pudiques vestales Abattait des vaincus le geste suppliant. Que les blessés, tordus de spasmes et de raies, Et roulant sous le casque un regard effrayant,

Au charnier souterrain, terme des agonies, Par les cordes aux crocs de fer étaient tirés, Tandis que, sur le sang, l'écume et les sanies, Les esclaves jetaient des sables altérés ;

Quand les fauves lâchés, lions, tigres, panthères, Hyènes, léopards, jaguars, ours, éléphants, Se déchiraient entre eux, et que les sagittaires Transperçaient les derniers qui restaient triomphants ;

Quand une multitude effarée et poussée Par les fouets et les dards dans le cirque désert, Voyait, en tas tremblant et gémissant massée, S'ouvrir, à l'autre bout, les grillages de fer,

Et s'approcher les bonds des bêles affamées, Et qu'au bout d'un instant il ne subsistait plus Que des marais de sang et de chairs parsemées Dans lesquels se léchaient des animaux repus ;

Quand le meurtre, montant en monstrueux effluve, Soulevait tout un peuple en un même transport, Et que Y amphithéâtre était comme une cuve Sanglante où fermentait l'ivresse de la Mort ;

Un formidable bruit, plus fort que les orages, De gradins en gradins courait comme une mer ; Les acclamations, les bravos, les outrages, Les clameurs de courroux, les entrechocs du fer,

Les sourds rugissements, les hurlements des bêtes, Les hoquets des vaincus, les défis des vainqueurs. Les grands cris féminins déchirant ces tempêtes, Tout un tumulte affreux d'effrois et de fureurs

Grondait dans ce cratère en une immense houle, Et, roulant son délire atroce sur les fronts, Prenait, sur les milliers de bouches de la foule, Des grondements nouveaux qui grandissaient ses bonds.

Frappés et recueillant ces redoutables ondes, Les grands vases d'airain se remplissaient d'émoi, Et leurs fanes frémissant de clameurs furibondes, Vibraient à l'unisson avec le Peuple Roi.

Page 1