LA MERE ET LA MENDIANTE
La Mendiante.
Je suis une inconnue et suis une étrangère, Mes malheurs n'ont point fait ma bouche mensongère, Quel que soit le fardeau dont mon sort est chargé; Crois moi, ce fut hier au soir que j'ai mangé Le seul morceau de pain qui me restât encore. J'ai dormi contre un mur jusqu'à la froide aurore, Et, depuis mon réveil, j'ai suivi ce chemin, Sans rencontrer personne à qui tendre la main. Je suis lasse et j'ai faim. Sois bonne, considère Que je souffre en cor plus d'avoir connu naguère,
LUCTUS MATRIS. 125
O toi dont les doux yeux semblent s'apitoyer. Des jours qui n'étaient point malheureux, un foyer Où le travail mettait la paix arec l'aisance,
Où mon coeur, chaque soir, goûtait la confiance,
Quand mes enfants venaient s endormir sur mon sein.
De ne point redouter le jour du lendemain !
Le malheur est venu; F ivresse a pris mon homme,
Elle en a fait d'abord une bête de somme,
Puis une bête fauve ; après des jours affreux
Où les retours du soir, toujours plus dangereux.
Ramenaient plus de coups, d'outrage et de menace,
Où j'ai vu mes enfants essuyer, sur leur face,
Le sang qui jaillissait sous le poing paternel,
Où je sentais mon bras devenir criminel,
Il est parti soudain. J'ignore en quel abîme
De dégradation, de misère ou de crime
Il est allé se perdre. Et nous avons eu froid,
Et nous avons eu faim ; et peut-être l'effroi
Avait en mes enfants tué le goût de vivre,
Et la mort est sans doute un bienfait qui délivre
Des êtres qu'attendait un sort semblable au mien !
Et je suis maintenant seule, et sans le soutien
Que donne le besoin de soutenir les autres !
Les maux les plus cruels semblent toujours les nôtres,
Mais je crois malaisé qu'un cœur puisse tenir Plus de peines. — Je pois ton regard s'attendrir De larmes, que mes yeux ne peuvent plus répandre, Ils en ont versé trop ; mais tes pleurs sur ma cendre Me so)it doux, comme si moi-même je pleurais... Je ne t'ai rien conté qu'en mots simples et vrais.
La Mère.
Tiens! Prends ceci d'abord. Là-bas l'hôtellerie, Cette maison du coin, de glycines fleurie , Te donnera ce soir une couche, un repas. Soulage ta fatigue et ta faim ; ne pars pas Demain sans revenir jusqu'à cette demeure ; Que la route du moins te soit un peu meilleure, Si ton cœur ne peut pas être moins malheureux !
La Mendiante.
Toi dont la main est bonne à l'égal de tes yeux, Qite l'âme de pitié bienfaisante, qui siège Dans ton regard pensif, te garde et te protège
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Des détresses a qui ton cœur sait compatir.
Si des maux que ce fut mon destin de souffrir
Je pouvais écarter de toi te plus terrible.
Celui dont la douleur, presque incompréhensible,
Ravage pour toujours tout notre être défait,
Et qui donne à la vie un aspect de forfait.
J'invoquerais les Dieux qu'avant tout autre peine,
Ils écartent de toi la douleur surhumaine
De sentir que tes bras, comme l'ont fait les miens,
Etreignent vainement, lamentables sou dois.
Une enfant qui prévoit la mort et qui s'attache
A nous, et dont l'étreinte a notre cou se lâche
Et retombe de nous pour jamais ! c'est affreux!
Que d'un instant pareil te protègent les Dieux !
La Mère.
Tu l'as souffert aussi! O mère, pauvre mère !
Tu dis vrai! c'est affreux ! Et la brume légère
Oui vient sur ces doux yeux qui ne nous cherchent plus,
Et qui met d'infinis espaces étendus
Entre nos pauvres mains et la chair adorée,
La chair de notre chair, à jamais retirée!
Oui! c'est un crime horrible, et les Dieux sont cruels !
La Mendiante.
Qu'ai-je dit! Qu'ai-je fait! Par quels propos mortels
Je déchire ton cœur à V endroit le plus tendre,
Et ravive le mal dont je crois te défendre !
Pardonne moi ! Je suis — sans l'avoir mérité —
Si pleine d'infortune et de calamité
Que même mes souhaits de paix et de tendresse
Apportent du chagrin a qui je les adresse !
Qu'ai-je donc fait aux Dieux pour que leurs longs courroux
Retirent a mes vœux le pouvoir d'être doux ?
Quel sort terrible rend ma gratitude amère,
Et corrompt, de ma propre angoisse, ma prière ?
La Mère.
Ne parle pas ainsi, femme, relève-toi !
Ne crois pas que tes mots aient fait revivre en moi
Une douleur qui coule au sang de chaque veine,
Et ne fait qu'un constant soupir de mon haleine!
Ah! toute ma pitié pour ton sort n'était rien,
Toi qui portes dans l'âme un deuil pareil au mien !
-UCTL'S MAIRIE
Nous sommes toutes deux des mères douloureuses,
Nos pleurs, les mêmes pleurs, ont fait nos faces creuses.
Et nous avons au sein le même trait saignant.
Je ne veux pas penser, ce soir, qu'en f éloignant
Tu sentes un regret de ni avoir rencontrée ;
Par ton affliction tu m 'es chère et sacrée ;
laisse mbn désespoir accueillir ta douleur,
Viens dormir sous mon toit, pauvre mère , ma sœur!