‹ Dans la lumière antique (volume 5)Chapitre 7 sur 32 · III · texte numérisé non relu

III

Sans doute, je n'ai pas — mon seul objet d'envie ! — Le bonheur d'admirer tous ces trésors de l'Art, Sculptures ou tableaux, dont la Grèce asservie Pleura l'inexpiable et l'immense départ.

Des débris de son œuvre elle a paré le monde, Et des peuples entiers ne connaissent le beau Que par ces fragments pris à sa terre féconde : C'est son génie éteint qui leur sert de flambeau.

Là-bas, vous possédez ses vases, ses statues,

Tout un peuple de bronze et de marbre aux purs corps.

Héros, athlètes nus, déesses revêtues

De beaux plis pleins du vent des sublimes essors.

Lorsque dans ta Cité, parfois, je viens moi-même, Après qu'on a pressé l'olive et le raisin, Quand maint triangle noir de cigognes parsemé Le ciel qui n 'est plus d'or sans être encor d'airain,

Je porte ma ferveur, ma piété, mon cuite é l ces Dieux près de qui les autres sont chétifs, Et l'admiration dans mon esprit exulte, Comme brûlait l'encens dans les bronzes rotifs.

Mais je ressens bientôt une mélancolie.

Leurs yeux sont douloureux et leur front attristé,

Ils rivent dans l'exil, leur joie est abolie,

La troupe d'Immortels est en captivité !

De durs centurions, ainsi que des esclaves, Les ont pris à leur sol, a leur site natal, Au limpide azur grec ; il faut que des entraves Les enchaînent du pied au bloc du piédestal.

Crois-tu qu'ils fussent nés pour cette populace ? Ils chérissaient le temple à leur nom consacré, Leur bosquet vert, leur cap ou la petite place Du pauvre bourg obscur qu'ils avaient illustré.

Ils ne désiraient point les yeux des multitudes, Et si je ne sais quoi d'amical et d'heureux lient parfois attendrir leurs fier es attitudes, C'est qu'ils s aï 'aient le nom des fils et des aïeux.

LE LIVRK DES SAGI ÏS

Et ceux qui les créaient, fondeur ou statuaire. Crois-tu qu'ils aient vécu dans ces torrents humains, Ou l'on voit, a lo?igs flots de vice et de misère, Le monde se ruer vers les é goûts romains ?

Ils rivaient simplement dans quelque cite blanche, Ceinte de murs prochains dont ils faisaient le tour Avec un compagnon, quand le soleil qui penche Fait déposer V outil sur le travail du jour.

Ils vivaient isolés, accomplissant leur rêve Par un effort unique, impérieux et sûr, Sans hâter le labeur oà le vrai beau s'achève, Pour les froments sacrés attendant l'épi mûr.

Au regard des moissons de ces hommes augustes Que produit ta cité colossale ? Un art vil De faiseurs de bijoux et de faiseurs de bustes, Un art dégénéré, brutal ou puéril.

Qui capte le caprice ou subit l'exigence De barbares au goût inculte ou corrompu, Et s'agite orgueilleux de sa riche indigence D'où sort l'œuvre débile, et l'artiste repu;

3o DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Ou cette architecture aux surcharges énormes, Qui par un faste vain remplace la rigueur, Le fin travail. V accord innombrable des formes Oui font d'un petit temple un type de grandeur.

J'aime mieux nos vieux murs bâtis pour un usage Qu'ils proclament encor et qu'ils ont su remplir, Ou notre vieux fronton si ferme que V outrage Qu'ont essaye les ans n'a fait que l'ennoblir.

Et lorsque je reviens, je me dis que peut-être C'est dans la vérité, la mesure et la paix De ce pauvre pays qu'un artiste peut naître Et grandir par la foi de ses premiers essais.

Il trouve sous ses yeux l'existence profonde . lux gestes primitifs et toujours admirés, Puisque du corps humain sort la beauté du monde, Et la beauté du corps de ces gestes sacrés.

Et je n'ai point regret non plus à l'éloquence Des rhéteurs dont tu dis la gloire et le succès, Où le double argument s'oppose et se balance, Où le paradoxe enfe et distend son excès.

LES ÉPISODES. 3l

Ce que j'en écoutai m'a pneu peu de chose ; Que l'un soit plus subtil ou Vautre plus allier,

ont comédiens qui fabrique)! t leur prose, Et s'habillent du drap de leur propre métier.

Comme des histrions ils passent sur des scènes.

Où sont-ils, le sais-tu ? ceux qu'on applaudissait ?

Où le bourdonnement importun des phalènes

Dont, ces derniers soirs chauds, ma chambre s'emplissait?

J'ai commerce aux auteurs dont la chaîne et la trame lussent les doigts du Temps, vieux déchireur d'écrits, Ceux dont la voix rugit dans le masque du drame, Dont les gradins des ans répercutent les cris,

Ceux dont les longs récits peignent la vie humaine Du trait de la charrue au vol des javelots, Ceux qui savent chanter sur la flûte d'ébène La peine des amours passant comme les flots.

Dans maint historien et dans maint philosophe, Et souvent le plus vieux rejoint le plus récent, Je détache le fil ou découpe Vétofe Des méditations qu'aime le jour baissant,

Qu'aime aussi ce plus ample et grave crépuscule Qui comprend nos matins aussi bien que nos soirs, Et marque les abords sombres du vestibule . lu fond duquel se voit la porte aux degrés noirs.

Si, dans notre humble bourg qui n a qu un petit temple Garni de six piliers plutôt frustes et bas, Un pauvre Jupiter de pierre se contemple, Plutôt rustique et lourd, et si Von n'y voit pas

Les images des Dieux célestes ou champêtres, J'ai du moins leur domaine, et je vis au milieu Des forces dont ils sont le symbole et les maîtres, Que ce soit l'antre vert ou le firmament bleu.

Je vois la vaste mer obéir à Neptune, Soulever ou calmer son sein noir ou doré, Et doucement monter de la colline brune /> croissant de Phœbé d'une étoile paré,

Et le char d'Apollon à l'essieu de lumière Passer, qui fait sortir les fleuves des glaciers. Et le soir au bras sombre entrouvrir la barrière Des é tables de pourpre où donnent ses coursiers.

Si je n'ai point surpris la face de l'Aurore, J'ai vu ses doigts de rose, et je suis presque sûr Que /"aperçus un jour galoper un Centaure Oui rentra brusquement dans le valloti obscur.

J'entends presque parler les Dieux que je vois presque, Et les échos pour moi complètent les reflets ; La naïade qui tient son urne, sur la fresque, Sous un chêne noueux habité d'oiselets,

Ravie aux murs fameux où Zeuxis l'avait peinte, Elle épanche son eau, près d'ici, dans le bois, Et quand je F écoutais répandre aussi sa plainte. Sans comprendre ses mots j'ai discerné sa voix.

Les Dieux dont vous avez conquis les effigies Ne vous connaissent pas ; ils sont autour de nous, Je suis dans leur mystère et dans leurs énergies, J'assiste à leurs bienfaits et je crains leur courroux.

Et j'ai, pour agrandir certaines de mes heures, Et pour ouvrir mon être aux fleuves éternels, Aux apaisantes eaux des lois supérieures Qui couvrent les roseaux de nos desseins mortels,

J'ai, pour céder mon cœur aux volontés des choses, A l'ordre qui maintient, disperse et réunit, Les spectacles constants pleins des métamorphoses Et des grands glissements de tout ce qui finit.

Je vois le jeune essor des ans et leurs désastres, L'haleine des clartés sur la lèvre des nuits ; Chaque soir, je m'adresse à V énigme des astres : Le problème effrayant tracé par leurs circuits

Rien qu'en apparaissant résoud presque le nôtre, Ou l'emporte avec lui d'un si profond recul Qu'il change, pour des fronts d'astronome ou d'apôtre, Le ynystere du chiffre en celui du calcul.

Abandonnant mon être à ce qui se consume, Je le sens s'éloigner par un cours ténébreux, Réapparaître au loin dans ce qui se rallume. Et se reperdre au fond des siècles et des deux.

Je le livre à l'immense aventure des mondes, Je prends F humilité des gouttes de la mer, Je ni exerce à noyer dans d'insondables ondes V étroit sens de soi-même — où l'Infini se perd.

Mon âme, consentante à ne plus se connaître, Efface, en s'épanchant, le contour du vouloir, Se raréfie en vie étrange ou s en pénètre, Se dégage du trait humain de s'émouvoir,

Cotiser ve seulement la conscience obscure Mais souverainement sereine d'exister.

Oublieuse du poids, du temps, de la mesure, Et délurée enfin du mal de redouter.

Quand elle se rassemble, après ce long voyage, Elle a le sentiment si grave et si profond D'être si près de rien, que c'est comme un courage A peu considérer l'instant qui l'interrompt.

Et, sentant vaciller mon étincelle humaine Par degrés résignée a s'éteindre bientôt, Par une voie aisée et paisible je mené Ma vieillesse vers l'heure obscure qui la clôt.

Ainsi, dans ma petite et tranquille bourgade Que la nature proche entoure de douceur, Où l'homme est moins pressé du mal qui le dégrade, J'aurai reçu ma rie et fourni mon labeur.

Je ne partirai pas sans laisser quelques gerbes, Et lorsque l'avenir vannera mes épis Peut-être mettra-t-il près de chants plus superbes Mon hommage modique aux vieux murs assoupis.

Et voilà les raisons, ami, pourquoi, moi-même, Je plains ton propre exil dans ta vaste Cité, Oui contient en son gouffre où tout un monde essaime, Avec plus de rumeurs moins de réalité.

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