UN VIEUX GREC A SON PETIT-FILS
(J /ils, sache vouloir ! Façonne toi d'abord Des muscles sûrs et durs, un corps agile et fort, Dont la détente soit soudaine et l'acte prompt. Comme les arcs puissants tendus de chanvre, dont Le bras avec lenteur doit bander le ressort, Et dont la flèche échappe à l'œil, en son essor : Il faut cet instrument pour que ta volonté Se forme à le former ; puis, l'ayant exalté Jusqu'à faire de lui son aide et son appui, .{fin qu'elle ait toujours un outil prêt en lui. Sache endurer la soif, la fatigue et la faim. Nager dans le torrent, marcher presque sans fin,
Courir sous le soleil et dormir sous le gel. Mène, aussi loin qu'il peut aller, ce corps mortel Dans V endurcissement, l'endurance et l'effort, Fais-en, de jour en jour, en un plus sûr accord, L'exécuteur robuste, infatigable, adroit, Du vouloir qui l'exerce et qui par lui s'accroît. C'est s'approcher des Dieux, mon fils, que de savoir Grandir la certitude en prenant sur l'espoir.
Alors, choisis un but : les grands biens, les amours.
Le pouvoir par la force ou l'or ou le discours ;
Tiens vers lui ton regard obstinément fixé.
Mets un pied assuré dans le sentier tracé
Par ton œil, de l'endroit du départ jusqu'à lui ;
Romps tout ce qui s'oppose ou tout ce qui séduit;
Marche sans hésiter et sans te ralentir ;
Sers-toi de ta fatigue afin de t'endurcir,
Et de tes insuccès forme-toi des leçons.
Porte un cœur conjiant mais fertile en soupçons ;
Sois prompt quand il le faut, s'il faut attendre, attends.
Apprends à ménager sans épargner le temps ;
Fixe-toi des repos, refuse tout arrêt ;
Garde un effort égal, mais tiens-toi toujours prêt
LES épisodes. 3g
Pour l'effort décisif qui veut être soudain !
Cache la méfiance au cœur de ton dédain ;
Fais que, si l'on t'envie, on te craigne en cor plus,
Que ta parole brève et tes yeux résolus,
Que l'assurance altiere aussi de ton aspect
Tracent, devant tes pas, une aire de respect.
Sois familier avec l'image du Trépas,
O cher fils, car il n'est, tu ne l'ignores pas,
De gains puissants que ceux dont la Vie est l'enjeu.
Reste inscrit table à tous, ne fais jamais d'aveu;
Donne, en passant, une aide à l'ami qui déchoit,
.Achève un ennemi quand tu le tiens sous toi,
Celui qui se relève est deux fois dangereux.
Il coule un long regret d'un instant généreux !
Souviens-toi de ceci : les morts seuls sont vaincus,
Et les ombres du Styx ne se revanche nt plus.
Sache que le succès, mon /ils, est ce qui fait La marque et le métal de la vie, et qu'elle est Une pièce d'airain, d'argent ou d'or, selon Que le vouloir la frappe et la chance la fond. Et ne vois dans mes mots rien d'impie, ô mon fils. Puisque le Dieu, prenant les hommes pour outils
D'un immense travail qui nous est inconnu. Veut que notre effort naisse et qu'il soit maintenu Par le vœu des mortels de s' entresurpasser ! C'est une impiété plutôt de renoncer A l'instinct qu'il a mis le plus puissant en nous, De courir vers la proie, à la façon des loups ; Nous traînons son dessein en poussant nos désirs. Et même il accomplit, à travers nos plaisirs, Quelque chose d'obscur, de nécessaire aussi. Il lui plaît donc le mieux celui qui réussit A tirer de soi-même un pouvoir orgueilleux, Dans le seul combat noble et vraiment périlleux, Où l'homme peut trouver des hommes pour rivaux. Va donc, et sans remords montre ce que tu vaux !
Mais avant de partir sûr de toi-même et fier, Fais-toi forger, 6 fils, une bague de fer Qu'ayant mise à ton doigt tu porteras toujours. Dans tes travaux, dans tes combats, dans tes amours ! Fais, dans le dur métal et d'un profond burin, Graver le mot « Peut-être ! », afin, quand elle étreint Ce quelle a convoité, brise ce qu'elle hait, Caresse ce qu'elle aime, et d'un lointain souhait
Accomplit l'acte enfin et tient le résultat. Que ta main, au moment qu'elle cueille ou s'abat. Ta main sache, en l'orgueil du plus prospère effort, Oue le maître de tout, et ton maître, est le Sort !