SUR LA GRÈVE OCEANE
à Anatole Le Braz.
Le golfe est orageux entre ses promontoires, Farouche, gris et vert et marbré d'ombres noires Que jette un ciel épars, peureux et dérouté ; Sur sa sauvagerie et sur sa dureté Parfois brille un frisson de glauque clair et tendre. Mais il meurt aussitôt, éteint par une cendre De brouillard que le vent sème à travers les flots. Autour des caps, des rocs parsemés en îlots Se voilent d'un embrun qui s'élève et qui fume, Les vagues déferlant, prolongeant leur écume, Roulent sous leur clameur la plainte des galets. Sur la grève espacés gisent les batelets Que, par crainte du temps, on hala sur le sable. Chacun d'eux retenu plus avant par un cable Qui va rejoindre l'ancre enfoncée au-dessus De la ligne qu'atteint le plus haut trait du flux ; Les mats sont abattus dans les voiles roulées. Les coques, du côté du vent plus ensablées.
Avec leurs noms in scrits par dessus Vétambot, Penchent. Les avirons, la barre et le falot Ont été transportés, par prudente habitude, A la chaumine ; on do?'t avec la quiétude Que nul ne peut venir s'embarquer dans la nuit. Et, gagnant vers le large avatit que l'aube ait lui. Être hors du regard et hors de la poursuite. Car cela s'est passé, tion très loin; et Von cite Le village et le nom du pêcheur négligent ; Il est vieux maintenant, ivrogne et indigent. Et les enfants, partout durs à ces mornes drames. Le suivent en criant « Pense à rentrer tes rames l
Les pêcheurs désœuvrés, en groupes réunis. Dans leurs roides cabans d'huile cuite jaunis. Les yeux sur Vhorizon, paisiblement devisent. Ils discutent le temps, les plus âgés prédisent Que la mer peut mollir au tomber du soleil, Mais qu'il lui reviendra sûrement un réveil Au moment où le Jlux remonte vers la terre ; Il se pourrait qu'alors le fusant la modère. Et qu'on la trouve calme et bonasse au matin ; Mais elle est une femme, on n'est famais certain.
De temps en temps, de Vune ou Vautre des chaumines, Dont plusieurs sont sans toit et tombent en ruines, Un enfantelet sort, descend la dune, vient Butant et culbutant près du père, et se tient. En lui prenant la main, contre lui, sans mot dire ; Le père» sans parler, ni regarder, l'attire Et le mène avec lui de l'un à l'autre endroit. Et l'enfantelet suit, courant et maladroit. Sans cesser son travail aux bruns filets, la mère Le surveille, adossée au mur de la chaumière. Le crépuscule froid d'un soir hâtif descend \ Les mouettes, cessant leur cri court et grinçant, Ont déjà regagné leurs nids dans la falaise ; Le ciel plus fioir, plus bas, plus lourd, plus fermé, pèse De plus près sur la mer ; et l'âpre mer aussi. Dans un reste de jour glacial et transi. Perdant ses reflets verts en une teinte grise, Se rétrécit sous lui, se décolore et brise Ses houles en un blanc plus livide et blafard. Foici qu'un titanique, un effarant regard, Rouge, crevant le fond de ce firmament triste. S'ouvre, s'allume, brille et brûle à l' improviste ; Il balaye un instant tout l'horizon surpris. Il rapproche et rougit les deux caps amoindris,
Rougit la mer, rougit les bateaux et la grève, Rougit l'étroit village, empourpre tout en rêve. Et se clôt. Tout alors apparaît plus obscur Et comme abandonné : le vent souffle plus dur ; Il annonce une nuit dangereuse et hostile. Où riiomme attristé sent que VUnivers l'exile Dans le précaire espace oii brûle le foyer, Et qu'il faut, le cœur bas, soustraire et reployer Sa vie infiniment et dolemment chétive.
Les matelots s'en vont, de leur marche passive, — S' arrêtant un instant pour un dernier récit Au monter de la dune en un groupe obscurci — Chacun vers sa chaumière, où déjà la fenêtre Prend sa lumière ; on voit paraître et disparaître, Çà et là, le carré rapide de clarté D'une porte qui s'ouvre et se clôt. Déserté Le rivage appartient à la nuit effaçante. Où les choses s'en vont en confuse descente : Les caps n'existent plus, les bateaux font encor Des tas 7ioirs et confus sans formes, et le bord D'écume, qui forcit son fracas d'avalanche, Traîne moins sa lueur qu'une obscurité blanche Oui sépare la mer du rivage indistinct. Et les cœurs des mortels espèrent le matin !