LES DEUX NAVIRES
à Paul Barrois.
Les pilotes des deux vaisseaux se saluèrent,
Quand, à jet de grelin, les deux focs se croisèrent,
Enflés inversement par un vent modéré.
Lentement balancée au rythme du beaupré.
Lune des nefs jetait les ombres de ses toiles
Et ses lignes d'agrès sur le pont et les voiles
De celle qui voguait moins proche du soleil.
Toutes les deux laissaient un sillage pareil.
Formé d'un peu d'écume et de remous lucides,
Si beaux qu'ils semblaient faits pour que les Néréides
Vinssent, en souples jeux, y rouler leur corps blancs.
Habiles à cacher, à fleur des flots tremblants,
La ceinture écailleuse et rude de leur queue.
Qui parfois, d'un coup vif, déchire et bat l'eau bleue.
En éclat d'or fouetté de nacre et de corail.
L'un des deux timoniers, le coude au gouvernail.
LES KPISODKS. 67
Dit à Vautre « Oii vas-tu ?» — « Nous allons vers r Espagne,
Et vous, d'où venez-vous ? » — « Nous avons fait campagne
Pour la pêche perlière au large de Cor fou » —
« Avez-vous réussi ? » — « Ni trop peu, ni beaucoup »
«Et que dis-tu du temps? » — « Je crois qu'il tient encore
Pour un jour ou pour deux ; mais le ciel se colore
Chaque soir davantage et prépare du vent » —
« J'espère qu'on pourra toucher un port avant
Ou ici bas on s'effare, et là haut on se fâche ! » —
« Fous pouvez aisément faire demain relâche
A la pointe italique, et voir un peu venir ;
La bourrade peut bien, après tout, s'amortir.
Mais tenir l'œil ouvert est en tout cas plus sage.
A vingt heures d'ici vous trouvez un mouillage,
Avec l'abri qu'il faut pour la brise du Nord ;
Le fond est bon ; tu peux ancrer tout près du bord » —
« Bon voyage, merci ! » — « Fous aussi bon voyage! ».
Sur chacmie des deux galères, l'équipage
A, cessant son' travail, gravement écouté
Le propos amical de bord à bord jeté;
Et lorsqu'il est f ni, chacun reprend le geste
Pesant, laborieux, traînant, soigneux ou preste,
Qu'il avait suspendu pour entendre les voix.
Auprès du gouvernail, les deux pilotes droits ,
Dans la ferme attitude et noble de conduire.
Ont repris leur regard en avant du navire.
Suivant le jeu du flot, chaque poupe à présent
Dépasse l'autre poupe, et tout d'un coup le vent
Perd la moitié du bruit d'agrès et de voilure
Dont il s'était rempli dans le double murmure
Où les nefs confondaient leur effort rapproché.
Un sillage luisant et d'écume taché
Du vaisseau dépassé préserve encore la trace ;
Mais le creux lisse et vert de la houle l'efface.
Chaque bateau décroît vers son propre horizon .
Un sens de solitude immense et de prison
Saisit confusément les marim taciturnes,
Et quand les premiers points des signes d'or nocturnes
Se fixent çà et là dans le ciel obscurci.
Ils 7'e tombent pensifs à l'étrange souci
Oui travaille leur dme éparse et nostalgique,
Éprise du hameau natal et de sa crique.
Quand ils sont sur les mers, et regrettant les flots.
Quand ils ont sous un toit goûté leur court repos.
Ils écoutent le sourd clapotement des voiles.
Et la nuit lentement complète les étoiles.
LE LIVRE MARLM. bg