DANS LA BALTIQUE
à Henri Bernés.
Eole, vends ?wus do?ic deiix oboles de brise !
Le ciel est bas et noir y la mer est morte et grise ,
Elle est comme du plomb pesante à remuer ;
Nos rameurs épuisés ont beau s'exténuer,
La nef n'avance pas ; et la rame qui plie,
Revenant au départ de sa course accomplie.
Fatigue vainement le même endroit du flot ;
Le navire parait ancré co)nme un ilot^
On attendrait plutôt que les côtes s'éloignent.
Il flotte, autour de nous, des glaçons qui se joigne7it,
En refermant sans cesse un passage entrouvert;
La brume, les embruns, l'écume ont recouvert
Nos agrès et nos mdts d'une couche de glace ;
Quand un coup de manœuvre ou de brise la casse,
// en pleut des éclats coupants comme un métal, Et le gel nous a fait un gréement de cristal.
Que Phœbus, jeune archer aux traits d'or, nous protège, Phœbus, dieu qui parcourt l'azur ! — voici la neige ! Ses flocons, espacés et flottants, laissent voir Leur chute se former et sortir du ciel noir ; Les voilà plus serrés, plus fins et plus rapides; Chassés obliquement en rayures rigides, Leurs fils toujours plus drus tissent un linceul blanc Qui pend à larges plis, et passe en flagellant Nos voiles et nos mâts dont la pointe est cachée. Mais la neige, éperdue et comme effarouchée. Traversée un instant de flottements croisés, S'effare et se débat en élans opposés.
Et prise de fureur, de peur ou de démence. Se tord en tourbillons dont la horde se lance. S'emmêle, se confond et bondit par les airs . Ainsi nous naviguons au fond des durs hivers , Dans des jours sans soleil, et des nuits sans étoiles. Sans guide pour la barre , et sans vent pour les voiler Cherchant notre retour dans des plis de brouillard! Quand reverraife un mur où s'enfuit un lézard!
La neige apaise un peu sa tourmente épuisée ; On voit un peu plus loin, sur la mer ardoisée, Les dalles de glaçons bleuâtres se chercher ; Un coin de ciel paraît, mais si bas qu'un archer De sa /lèche y cloûrait le goéland qui passe. La brume aussi rectde et déblaie un espace Où l'œil peut distinguer le bout des avirons. Mais quels périls prochains, courants, écueils, bas-fonds, Cèle-t-elle en ses plis ? qu'il en sorte une épave. Elle sera sur nous et heurtera l'étrave Avant que le veilleur signale au timonier. Ce voyage sera, par le chien ! le dernier Que je ferai jamais sur cette mer damnée !
Quand retrouverons-nous la Méditerranée,
Son horizon où tient tout le trajet d'un jour.
Sa vague sur laquelle un vent soudain accourt.
Mais qui montre du moins le péril qu'elle apporte?
Le danger qui nous suit sous cette lueur morte.
Et nous guette au milieu d'embûches de brouillard.
N'est qu'un danger sans cœur, sournois, fourbe et blafard;
Il vous saisit avant qu'on le voie apparaître,
Et tel qu'un faux soldat il vous attaque en traître.
Une rude tempête avec im ciel serein , Voilà le vrai franc jeu du flot et du marin l Mieux vaut avoir affaire à cette colérique . Scélérate, fantasque et folle Adriatique, Ou à ces perfides mers dont le ciel court et lourd Enferme nos combats da?is un lambeau de jour. Par le chien! donnez-moi l'espace on se déroule. Si furibond qu'il soit, l'assaut blanc de la houle Que le vaisseau paré s'apprête à recevoir !
Ah ! quel caprice ont eu les femmes de vouloir Des bijoux, des colliers, des bracelets en ambre. Pour leurs cous, leurs poignets, ou quelque soit le membn Qui leur sert à gagner et garder leurs amants ! C'est pour elles qu'on vient dans ces lieux incléments Chercher ce qu'il leur faut pour mieux tourner les têtes. Cet aynbre qu'à présent il faut à leurs conquêtes, Qua-t-il donc? — Tiens! voilà vers la proue un pétrel ! Autant tenir en main un morceau de vieux miel. De cire ou de résine. Ah ! ma jeune Maltaise, Avec ses grands yeux noirs et ses lèvres de braise. N'a pas besoin de lui pour charmer ses amis ! Dans sa robe à pois verts et blancs, quand elle a mis
LE LIVRE MARIN. yS
A ses cheveux fougueux une fleur de grenade.
Et quau lieu de cet ambre inerte, terne et fade.
Un collier de corail lui danse autour du cou
Et chante d^être là, je dis qu il faut un goût
De Perse corrompu, de Sarmate ou de Thrace
Pour ne pas proclamer que sa parure efface
Ce bijou taciturne où ti'aîne un reflet mort!
Uoîi lui viendrait V éclat, né sous ce ciel du Nord?
Comment la trouverai-je ? A-t-elle su yn ^ attendre ?
Son petit cœur voudrait être constant et tendre.
Mais son petit corps vif a ses façons à lui.
C'est pa? fois lui qui mène et cest le cœur qui suit;
Elle ne naquit point pour un rôle de veuve,
Et tant de mois sans nuits sont une rude épreuve.
Je crois que je V épouse en arrivant au port.
Si le corps et le cœur m'ont attendu d'accord.
Et résisté durant tant de retours de lujie l
Autrement... ! Que Vénus me donne une autre brune !
On dirait que le vent s'anime et monte au nord! Nage à tribord! Partout amures à bâbord! Larguez les focs, enfants, hissez les hautes voiles! Nous reverrons les deux où Von voit les étoiles !