LA PASSE DES ÉCUEILS
à Jean Blaize.
Allons ! ramons ! la nuit sera sur nous bientôt ; C'est déjà presque temps d'allumer le falot; Les flots n ont plus quunpeu de jour mort sur leur crête. La mer, du temps d'hier, est encore inquiète. Nous avons le plus dur devant nous à franchir : La passe des écueils ; on voit encor blanchir. Les vagues autour d'eux en ligne recourbée. Mais, quand nous y serons, l'ombre sera tombée. Neptune est contre nous : pas de lune ce soir. Pas d'étoiles, le ciel est inscrutable et noir. Malgré tout, il nous faut trouver notre passage Par ces rochers maudits où le redite d'orage Doit se garder méchant plus qu'en la haute mer. C'est toujours autour d'eux que le mauvais temps perd Sa dernière fureur, et qu'il prend la première. Nous ne pouvons risquer leurs détours sans lumière.
LES ÉPISODES. jS
Mousse ! que fais-tu donc ! Dors-tu ? Regarde un peu Si la lampe a de lliuile, et ranime le feu. Tu pourras allumer dès que viendra la flamme ! A droite, timonier 1 Prends garde à cette lame l Bon ! la chienne voulait nous prendre de côté / A gauche, cette fois ! Encore un d'évité ! Qu'il aille se casser les reins sur la falaise ! Nous approchons ! La mer déjà se fait mauvaise. Que chacun donne à fond et garde son sang-froid ; Tous peuvent y rester pour un seul ynaladroit.
Amarre fortement la lanterne à la protie ! Souque encor ! Vois-tu pas que cette corde joue } Donne ici ! Tu ne sais même pas faire un nœud. Fils de n'importe qui l — c'est vrai l c'est mon neveu / Attention, enfants ! nous sommes à Ventrée ! Nage égale aux deux bords, et soignez la tirée / Et toi, barreur, bien droit ! nous y sommes ! hardi ! Quel fracas de démons ! On en est assourdi ! Oh-hop I Oh-hop ! Oh-hop ! Forcez, le rang de droite / Forcez I Attention ! La passe est plus étroite ! Droit au milieu, barreur ! Un aviron cassé ! N'importe ! Avant partout ! Le flot ici poussé
yÔ DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Refoule Je courant ; les gueux I comme ils s'empoignent! Ainsi que deux taureaux furieux, ils s'éloignent Pour prendre plus de champ et mieux s'entrechoquer. Allons ! Du cœur aux bras ! enfants ! il faut brusquer ! S'ils se joignent sur nous la barque est démolie ; Nous avons embarqué tant d'eau quelle est remplie. Oh-hop ! Oh-hop ! Oh-hop ! encor un coup d'effort ! Avant tribord ! Avant partout ! Avant tribord ! Avant partout ! Avant bâbord ! o-hé I courage I Barre à tribord! Avant partout! hardi la nage! Encore ! nage à force ! Encore ! Barre droit ! Si nous sommes rejoints par le flot, ainsi-soit ! Nous le gagnons, enfants ! Entendez-vous derrière, Le tapage qu'il fait, pire que quand Cerbère Voit un mort s'échapper de l'enclos infernal? Le courant le rencontre! O combat colossal ! Ils se heurtent hurlant sous leurs crinières grises ! Doublez ! Doublez, les gars, pendant qu'ils sont aux prise^ Doublez ! Doublez ! ensemble ! allons ! nage de long ! La mer devient moins courte et sent qu'elle a du fond! Bien ! donnez autant d'eau qu'elles veulent aux rames. Nous entrons dans la houle et nous sortons des lames !
Je crois Sciez partout! à culer ! par Pollux,
Sciez partout ! la barre à gauche ! un coup de plus
Nous étions su?' ce roc et perdus. Droit la barre !
On dirait que je vois la lumière du phare !
Nage partout, enfants ! enlevons ! et je crois
Que nous sommes encor parés pour cette fois !
En douceur ! En douceur ! ramez à V embellie !
Nous quittons le courant et la houle est mollie.
Endurez un insta?it, vous en avez besoin !
Nous pouvons respirer, nous revenons de loin !
Les deux hommes d^avant, continuez la nage.
Pour tenir le bateau tête à flot! Hé ! courage.
Vous vous reposerez quand nous repartirotis !
Ce sera votre tour ! Maintenant, compagnons.
Nous pouvons élever fios cœurs et nos prières
Fers les divinités bonnes et tutélaires,
Qui du péril de mer ont su nous délivrer !
Eh bien, quoi, moussaillon ? Qu'as-tu donc à pleurer ?
C'est fini; fais-nous voir que tu seras un homme,
Et véyière avec nous les Dieux que ma voix nomme :
Frères qui protégez les marins sur la mer. Castor qui des chevaux fléchis les nobles têtes, Pollux, lutteur puissant dont le poing est de fer, Fotre astre double luit à travers les tempêtes. Frères qui protégez les marins sur la mer !
Quand les vents ennemis, V Aquilon et VAuster, Crevant les horizons écrasés par V or âge. Soulèvent les flots noirs balayés par V éclair, Fous percez, ô Gémeaux, V embrun et le nuage. Frères qui protégez les marins sur la mer !
Vos deux regards dorés dans le ciel entrouvert Au pilote égaré viennent montrer la route ; Fous donnez h secours au vaisseau qui se perd, Quand tout le ciel est plein d'une immense déroute. Frères qui protégez les marins sur la mer !
Puis vous nous enseignez, par votre exemple fier, A lutter sans effroi dans la vaste menace Dont nous étreint partout le rude Océan vert. Par vous, notre salut nous vient de notre audace ; Frères qui protégez les marins sur la mer !
Des périls d'aujourd'hui comme de ceux d'hier. Fous nous avez gardés, bienfaisants Dioscures, Du tonnerre enflammé, des sévices de l'air. Des fourbes de l'écueil et des houles obscures. Frères qui protégez les marins sur la mer /
Par vous, nous reverrons tout ce qui nous est cher ! Si nos femmes toujours vivent dans les alarmes. Grâce à vous, oubliant que leur cœur a souffert. Elles pourrotit, ce soir, nous rire sous leurs larmes. Frères qui protégez les marins sur la mer!
Soyez remerciés, couple héroïque et clair, fépands en votre honneur ce peu de vin et dliuile. En attendant, 6 Dieux, le sacrifice offert Quand nos pas marcheront sur la terre fertile. Frères qui protégez les marins sur la mer !
Sommes-nous prêts, enfants ? Avez-vous pris Jialeine ? Tâchons d'être là-bas quand la marée est pleine ! Les mains aux avirons ! Parés ? Avant partout ! Barre à la lame ! Et vous, les deux hommes du bout. Votre tour est venu d'avoir un moment d'aise ! Timonier, nous allons prolonger la falaise Pour être sous le vent, et nous irons parer Le cap par le plus près ; tu pourras le serrer Autant que tu voudras, si tu maintiens l'espace Oit le ressac revient en arrière et récitasse ;
C'est moins qu'un jet de pierre, et la pointe est à pic ; J'ai souvent vu de gros bâtiments de trafic, — Car nous n'avons jamais de galères de guerre — Si près qu'ils auraient pu nous lancer une aussière! C'était quand ils venaient du nord avec des bois. Je parle quand j'étais moussaillon autrefois. Mais il n'en paraît plus jamais dans ce par âge ; Parfois une tar tanne y vient prendre un ancrage Pour y charger du sable ou pour faire son eau ; Encor c'est rare — ou bien c'est un mauvais oiseau Long, mince, peint en gris, un bateau de pirates. Avec pavillon noir et flammes écartâtes. Alors, c'est le moment d'aller voir si le thym Pousse sur la montagne ; et là, chaque matin, De guetter si les mâts sont encore dans la baie. Toute la côte ainsi, de bout en bout, s'effraie. Quand ils sont signalés ; il faut sauver vieillards, Femmes, e?7fants, troupeaux, car ce sont des gaillards Qui brûlent un hameau rien que pour voir les flammes. Massacrent pour jouer, et sont friands des femmes. Dans la crique à côté de la nôtre, ils ont pris Trois filles d'un pêcheur ; elles jetaient des cris ; Quand on vint, ils poussaient au large leur chaloupe, Fous savez quelle va par la proue ou la poupe.
LE LIVRE MARIN. 8l
// suffit aux rameurs de tour^ier sur leurs bancs.
Une d'elles, dit-on, est reine des forbans. —
Comme ça, timonier ! — D'ailleurs qu'auraient pu faire
Les quatre ou cinq terriens amenés par le père ?
Par bonheur le pays est pauvre par ici,
On y pit à peu près sans avoir le souci
De les voir débarquer comme en d'autres contrées
Oui n'ont jamais le temps de pauser rassurées
D'une panique à l'autre — Ouvre l'œil, timonier!
Laisse courir encor, tout droit, sans dévoyer.
Nous approchons du cap. Les deux hommes de pointe
Reprenez l'aviron — et la nage bien jointe !
[{encontre a tribord, là ! C'est assez, pas trop fort!
Barre à tribord en plein ! Endurez à bâbord !
A tribord nage à force ! Avant tout ! Droit la barre !
Hé ! ynousse ! arrive ici ! Serre-moi cette amarre.
Passe la vogue, enfants, passe la vogue, un coup !
Fa-bien ! Fa-bien ! Je crois que nous sommes au bout .
Barre a bâbord un brin ! Baste ! En moins de deux
[heures
Les loquets chanteront à nos vieilles demeures.
Et la femme ouvrira, pleurante encore un peu.
f aperçois la clarté de notre tour à feu !
// est temps ! Le falot commence une jaunisse !
Ce n est pas un reproche ; il a fait bon service.
Et je dis quil na pas volé son huile ; et vous.
Vous n 'aurez pas volé — V enfant sur les genoux —
Le broc de vin auprès de la soupe fumante.
Et la coupe brûlante au miel et à la menthe ;
Compagnons, rien nest tel, croyez-moi, pour chasser
La froidure des os que la mer vient glacer.
Et nous sommes dans Veau jusques à la mi-jambe !
Allongez! chaque coup rapproche au feu qui flambe !
Eh quoi, mousse ? Voilà que tu ris maintenant !
Va ! Tu fes bien montré, mon gars, et pas gênant.
C'est un vrai matelot, n est-ce pas, camarades?
Nous le consacrerons demain des trois rasades !
Et nen dites pas trop à vos femmes, ce soir;
Elles n ont pas toujours besoin de tout savoir.
Elles ont bien assez leur part d'inquiétudes
Sans que nous leur fassions leurs attentes plus rudes
Quand nous sommes au large et tardons à rentrer.
Nos à-coups, autant vaut leur laisser ignorer,
Il en vient toujours un qui ne peut pas se taire !
Entends-tu, moussaillon ? N alarme pas ta mère.
Et tâche de ronfler dès que tu rentreras ;
Sinon ...tu sais que f ai des mains au bout des brasl
Foilà quon aperçoit le clin d'œil des fenêtres ! Les bancs de sable avant le port sont parfois traîtres Mais nous avons le flux qui les couvre, avec ?ious. Allons ! mes compagnons, voici 7ws derniers coups /