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LES TROIS GALÈRES

to the memory of F. York-Powell.

Les trois navires sont côte à côte, la proue

Fers le large tournée ; et l'eau inerte que troue

Le maître câble enduit de poix, au bout duquel

L ancre a mordu le fond, dort dans un calme tel

Qu'à peine un faible cercle autour de lui s'y trace ;

Rien ne fait onduler la limpide surface

Du petit golfe ceint de rochers et de pins.

De diverses couleurs les trois vaisseaux sont peints :

L'un est d'un gris de lin, l'autre est d'un vert d'olive

Qu'une grecque écarta te et dorée enjolive ,

Et le troisième est noir d'un trait rouge entouré ;

De leur triple reflet le flot glauque est moiré.

Au point où les bossoirs rejoignent leurs membrures ,

Au sommet de l'étrave, ils portent trois figures

LE LIVRE MARLX. 85

Q^ce, dans du cœur de chêne, un sctdpteur vigoureux Tailla d'un dur ciseau pour un sort hasardeux : La p?rmière est un Dieu, les autres deux Déesses,

C'est Mercure, le dieu protecteur des richesses. Dieu patron du trafic, du commerce, du gain ; Tout le buste en avant, et tenant à la main Un caducée en fer aux deux couleuvres grêles. Il effleure le flot de son pied chaussé d'ailes. Avide, adroit, ardent et prompt comme un oiseau. Il semble qu'il entraîtie après lui le vaisseau Vers des trafics lointains sur des rives étranges, Oti des sauvages nus offrent, pour des échanges. Les gommes, les parfums, l'ivoire, l'ambre et l'or. Et les pays nouveaux s'ouvrent à son essor.

Sur le proche navire est Vénus toute nue ; Peut-être elle apparaît plus lourde et plus charnue Que celles dont le corps de ynarbre fier et pur. Près des temples fameux, rend plus divin l'azur, Enseignant aux regards de la foule qui passe Un amour dépouillé de désir et d'audace. Mais elle est belle encore ; ses grands yeux sont très bleus, Sur chaque épaule tombe un flot clair de cheveux.

Ses seins sont abondants, et des deux mains ouvertes

Elle invite le monde à ses beautés offertes.

Quand le vaisseau blanchit les flots qu il fait jaillir ,

De grottes de cristal elle semble sortir.

Et, toute ruisselante, émue et radieuse,

Naître comme autrefois de la mer écumeuse.

Elle se plaît, dit-on, à l'incessant baiser

Que le peuple des flots soulevés vient poser

Sur ses flancs dont la chair leur répond et tressaille,

Dans leurs fluides bras elle cambre sa taille.

Et sourit d'exciter les désirs des Tritons,

On dit que la galère, aux rivages bretons. Dans des îlots brumeux et parsemés d'épaves. Pour les marchands de Tyr va chercher des esclaves, Des femmes aux corps blancs, amples et lumineux. D'aiguë marine est fait le globe de leurs yeux. Leur regard azuré, tout agité d'alarmes. Verdit comme la mer et durcit sous les larmes. Lorsque leur maître grec met la main sur leur bras. Mais il sait s'adoucir en caressants éclats , Et devenir d'un bleu clair, limpide et suave. Dont la promesse est sûre, et dont la joie est grave. Il arrive parfois qu'elles aiment celui A qui son or les livre, et leur farouche ennui

S'ouvre comme un pays riche en charmes étrayiges.

Animé de beautés semblables à ces franges

Dont la lueur céleste encliante leurs hivers ;

Leurs corps sont orgueilleux et leurs amours sont fiers ;

Belles de grâce vague et de mystère tendre ,

Le cœur quelles ont pris ne se peut plus reprendre;

U ardente passion de la grecque à l'œil ?ioir,

Et son art du plaisir ont un moindre pouvoir

Que leur attrait sauvage oii la fougue s'allie

A des instants de rêve et de mélancolie.

Sous leur ciel hibernal aux jours neigeux et courts,

Fénus va les chercher, pour parer les amours

Des pays où son myrte est en fleur !

Le troisième Des vaisseaux est plus grand et fort : une trirème Au bordage élevé, qui montre, sur son flanc. Les trous des avirons montant en triple rang. La figure qu'il porte à sa proue est Bellone, Déesse meurtrière ; un lourd casque couronne Sa tête dont la bouclie, ouverte pour crier, Change la voix des vents en appel meurtrier ; Son buste est cuii-assé de bronze, des cnémides Dépassent de sa robe, et ses mains homicides

Ont l'une un bouclier et l'autre un jauelot. Quand le soleil couchant couvre de sang le flot, Elle a l'air de courir sur un champ de bataille ; Quand l'assaut de l'orage et des houles l'assaille , Et qu'ils poussent contre elle, avec des hurlements, Leurs escadrons pressés de chevaux écumants Qui frappent le ciel noir de leurs crinières blanches, Dans leur masse effarée enfonçant jusqu'aux hanches. Elle affronte, vainc, rompt, écrase leur fureur-. Et lorsque, tout-à-coup, la tragique lueur D'un éclair, sur le ciel ténébreux, l'illumine. On la voit flamboyante, effroyable et divine. Châtier l'ouragan d'un geste courroucé.

Portant l'aigle d'airain au haut du mât fixé, Son navire est chargé de soldats ; son office Est de courir les mers en y faisant justice. De saisir les forbans dans leurs ports clandestins. De les suivre à la course, et, quand ils sont atteints. De les pendre , vivants ou morts, à la mâture , Et de laisser leur barque errer à l'aventure. Avec un corps sans télé au lieu de timonier. En empestant les airs d'une odeur de charnier. Et la nef expiant ses œuvres scélérates. Montrant du nord au sud leur supplice aux pirates.

Fogue et roule au milieu d'un cercle de requins.

Ainsi les trois vaisseaux, pour de divers destins,

Portent à leur avant trois diverses figures.

Leurs impassibles fronts couronnés de verdures,

Les trois Divinités reposent aujourd'hui

Dans la baie écartée où l'eau paisible luit.

La paix leur rend un air plus gauche ; l'on devine

Dans leurs membres massifs leur sylvestre origine.

Et leur aspect retour?ie au chêne paternel.

Le miroir où se peint, avec l'azur du ciel.

L'immobile blancheur d'un nuage immobile.

Répète, renversés et rangés à la file,

Leurs trois corps, aussi nets que ceux qui sont dans l'air.

Parfois un gonflement vient de la haute mer.

Un léger gonflement qui déforme et qui plisse

Tout ce que l'eau reflète à sa surface lisse.

Et, passant sur leur calme et leur placidité.

Étire et rompt leur groupe aussitôt rajusté.

Ils semblent s'ennuyer, oisifs, dans cette trêve

Dont la sécurité chétive leur enlève

Avec les hauts périls leur raison d'être Dieux .

Il leur faut les grands vents, lesgrajids flots, les grands deux ,

Et les grands jeux des mers, dignes de leur courage.

Pour qu'un regard divin revienne à leur visage y Et que leurs vastes corps semblent légers et beaux !

Cependant les marins, assis sous les arceaux Dont une vigne a ceint l'auberge de la rive. Fêtent, à grand fracas d'allégresse massive. Le droit de dissiper, en un jour tôt enfui , Des mois de discipline inflexible et d'ennui. Sous l'ombre et le soleil entremêlés des treilles. Où du vin répandu fait venir les abeilles. Hommes de mainte race et de tous les climats, Germains blonds et barbus, latins au menton ras. Secs arabes muets, et nègres au prompt rire , Ils mélangent, aux sons d'une mauvaise lyre Qu'un chanteur ambulant tracasse à doigts rétifs» En langages divers des lambeaux de motifs Qui viennent de chansons autrefois entendues. Leurs âmes, sur l'ivresse à demi suspendues. En des vols dispersés et d'étranges retours, S'en vont vers des pays lointains, vers des amours D'habitude oubliés et que le vin ravive. Vers des cités, ou vers la chaumine chétive Où la mère est assise, avec son front fléchi , Sur le seuil que le pas du fils n'a plus franchi

Depuis qu'il la laissa pleurante dans la porte. Pauvre vieille, qui sait ? Peut-être est-elle morte ! Ou peut-être elle croit que son enfant est mort. Ou quelle est oubliée! Allons du vin encor! Et les filles aux yeux hardis, aux gorges drues, Laissant courir les doigts sur leurs épaules nues. Se penchent pour remplir les coupes de vin frais. Dans leur geste, leur joue effleure de si près Les lèvres du buveur qu'il faut quelle les touche , Et le chemin est court de la joue à la bouche . Quelquefois un baiser sonne à chaque côté. Et c'est un triple rire aussitôt éclaté. Ou bien^ selon l'humeur du vin, c'est une rixe. Et l'un des deux galants, l'œil soudain dur et fixe. S'éloigne, grommelant et touchant son couteau. Là bas, un poing fermé , tombant comme un marteau, Frappe la table et fait s'entrechoquer les coupes. Et les filles, toujours, glissant parmi les groupes, Raillant l'un, baisant l'autre, écartant celui-ci. Taquinant celui-là, sans frayeur ni souci Des disputes, des cris, des jurons, des querelles Oui, sous leurs bras levés, naissent à cause d'elles. Font, viennent, en versant de leurs pichets d'étain Le flot clair ou pourpré de l'un ou l'autre vin.

g2 DANS LA LUMIERE ANTIQUE.

Le j 0117' baisse, la yner se couvre au loin de brume.

Parmi les pins du cap une lune s'allume;

Les trois Dieux, par degrés devenus incertains,

Sur les flots obscurcis se sont ensemble éteints;

Mais chaque proue encor porte, blanche et blafarde,

L'image qui toujours devant elle regarde.

Et qui, de ses grands yeux infatigués, conduit

Le navire à travers les brouillards et la nuit.

On hisse à demi-mdt le fanal de veillée ; Dans l'ombre plus épaisse et toute ensommeillée. L'homme de bord rappelle à long cri les marins. Ceux-ci, parmi des jeux, des rires, des refrains , Reviennent, ramenés chacun dans sa chaloupe. Et, par l'échelle en corde attachée à la poupe. Remontent sur le pont rayé d'ombres d'agrès. Quelque chose d'austère, où meurent leurs excès. Les saisit; ils s'en vont, calmés, presque en silence, Dormir du lourd sommeil que le hamac balance. Demain, lorsque Vaurore, au haut de chaque mât, A chaque pavillon rendra son propre éclat. L'un est d'or, l'autre bleu. Vautre couleur de flamme, Ils reprendront la barre, ou l'amarre ou la rame; Puis les jours reviendront d'effort et de danger. L'aventure le long d'un rivage étranger,

LE LIVRE MARIN. g3

La crainte du bas-fond, de Vécueil, du pirate , Les longs mois où les jours unis perdent leur date, Et r incertain retour vers un moment pareil A celui dont Vivresse alourdit leur sommeil. Mais les Dieux protecteurs resteront à la proue , Dont la force toujours triomphante se joue Des embûches des flots et des airs inconstants. Et dont la vigilance est maîtresse du Temps.

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