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RECUEILLEMENT

à Louis yallas.

Parmi les jours divers que douze mois déroulent

Des bourgeons d'une minée à ceux de Van qui suit.

Et des premiers émois que les ramiers roucoulent.

Dans Vair tout attentif et déjà tout séduit,

A ceux que les ramiers qui sont nés d'eux redisent,

A travers tant de jours que teignent les saisons,

Ceux qui sont lourds d'orage et d'arcs-en-ciel s'irisent.

Ceux qui sont verts et vifs et vibrants de chansons.

Ceux qui sont transparents dans leur cristal bleuâtre,

Ceux qui sont tout en or et très silencieux, ||

Ceux qui sont tout en sang et pareils au théâtre

Où des gladiateurs se massacrent entre eux.

Ceux qui sont tout en perle en leurs tentes de nacre,

Et ceux qui font du monde un spectacle précis.

Et ceux durant lesquels il n'est qu'un simulacre.

Comme dans un sommeil nage un rêve indécis,

A travers tant de jours aux changeantes figures,

J'en choisis quelques-uns, au gré de mon humeur.

Et sous leur grand silence ou leurs nombreux murmures,

A chaque an qui revient, je vais ouvrir mon cœur

Et revoir mon passé, dans quelque solitude.

C'est parfois près d'un fleuve, ou dans le cœur des monts,

Dans un val rocailleux, mélancolique et rude.

Au milieu des étangs, au bord des bois profonds.

Sur un penchant au pied duquel s* enfuient des plaines.

Couvertes de travaux et de hameaux lointains.

Délaissant les désirs et dépouillant les haines.

Tout ce que l'avenir cache encor en ses mains.

Et tout ce qu'aujourd'hui dans les siennes tourmente.

Je n'apporte de moi que ce que f ai vécu.

Ma part tantôt heureuse et tantôt inclémente.

Ce que fai d'un vainqueur, ce que j'ai d'un vaincu.

Je compte mes efforts, je mesure mes fautes.

Je place mon bonheur auprès de mon chagrin.

Je revois mes espoirs, enfuis comme des hôtes

Qui partent en cueillant les roses du jardin.

Ce que j'ai désappris ou conservé de rêve.

Ce qui voulait rester, ce qui reste en effet.

La rouille qui s'est mise à la lame du glaive,

Et ces coups du Hasard dont tout destin est fait.

Parmi tous ces débris de ce qui fut moi-même,

Car nul ne tient jamais que des fragments de soi.

Je vois mieux quon ne vit vraiment quen ce quon aime.

Et quun seul dévoûment sauve du désarroi.

Le cœur que nous avons, tout étroit quon l'estime.

Est encore trop grand pour se remplir de nous.

Nous sommes si petits qu'il est comme un abîme

Où notre être fuyant et constamment dissous

Se perd en ne laissant que des mémoires vaines.

Comme les filles qui, sous la rougeur du soir.

Font suspendre leur vase au goulot des fontaines,

Sous le masque de bronze austère d'un Devoir

Il faut aller porter notre âme et la suspendre. m

De là coule le flot large, pur et constant.

Qui, sur nos changements ne cessant de s'épandre.

Baigne de sûreté notre être inconsistant.

Et garde plein ce cœur qui par nous restait vide.

Ainsi passent ces jours chers et récompensés !

D'une acceptation triste mais intrépide

Je considère alors tous mes chagrins passés ;

Et d'un dédain plus haut et plus fier je dédaigne

Ce que saisit la main des coureurs essoufflés ;

f emporte, pou?' un an, la sagesse qu enseigne

La nature immuable à nos esprits troublés.

Et le sens résigné de ce qu'on peut atteindre,

Et le sens affermi de ce quon doit tenter.

Et le sens attendri de ce qu'il sied de plaindre ;

Et mon front, de longtemps, ne sait plus s'irriter.

Mais entre tous ces jours d'isolement austère.

Quels que soient leur soleil, leur place ou leur saison.

C'est vous, par dessus tous, que mon âme préfère.

Vous dont elle aime mieux ressentir la leçon.

Vous dont le baume est fait de beauté souveraine.

D'où je reviens plus humble et plus réconforté.

Jours alcyoniens où la mer est sereine.

Jours lumineux et sûrs de paix et de bonté !

LES EPISODES. lOl

SACELLUM VENERIS.

En traversant le bois, je découvris soudain, A l'endroit où le val rocheux devient plus ample y Un petit édifice ayant l'aspect d'un temple, Mais de travail parfait et d'un noble dessin.

Sur quelques bas degrés assis avec noblesse, Bâti de marbre blanc par le soleil doré, De piliers délicats il était entouré.

Que l'acanthe parait de sa riche souplesse.

Sur les quatre côtés courait, au Jiaut du mur,

Une frise sculptée où de joyeuses bandes

De femmes aux corps nus, qui tenaiejit des guirlandes.

Se suivaient et dansaient sur un fond teint d'azur.

Son blanc fronton pointait une double statue. Qui montrait Mars dormant aux genoux de Vénus, Les membres du guerrier divin reposaient nus, La déesse rêvait à demi-dévêiue ;

Ses cheveux étaient d'or , sur son bras amolli Sa ceinture défaite encore était jetée, L'or courait aux deux bords de sa robe écartée Qui laissaient voir sa gorge et son ventre poli.

Mars à ses pieds vaincu dormait sa lassitude ; Elle, le front levé, ne le regardait pas ; On devinait l'oubli de leurs récents ébats Dans sa hautaine, calme et sereine attitude.

Ses yeux faits d'émeraude avaient un regard clair Qu'on ne pouvait saisir et qui semblait vous suivre Il semblait pour vous seul s'illuminer et vivre. Mais il portail en lui l'infini de la mer.

Il emplissait le ciel de charme et de tendresse. On n'en pouvait saisir ni le bord, ni le fond, On se sentait perdu dans son gouffre profond, Et pourtant on croyait posséder sa caresse.

LE LIVRE DE VENUS. lo3

Si bien que ces doux yeux, inépuisablement , Par ce regard puissant, source de servitude , Pourraient rassasier toute une multitude De promesse, d'espoir, de joie et de tourment.

Sur la bande qui court dessous le frontispice, En lettres d'or brûlant frappé par le soleil Fa qui le reflétaient comme un miroir vermeil. Étaient écrits ces mots « Vénus Dominatrice ! »

Je me sentis craintif et détournai les yeux : Le temple se dressait dans un lieu plein de grâce , Une prairie en fleurs l'entourait d'un espace Découvert que gardaient des cyprès hauts et vieux

On y voyait pousser, près du jeune platane. Le grenadier touffu, le cytise léger ; Une vasque versait son cristal passager Sur des gazons hewrux qu aucun été ne fane ;

En filet musical ce cristal s'écoulait, Pénétré des reflets, parsemé des pétales D'amarantes, d'oeillets, de lis, de digitales. Sur lesquels V or fiévreux d'insectes pullulait.

Ici des myrtes verts, et là de belles arches De pampres où brillaient de lourds raisins dorés ; Des rosiers foisonnaient tout autour des degrés. Dont les roses tombaient sur le marbre des marches.

Des colombes, volant en grand nombre, inondaient L'air de roucoulements ardents, pleins de l'extase Qu'ont les soupirs humains quand l'amour les embrase, Et leurs couples lascifs partout se possédaient.

Elles se poursuivaient en se cherchant entre elles. Quand se trouvaient les deux qui voulaient se choisir. Elles mêlaient leurs becs, et voilaient leur plaisir Dans le frémisseynent éperdu de leurs ailes.

Leur lent vol rose et gris où des ors s'embrasaient Jetait sur les piliers un jeu d'ombres légères.

LES ÉPISODES. lo5

Ou, le long du fronton et sur les acrotères Se posant, les parait de fleurs qui se baisaient.

Un parfum s* exhalait du sol et des feuillages. Etrange, à la fois doux et lourd comme le miel. O mer ! ton âpre souffle et tes senteurs de sel Seuls durcissant les corps, yiour rissent les courages.

Ce parfum plus pervers que ceux des encensoirs Où rinde sait mêler ses occultes puissances. Par les sens alanguis de molles défaillances. Allait évaporer la source des vouloirs ;

Tout s'effaçait par quoi Vêtre humain se possède ; Tout était remplacé moins par Vdpre désir Des voluptés que par V attrait de se sentir Glisser dans le néant profond qui leur succède ;

Parfum fait pour les morts : ambre, musc, myrrhe et nard; Et mes yeux , malgré moi , revinrent sur le temple. Sans oser se lever vers celle qui contemple Le monde entier troublé par son calme regard.

J'aperçus tout à coup, entre deux fins pilastres ,

Une porte d'ivoire avec une clef d'or ;

Le désir me saisit d'entrevoir le trésor

Où des joyaux devaient former un amas d'astres.

Un iîîstant f hésitai, puis franchis les degrés; Dans sa témérité ma main plus sûre et forte Détournant la clef d'or, poussa la lourde porte Qui balaya la nuit de rayons engouffrés.

Je demeurai sans voix et, contre la muraille, Je me soutins tremblant, épouvanté, hagard, Ëtreint d'ombre, impuissant à rompre mon regard. Et suant la sueur d'un homme qui défaille.

Ce trésor qui gardait en secrètes splendeurs Les gemmes de la terre et les perles de l'onde. N'était qu'un rouge tas d'odeur nauséabonde. Un ignoble charnier où pourrissaient des cœurs.

Tous étaient déchirés ; leur plaie ancienne ou vive Laissait en filets clairs ou sombres fuir un sang Qui formait sur le marbre un exécrable étang Que du sang noir figé fermait comme une rive.

Et quelques-uns étaient tout palpitants encor Ainsi que des oiseaux blessés , leur plaie ouverte Battait en jets pourprés ; maint autre était inerte , Il ne s en égouttait qu'un sang visqueux et mort.

Et c'était un spectacle affreux ; comme un homme ivre Qui vient de voir commettre un crime, et qui s'enfuit, Et qui court emportant ce crime devant lui, Sans qu'à travers les champs sa fuite l'en délivre,

Sur ce monceau de cœurs jetant cette clef d'or. Je me précipitai loin de ce temple infâme, Par le val que le soir rayait de longue flamme; Et, sur les derniers rocs, me retournant encor.

Je vis, dans sa paisible et noble contenance ^ La Déesse aux doux yeux, sereins et lumineux ; De leur limpide azur elle embrassait les deux, Et semblait me choisir de leur regard immetise.

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