LE MARCHAND ET L'HETAÏRE
Le Marchand.
Toi dont le métier est d'aimer toujours , Te ressouvient-il de tous tes amours ?
Comme un flot qu'un autre efface et remplace , Plus d'un disparut, sans laisser de trace. Sans un souvenir pour le prolonger, Qu'il fût véritable ou fût mensonger.
L'HÉTAÏRE
// est vrai qu'aimée ou qu'aimant moi-même, Je pourrais garnir plus d'une trirème De rameurs assis sur les trois gradins. Si tous mes amants tenaient dans leurs mains Les longs avirons qui, sous leurs rangées. Frappent sur les eaux d'écumes frangées.
LES e:pisodes. 121
Le Marchand.
De cet équipage où chaque rameur Connut ton délice et vit ta splendeur.
Combien ont glissé hors de ta mémoire ? Que de fronts touchés par tes doigts d'ivoire , Dont ta lèvre pourpre a perdu le nom l Qîie d'épis tombés du char de moisson !
w L'HÉTAÏRE.
Sur des milliers d'yeux, sur des yeux sans nombre,
Mes cheveux épars ont penché leur ombre ;
Et mon souvenir ne conserve pas
Tous les soirs heureux qu'ont connus mes bras;
Sais-je les baisers cueillis par ma lèvre ?
Sait-on les rameaux qua touchés la chèvre}
Le Marchand.
Parmi tant d'amours morts dans tes oublis. Oui s'en sont allés où s'' en vont les plis
Et les glissements fuyants des nuances Que prend et que perd la robe où tu danses , Femme aux yeux changeants, n'en est-il aucun Dont ton cœur conserve encor le parfum ?
L'HÉTAÏRE
Quel désir as-tu de vouloir connaître Si mon cœur divers est fidèle ou traître Au maître d'une heure, à Vhote d'un jour Que f oublie ou non leur passage court, T'ai-je donc aimé, toi qui m'interroges, Homme couronné d'aneth et de sauges ?
Le Marchand.
Si tu m'as aimé! Ne le sais-tu pas?
Mon être a gardé l'odeur de tes bras.
Quand tes blanches dents mordaient mon épaule!
Et je viens revoir l'amical vieux saule
Qui nous abritait sous son dôme obscur.
Quand le croissant d'or luisait dans l'azur.
L'Hétaïre.
Es-tu donc celui pour qui, douce et pure, J'ai laissé tomber ma jeune ceinture ?
Je craignais tes mains sans les déjouer ! Et jamais mes doigts nont su renouer Vécharpe légère à Vénus ojferte; Ma robe à V Amour est restée ouverte.
Le Marchand.
Je suis celui-là l Les ans m'ont changé ,
J'ai PU des cités et j'ai voyagé
Aux bords inconnus de terres lointaines,
Sous tous les climats j'ai porté mes chaînes.
Car le souvenir dont j'' étais charmé
A fait que jamais je n'ai plus aimé.
L'HÉTAÏRE
Moi, j'ai fait couper le tronc du vieil arbre. Et mis en sa place un Dieu Pan de marbre
Hors les jours sacrés au rythme des mois ,
Les grappes d'amour craquaient sous mes doigts.
Et le souvenir de l'ancienne ivresse.
Ma, pour la trouver, fait aimer sans cesse.
Le Marchand.
Les ans dont la neige a blanchi mon front, A tes traits divins n'ont point fait d'affront! Tu restes toujours belle et désirée !
Et la même odeur de chair adorée.
Dans l'air alangui que ta grâce émeut.
Fait de tout passant celui qui te veut.
L'Hétaïre.
Si les ans n ont point touché mon visage, Si Vénus daigna prolonger l'usage De mon souple corps à son culte offert, Peut-être mon cœur a-t-il plus souffert , Et le ruisseau clair de mon rire ondoie Sur peu d'espérance et sur peu de joie.
Le Marchand.
Je suis reveyiu cV étranges pays , Riche de joyaux, de colliers sans prix. Où le béryl brille avec Vémeraude, D'or pur, de saphirs, d'opales où rode Un iris mourant toujours ranimé.
De tissus plus fins que de l'air tramé.
L'HÉTAÏRE
Entre sous mon toit! Une esclave habile Sur tes membres las fera couler l'huile, Une autre à ta soif offrira le vin , Uie autre des fruits, du miel à ta faim. Et, pour ton soynmeil, la lente flûteuse Ouvrira l'abord d'une nuit heureuse !
r Le Marchand.
Nul sommeil n'est doux qui ne rêve à toi ! Et qu'est la beauté des nuits sans l'émoi
Par qui tu fais dieu le mortel qui t'aime ? Laisse-moi placer, comme un diadème, Sur ton front altier, un si lourd poids d'or Oue vers mon désir il s'incline encor !
L'HÉTAÏRE
Lequel de nous deux brisa le calice ?
J'attends un soldat gaulois, mon caprice, A qui mes baisers, ce soir, sont promis ; Je n ouvrirai pas ses bras endormis.
Pour te voir partir, quand poussant la porte Tu suivras la route où ton sort t'emporte.
Le Marchand.
L'hospitalité que tu veux m' offrir N'est qu'un jeu cruel; tu voudrais jouir De mes yeux brûlés d'envie et de larmes ! Plutôt les chemins noirs et leurs alarmes Qu'un repos pareil, reçu sous le toit Où je sais qu'un autre est étreint par toi !
L'HÉTAÏRE
C'est toi qui laissas, jadis, par ta fuite, La fillette en pleurs, la vierge séduite ; Mille talents d'or et tant de bijoux ^e leur clair amas monte à mes genoux, Ne donneront pas la femme vendue 4 celui par qui l'enfant fut perdue.
Le Marchand.
Ne le sais-tu pas ? La seule Vénus
jarde la splendeur de ses blancs seins nus,
^t l'inaltérable éclat du sourire !
Wul cofps n'est taillé dans le dur porphyre.
Les rides viendront, et tu connaîtras
^ irgret des biens dont tu ne veux pas.
L'HÉTAÏRE
larde tes joyaux, tes tissus, tes gemmes ! ^t si le Malheur, dans ses stratagèmes
Dont le long calcul caché nous confond, Doit atteindre un jour mon sort vagabond. Je saurai qu'au moins, et j'en serai fier e. Mon mépris de toi gît sous ma misère.
Le Marchand.
Que bientôt Vénus, juste en son courroux, Fasse que ton corps, objet de dégoûts.
Soit flasque de chair, et flétri de rides. Et que l'arc baissé de tes reins rigides Traîne au long des murs ton spectre hideux, Squelette jauni, momie aux yeux creux !
L'HÉTAÏRE
Et toi, que le dieu des gredins. Mercure, Le dieu du larcin, du vol, du parjure. Dieu de ce qui ment et ce qui corrompt. De toi fatigué, te casse le front.
De son caducée, emblème de fourbe, Où les deux serpents enlacent leur courbe !
Le Marchand.
Je te vois, cVim pas toujours prêt à choir. Cheminer, geignant ; ton bras sec et noir Tremble en s appuyant sur une béquille ; Et sous un Jiaillon de vieille guenille. Ton vieux corps plié, chétif et tordu . A l'air du débris d'tin oiseau pendu l
L'HÉTAÏRE
Je te vois aussi 1 le dur caducée.
En frappant ton front, fêla ta pensée ;
Elle fuit partout ; un balbutiement
Épais a saisi ta langue qui ment,
Et ton verbe informe est une souillure ;
Adieu 1 car f entends mon Gaulois qui jure l
l30 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.