TENAX AMOR
Qu'as-tu donc y Mélanthus? Ta face est sombre et jaune,
Et tes yeux sont mauvais comme ceux d'un pieux Faunt
Qui ne peut plus courir les forêts, et qui voit
Les Dryades passer près de lui sans effroi.
Elles se rient de lui, le provoquant d'un geste
De tendresse ironique ou de nargue immodeste.
Il sait quelles fuiront, et ses jarrets perclus.
Son souffle raccourci ne lui permettent plus
De les prendre à la course et de se venger d'elles.
Crispant ses doigts noueux sur ses cuisses rebelles,
Il regarde morose, hypocondre et jaloux,
Ces corps blancs qui, jadis, lui furent chers et doux.
Son vieux masque haineux et méprisant ricane.
Son vieux front travaillé de rides s'ensafrane
LE LIVRE DE VENUS. l3l
De colère, de fiel, et de désir amer.
Vraiment, 6 Mélanthus, je te trouve un peu Vair
De ce Faune farouche et morne sous son chêne.
Je lui ressemble peu, Lysiclès, car je traîne.
Au contraire, un amour qui ne yne lâche pas,
Dont je suis possédé, dont pourtant je suis las.
Je souhaite oublier une femme perverse,
Et je souhaite en être oublié ; je disperse
Le goût de son ivresse à travers des amours
Que je prends pour tuer celui-là, mais toujours
Je le retrouve en moi quand j espère être libre.
Il semble qu'il m'a pris si profond quen la fibre
De mon être il agit, et que c'est encor lui
Qui me reçoit partout où je crois F avoir fui.
La femme que je hais est la femme que j'aime,
Et cette femme m'aime et me hait elle-même.
Nous nous serrons l'un l'autre en voulant nous quitter,
Et nous nous possédons sans moins ?ious détester.
Dans chacun de nous deux et jusqu'au fond de l'àme
Se poursuit ce combat de rancune et de flamme.
Je ne puis renoncer à son beau corps ojfert,
J'ai péfiétré son cœur sans épuiser sa chair,
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Eu sachant mon mépris, sa chah' me veut encore ; Dans les embrassements d'un plaisir qui s abhorre, Nous nous entrelaçons comme des ennemis. Nos délires haineux ont des soupirs gémis. Nos baisers forcenés sont vraiment des morsures. Et le matin nous voit saignant de nos blessures. Pour libérer mon cœur des hontes de mes sens, fai prié tous les Dieux, brûlé tous les encens. Vainement ! Je pourrais immoler des victimes Par troupeaux assez grands pour combler des abîmes Que je n'obtiendrais pas, de tout leur sang versé, La goutte d'eau lustrale; et j'ai parfois pensé Que la seule hécatombe à guérir mon supplice Serait d'aller m' offrir moi-même en sacrifice.
Tu vois, je ne suis pas ton Faune ; il me plairait De n'avoir de tourments d'amour que le regret Qu'il m'ait abandonné pour en poursuivre un autre l Dis à ton chèvre-pied que dans l'herbe il se vautre. En soufflant de vieux airs dans sa vieille syrinx. Hélas ! je suis plutôt celui que tient le Sphinx Confus que son énigme ait été devinée ; Il étreint d'autant plus sa proie emprisonnée
LES ÉPISODES. l33
O^ie son captif, puissant du secret découvert, Dès quil ne serait plus retenu par sa chair. Deviendrait son vainqueur, son justicier, son maître. Mais tant quil le possède y il ne lui permet d'être Quune victime do?it le triomphe orgueilleux Se tord en agonie entre ses bras hideux. Que si tu veux plutôt une moins rude image. Moins sonore de mots virils, d'où se dégage, En sons plus féminins, le charme sans pitié Dont le secret ravage émeut ton amitié. Je veux^ les mains en sang, chasser une Chimère Au plumage admirable et riche de mystère. Cramponnée à mon cœur de ses griffes d'airain. Et, pour l'en arracher, je déchire mon sein.
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