‹ Dans la lumière antiqueChapitre 26 sur 41 · L'AMOUR TISSERAND · texte numérisé non relu

L'AMOUR TISSERAND

Je rêvais et voici ce que je vis en rêve :

Penché sur un métier, tel que ceux où, sans trêve.

Les femmes à la main rapide et voltigeante

Font aller et venir la navette fréquente ,

D'où naît le souple lin et la solide toile

Qui seront la tunique ou la robe ou le voile, 9

L'Amour, du geste adroit des plus vieux tisserands,

Tissait un tissu fait de deux fils différents.

L'un était un fil d'or, et l'autre un fil de laine.

Et l'un était la trame et l'autre était la chaîne.

Tirés de deux fuseaux dont l'un était d'ivoire.

Et dont l'autre, son frère, était de corne noire;

L'un tournait sur un clou d'argent, l'autre de fer.

Semblable à ces rayons dont le ciel entrouvert

LE LIVRE DE VENUS. l35

Réveille la rosée à la première aurore, Ou à ceux dont, au soir, le bord des rnonts se dore. Le premier de ces fils était fait pour tisser Le voile qu'au printemps les vierges vont placer , En déroulant leur jeune et pudique cortège , Aux pieds de la Déesse au front pur qui protège L'Attique et sa cité, de son regard bleuâtre. L'autre, rude, était bon pour un manteau de pâtre. Pourtant de ces deux fils naissait un seul tissu. Et je dis à l'Amour : « Ta main, à ton insu y » Pendant que ta pensée est ailleurs et voltige, » Comme une guêpe assiège un fruit mûr sur sa tige, » Autour d'un cœur humain qui pressent ta piqûre, » Ta main, bien quelle semble industrieuse et sûre, » O tisserand distrait, entrecroise deux fils » L'un à l'autre opposés ; et sous les vols subtils » De ta navette naît une étoffe bizarre » Dont la chaîne est grossière et dont la trame est rare. » Pourquoi mêler cet or à la laine commune, » Et réunir ainsi dans la même fortune » Deux choses qu'attendaient des destins si dive?'s: » Celle-ci les travaux, les périls, les hivers, » La poussière, la boue et le vent des chemins, » U usure des conflits et des combats humains,

» Fain émoi que le sage avec pitié contemple ;

» Celle là le repos d'un palais ou d'un temple. »

Mais l'Amour souriant, sans cesser le travail

De sa petite main rose comme un corail.

Et sans quitter des yeux les trames poursuivies ,

Me dit « En un tissu, je tisse vos deux vies,

» Je joins tes jours aux jours de la femme qui t'aime,

» Et la laine à l'or fin, puisque c'est l'or lui-même

» Qui veut se réunir à la laine grossière;

» Et ta sagesse est courte, 6 mortel téméraire. »

LES ÉPISODES. i3y

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