‹ Dans la lumière antiqueChapitre 28 sur 41 · LA COUPE DE JADE · texte numérisé non relu

LA COUPE DE JADE

Le sein de mon amie est admirable et pur.

Son globe est sans défaut, et comme un marbre dur,

Alors quelle est debout, il point sur sa poitrine ,

En gardant au milieu sa tache purpurine ;

Il est d'un grain si fin, si ferme et si poli

Que le bandeau froncé n'y laisse point de pli

A l'endroit où le bord de la robe le coupe.

J'ai moulé sur ce sein de déesse une coupe Par qui je suis fameux entre tous mes amis. L'ancien art des potiers, de père en fils transmis. Et toujours plus parfait en ses formes nouvelles, N'avait point rencontré de lignes aussi belles. De galbe aussi parfait que le trait de ce sein. Ni de courbe d'un rythme aussi noble eî divin.

Lorsque l'obéissante et la fidèle argile, Eparse sur la chair que mon doigt frotta d'huile y Meut donné cette conque où seuls, libres et nus. Se pourraient adapter les seins clairs de Vénus, Je la taillai moi-même en tin morceau de jade Blanc, laiteux, tranparent, où le jour se dégrade En ondoiements moelleux de faible azur veinés. Pierre douce au toucher pour les doigts affinés. Plus lisse qu'un métal, mais émue et profonde Comme une chair, et molle au point qu'elle réponde A la main qui la presse et la sent s'animer. Et pourtant l'acier fin ne peut pas l'entamer. Et rieyi ne la polit que sa propre poussière ! Elle accueille et retient la mouvante lumière , Non par sèches clartés et par vides éclairs , Mais par lents glissements pleins et doux, recouverts Du toucher onctueux et souple de la vie. Attirant toujours plus la vue inassouvie. On dirait que la chair des Dieux, d'antiques Dieux Ensevelis aux temps où s'écroulaient les deux. S'est, dans l'obscur sommeil mille fois séculaire, Chatigée en immortelle et magnifique pierre. Comme, vainqueur aussi des longs destins subis. Leur sang impérissable a créé des rubis.

Et des pleurs de déesse ont formé des opales.

Pierre humaine par ses émois tendres et pales,

Sa palpitation intérieure, au fond

De laquelle respire et bat un cœur profond.

Je ne sais quoi de cher, de caressant, de triste!

Pierre divine aussi dont la force résiste.

Dans son incorruptible et chaste pureté ,

Aux flots du Temps par qui le monde est dévasté.

Nulle autre ne pouvait rendre à la fois la grâce,

La souplesse, l'éclat et la fine surface,

La tiédeur et l'émoi délicat de ce sein.

Et la tendresse aussi du doux cœur qu'il contient, I

Tout en préservant par la force et la durée

Ce qui gît d'éternel en sa forme sacrée.

Lorsque mon long travail chèrement accompli

M'eût livré ce beau globe enfin pur et poli.

Je n'ai voulu d'aucun ornement sur la pierre.

Ni fruit, baie ou raisin, ni feuilles, pampre ou lierre.

Ni fieur, rose ou laurier, rien que le pur dessin

Que la ligne impeccable et divine du sein.

Mais f ai, des deux côtés, fixé, pour servir d'anse.

Deux rubis non taillés dont, l'éclat se balance.

Et qui sont accrochés avec deux griffes d'or Dont la pince parait juste toucher le bord. Coupe digne des dieux, digne d'être tenue Entre les doigts de Zeus, quand Hébé demi-nue Lui verse le nectar qui parfume les deux. Quand je V emplis de vin vermeil et lumineux, Elle seynpourpre ainsi que le fait son modèle Lorsque sur lui l'amas de mes baisers se mêle ; L'ivresse que fy bois ressemble à de V amour. Et ma lèvre frémit, comme lorsqu'il y court L'émoi que le toucher de la chair y fait naître.

Les destins sont obscurs ; je périrai peut-être, Mes yeux devront se clore à la clarté du jour, Douce de contetiir celle de mon amour.

Avant que des saisons les royides alternées Aient ramené le cours de nombreuses années-. Ou peut-être la Mort viendra tard me glacer. Mais, quand ma fin viendra, f aurai peur de laisser A d'autres mains et, plus encore, à d'autres lèvres Qui pourraient l'approcher de leurs impures fièvres. L'image de ce sein dont f ai vécu jaloux; Et je la briserais d'un geste de courroux ,

Ordonnant d'en jeter les éclats dans le fleuve. Afin qu'à son toucher nul baiser ne s'émeuve En ceux-là qui vivront quand je ne serai plus. Si je n'avais dessein que, pour des yeux élus Par qui seuls la beauté dure et se communique. Se garde la splendeur de cette gorge unique Qu'il me fut par les Dieux accordé de baiser. Et je fais aujourd'hui vœu de la déposer Dans l'auguste musée où les blanches statues. De splendeur immortelle et de gloire vêtues, Gardent au respect grave et pieux des humains Les rêves des cerveaux, les chefs-d'œuvre des mains Des purs artistes dont la Grèce fut féconde ,, Fleur, joie, honneur, orgueil et parure du monde !

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