LA NYMPHE
Tout au fond de la baie, où le ruisselé t clair. Comme effrayé soudain devant la vaste mer, S'arrête et se repose, avant de disparaître. Parmi les grands roseaux que lui-même fait naître. Je m'étais étendu, hors des dards du soleil. Paisible jusqu'au bout de V horizon vermeil , La mer silencieuse était bleue et lactée; J'entendis tout-à-coup un bruit d'eau agitée, Foici ce que je vis à travers les roseaux :
La Nymphe était sortie à moitié hors des eaux ; Son corps aux purs contours, plus lisse que l'ivoire. Semblait surgir, superbe et hardi, de la moire Que les flots remués autour d'elle étalaient. Et dont les plis de bleus variés ondulaient
l50 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Comme un manteau glissé de ses épaules blanches ;
Le bord du flot heureux qui caressait ses hanches
Brillait et leur formait une ceinture d'or.
Ses cheveux dénoués tombaient comme un trésor.
Et, trop longs, s'étendaient et flottaient sur la vague ;
Ses yeux glauques avaient un regard clair et vague ;
Sur sa gorge, ses bras, ses flancs, ses seins charmants,
Des gouttes ruisselaient comme des diamants,
Et, tombant dans la mer, en faisaient jaillir d'autres
Plus limpides, plus purs, plus riches que les nôtres.
Des reflets la vêtaient d'un voile de clarté
Semé de ces joyaux qu'effaçait sa beauté.
De la voir je sentis dans mon cœur une fête !
Mais la Nymphe, levant soudain sa noble tête, Ainsi que pour s'offrir étendit ses deux bras , En appelant un nom que je n entendis pas ; Ses nobles seins saillaient dans leur rondeur allier e ^ Et son beau corps tendu, frissonnant de lumière ^ Paraissait plus parfait et tout prêt pour l'amour. Elle restait ainsi, en jetant tout autour Un regard qui, passant par dessus ma retraite , Parut aller errer ardemment sur le faîte Des coteaux recouverts de vigne et d'oliviers Dont les derniers rameaux effleurent les graviers
LE LIVRE DE VENUS. l5l
Roses, î'oux et luisants tout autour de la baie.
Elle semblait s'attendre à voir , sous la futaie
Des hauts arbres tordant leurs rameaux dans le ciel.
Apparaître un chasseur, un pâtre, un immortel^
Celui pour qui battait sa poitrine divine.
Des larmes remplissaient ses yeux d'aigue-marine.
Et sa bouche tremblait d\m sourire anxieux .
Mais elle regardait vainement vers les deux !
Je vis ses pleurs accrus déborder sa paupière.
Et tomber lentement en gouttes de lumière ^
Et son visage pur devenir, par degrés.
Angoissé, douloureux, puis ses traits torturés
Prendre une dureté noble et marmoréenne ,
Où brillait dprement la clarté surhumaine
De ses grands yeux d'azur devenus secs et clairs.
Pareils à ces joyaux qui mettent leurs éclairs
Sur la face des Dieux contemplés par la Gi'èce.
Elle semblait ainsi, fixée en sa détresse.
L'œuvre d'un grand sculpteur épris de désespoir.
Tout à coup, d'une voix dont pouvait s'émouvoir
L'âme obscure qui vit dans les fibres des arbres.
Les cellules des fleurs et les cristaux des marbres.
Elle cria trois fois « hélas ! hélas ! hélas ! »
En secouant sa tête et se tordant les bras ;
l52 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Puis, couvrant brusquement de ses mains son visage.
Elle tomba, comme un grand lis dans un orage,
A la renverse. — Un jet de cristaux lumineux.
De mouvants lacs d'argent qui se croisaient entre eux.
Et sur lesquels glissaient des remous de turquoise
Qui se froissaient en plis heurtés d'un bleu d'ardoise.
Cachèrent un instant la déesse. Mais l'eau
Apaisant par degrés son frémissant réseau,
J'aperçus, au milieu de grands cercles splendides ,
Dans des azurs encor tout émus mais limpides.
Descendre lentement son beau corps douloureux. .|
Elle tenait toujours ses deux mains sur ses yeux.
Et ses cheveux flottaient en vagues d'or sur l'onde.
Je la vis s'enfoncer dans la clarté profonde
Oîi commence à monter le crépuscule vert
Qui remplit les muets abîmes de la mer ;
Je vis son corps trembler, pdlir et se dissoudre.
Et ses longs cheveux seuls, comme un peu d'or en poudre.
Descendre plus avant et s'éteindre à leur tour.
Quand mes regards enfin revinrent vers le jour.
Tristes et remontant à regret de l'abîme.
Me retournant, je vis, assis sur une cime
De ces monts recouverts par ces bois d'oliviers.
Distincts sur le bleu ciel parsemé de ramiers.
LES ÉPISODES. l53
Un chasseur qui jouait avec une Oréade.
Je pris par le sentier que la vague dégrade. Et qui suit le contour de la baie, à travers D'aigus genévriers et des tamarins verts, Tantôt sur les rochers, tantôt au bord du sable. Depuis que vit en moi ce spectacle admirable. Mes lèvres ont été muettes, ?iul n'a su Ce qu'en ce clair matin mes yeux ont aperçu.
LE LIVRE D'APOLLON
LES ÉPISODES. iSy