‹ Dans la lumière antiqueChapitre 30 sur 41 · APOLLON ET DAPHNE · texte numérisé non relu

APOLLON ET DAPHNE

a la mcinoi

re de Lcon Moy.

L'histoire d'Apollon qui pour suint Daphné N'est quun mythe charmant et noble, imaginé Par les Grecs inventeurs de toute poésie ; Leur esprit sage et clair, fertile en fantaisie, Savait toucher de miel les bords d\me leçon.

Le Dieu s était épris de la Nymphe au doux nom.

Mais elle refusait d'aimer et d'être aimée ;

Soit que du cœur des Dieux elle fût alarmée.

Ou bien quelle eût choisi peut-être un cœur humain.

Elle était insensible à son amant divin.

Rien ne la séduisait, ni la grâce suprême

D'un corps plus beau que tous, ni l'or d'un diadème

Moins clair que les cheveux éclatants qu'il ceignait.

Ni l'orgueil d'un amour que sa pudeur craignait,

Ni les présents sans prix, ni les sons de la lyre Que le jeune Immortel, dans son premier délire. Faisait vivre et chanter de son premier amour. Et jamais, depuis lors, les cordes que parcourt Sa main nont tressailli de sons aussi suaves. Tantôt tendres, tantôt pleins de prière ou graves. Tantôt impérieux et d'un ton véhément.

Tantôt ardents et tels qu'ils peuvent seulement Naître des doigts de feu qui tiennent la lumière. Sa jeunesse farouche, impétueuse et fière Goûtait rivresse encor de ses premiers combats ; Il venait d'éprouver le pouvoir de son bras ; Le pouvoir de son cœur devait-il être moindre ? Pourquoi suppliait-il, lui qui pouvait enjoindre ^ Le Python formidable aux écailles d'airain. Il l'avait terrassé, sans que son front serein Cessât d'être joyeux, ses lèvres d'être calmes ; Son arc d'argent déjà se décorait de palmes ; Ses franches flèches d'or infaillibles frappaient Les monstres dans les airs, les monstres qui rampaient, Les bêtes de l'étang, du bois, de la caverne; Les Ténèbres aussi, dont la terreur consterne Les hommes éperdus tournés vers son réveil. Il les ensanglantait de son carquois vermeil ;

LE LIVRE d'aPOLLON. l5g

Et dans rOIympe même on eût craint sa colère ! Et lorsqu'il s'avançait, radieux, sur la terre. D'un pas aérien fait pour fouler Vazur, Laissant clair et jonché de fleurs le sol obscur Sur lequel se posaient ses pieds baignés d'aurore. Il voyait, devant lui, de toutes parts éclore. Pressée et surgissant au bout de ses rayons, L ardente floraison des adorations.

Et celle qu'il aimait, vierge hautaine et dure, Celle dont il portait la secrète blessure Semblait tout ignorer de son double pouvoir. Lorsqu'il la contemplait, feignant ne pas le voir. Et lorsqu'il lui parlait, feignant ne pas l'entendre, Phœbus aux cheveux d'or ! Phœbus à la voix tendre ! Le Dieu qui terrifie et le Dieu qui séduit ! ■*■

La douleur était née avec l'amour, en lui. Car l'amour a toujours la douleur pour corolle. Aucun des Immortels, que leur hauteur isole Au-dessus des tourments qui sont le sort humain. Pas même Zeus qui tient la terre sous sa main Et dont le front est hors des tonnerres qu'il sème. Aucun d'eux n'est exempt de souffrir quand il aime.

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Et c'est pourquoi, peut-être, il leur est doux d'aimer. Mais Apollon sentait son cœur s'envenimer De son orgueil blessé ; d'âpres traits de colère Traversaient son amour ; lui, l' allier Sagittaire, L'incomparable Archer, triomphateur des nuits. S'en allait nourrissant de funestes ennuis Qui souhaitaient l'abri, le silence des ombres ; Les ombres devant lui i^eculaient leurs plis sombres. Et ses ennuis déçus souffraient dans sa clarté. Traînant, sous ses rayons, son tourment irrité. Le souvenir lui vint, l'exemple des audaces Par lesquelles son père, en tant d'illustres places. Ou de ruse ou de force, avait su conquérir Les mortelles sur qui descendait son désir : Lo, Léda déçue, Europe épouvantée.

Loin des siens, sur la mer verdissante emportée Dont les flots blanchissaient sous le taureau neigeux, Europe, réclamant ses compagnes de jeux, Europe y à l'autre rive abordant consentante ! Même d*un don contraint le désir se contente ! Et celles qui pleuraient ont, plus tard, adoré Le Dieu qui les trouva dignes d'un rapt sacré. Et connu la fierté d'avoir, de leurs entrailles. Du sillon fécondé d'immortelles semailles.

Aimant le souvenir de leurs anciens sanglots, Donné des fils fameux, demi-dieux ou héros. Dont piinces et cités revendiquent la gloire ! Lui, fils de Zeus, pleurant sa puissance illusoire. Portant au haut des airs son cœur humilié. Ayant longtemps souffert et longtemps supplié. Me pouvait-il contraindre aussi cette insensible ? Qui la disputerait à son bras invincible ? Comme un oiseau craintif qu a pris un oiseleur, Il saurait l'emporter parmi tant de splendeur. Que vaincue, éniv?re, éperdue, éblouie, Tremblante en son étreinte et presque évanouie, Et comblant par le sien son amour assouvi, Elle lui donnerait ce qu'il avait ravi!

Un jour, comme elle était seule dans une plaine Que le Printemps faisait fleurir sous son haleine. Plus douce que les fleurs quelle venait cueillir. Il s'avança vers elle, afin de la saisir. Mais elle, devinant son dessein, prit la fuite. Et le jeune Immortel se mit à sa poursuite. Rapide elle courait, car elle avait souvent, A travers les grands bois, suivi le cri fervent

Des chiens, jusqu'à F endroit où la bête épuisée

S'abattait, en brisant la flèche bien visée

Dont elle la perçait au col ou dans le cœur ;

Et Diane l'aimait à l'égal d'une sœur.

Tout le buste en avant, et prolancé des hanches^

Qui semblait enlever le vol des jambes blanches,

Sous le flot onduleux de ses cheveux dorés,

A peine elle courbait les gazons effleurés.

Ainsi, le col dressé, fuit la biche affolée.

Nul mortel ne l'aurait en sa course égalée,

Mais le Dieu qui franchit le ciel d'un seul essor,

Le Dieu de la lumière est plus rapide encor ;

Si le pied de Daphnis touchait la terre à peine,

La course d'Apollon était aérienne.

Sans se reprendre au sol son corps léger glissait.

Derrière elle il volait plus qu'il ne bondissait.

Il la saisissait presque, et sa main allongée

Dans les cheveux épars s'était déjà plongée

Pour aller effleurer l'épaule auprès du cou.

Et le pied de la vierge eût touché son genou

Si le rythme des bonds n'avait été semblable.

Mais se sentant perdue, et d'un cœur indomptable,

Daphné cria soudain : « O Terre ! Sauve-moi I

2> Terre, entrouvre ton sein / Protège-moi, dans toi !

LE LIVRE d'aPOLLON. i63

* Garde-moi du forfait qui va rri atteindre, à mère l

» Preyids-moi dans ton repos, prends-moi dans ton

[mystère I

Et le Dieu triomphant, emporté de désir.

Dans le geste fougueux qui croyait la saisir,

Ne trouva sous son bras tendu qiiune ramure.

Où n'était déjà plus Vexpirayite figure

De celle qui mourait pour nètre pas à lui.

V arbuste était encor tremblant d'un faible bruit ;

Puis il fut immobile et se tut ; son feuillage

D'un sombre vert était hautain, dur et sauvage.

Il semblait refuser le jour, et dédaigner

De laisser la lumière aimable l'imprégner.

Le cœur du Dieu fut pris de peine et de reproche ; De Fhumble mouvement courbé dont on approche. Que ce soit une tombe au nom cher, un autel , Ou la main d'un aïeid ou le front maternel , Quelque chose de saint qu'on salue et révère. Il mit un long baiser sur le feuillage austère ; Et comme il inclinait son front respectueux Noblement attristé, les larmes de ses yeux Tombèrent dans l'arbuste, et, sous elles, les branches Se parèrent soudain de fleurs fines et blanches.

Car les fleurs du laurier sont les pleurs d'Apollon.

Et le Dieu moins chagrin y vit comme un pardon.

« Noble et tragique arbuste, 6 douloureux arbuste,

» Jailli d'un cri sublime et né d'une âme auguste,

« Arbuste fier et pur, dit-il, rasséréné,

» Tu porteras le nom de la vierge Dapliné !

» Tu m'es cher par le deuil de tes ramures noires ;

» Son doux nom servira pour couronner les gloires,

» Et toi tu serviras pour couronner les fronts !

» Je te veux immortel l Les courantes saisons

» Ne pourront, en passant, détacher ton feuillage ;

» Et tu protégeras les têtes de l'orage

» Qui sauront mériter d'être ceintes par toi l

» Tout ce qui vit, travaille et fleurit sous ma loi

'» N'aura pas d'autre orgueil que f avoir pour couronne

» L'honneur et l'ornement de tout ce qui rayonne

» Ne sera point la rose, ou l'œillet ou le lis,

» Mais tes rameaux obscurs, dès ce jour anoblis !

» Tu pareras la lyre, et pareras l'épée,

» — Car le nom des guerriers n'est rien sans l'épopée,

« Des poètes lui vient le lustre qu'il reçoit,

» Et la beauté du chant se pose sur l'exploit —

» Tu décoreras ceux qu'un noble verbe inspire,

» Et ceux par qui l'airain ou le marbre respire.

LES ÉPISODES. l65

» Et celui qui rend f ère ou défend sa cité !

» Je te voue a mon culte et a ma piété,

» Arbuste sombre et cher : tout ce qui crée ou pense

» T'aura pour son honneur et pour sa récompense,

» Prix du cœur héroïque et du fécond cerveau ! »,

Puis, cueillant trois rameaux qu'il baisa de nouveau.

Il fit des deux premiers mie couronne verte

Dont les feuilles allaient vers la pointe entrouverte.

Il en ceignit son front et sa crinière d'or ;

Sa tête incomparable en fut plus belle encor

Qui gardait le chagrin de son dme éprouvée ;

Tenant l'autre 7'ameau dans sa droite levée,

Il reprit les chemins aériens du ciel.

Lorsque, sous sa parure inusitée et tel

Qu'on ne l'avait point vu si touchant et si grave.

Il parut sur le sol que l'émeraude pave.

Comme si son aspect venait de se grandir.

Se levèrent les Dieux de leurs bancs de saphir.

Apollon a, depuis, connu plus d'une amante : De sa voix caresseuse ou de sa voix ardente. Versant dans l'air le rêve oîi languit le remords. Et la fièvre oit s'exalte et se livre le corps.

// savait enflammer les cœurs ou les séduire ; Ses mots puissants avaient pour complice sa lyre, Elle ajoutait aux leurs sa flamme et sa douceur. Mais il na plus trouvé la première ferveur Dont il avait chéri la Nymphe fière et pure ; Rien n 'a pu remplacer dans sa main la ramure Dans laquelle il sentait vivre encor son amour ; Le Dieu resplendissant du soleil et du jour Porte toujours Daphné dans Vobscure couronne Où Vor de ses cheveux flamboyants s emprisonne ; Et le front des mortels n'a point d'autre rameau , Par qui reste le monde adorable et nouveau.

Dans ce conte charmant de grâce et de tristesse. Tel quil était redit par les conteurs de Grèce, Les auditeurs muets voyaient l'amour d'un Dieu, La fierté de Daphné, V angoisse de son vœu. Et le remords humain dans une âme immortelle. Ils en aimaient aussi la fin sereine et belle, Comme ils aimaient un marbre à l'aspect reposé. Ou le chœur pur qui clôt l'âpre drame apaisé. Mais le poè'te, autour duquel la foule assise Buvait les souvenirs mêlés à la surprise.

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— Et c'est ainsi que Fart prend lliomme tout entier —

Savait que, sous ce conte auguste et familier.

Etait un autre sens qu il gardait pour lui-même;

Ainsi que V avisé fermier perçoit la crème

Dans la cruche de cuivre écumante où le lait

Monte et fume, encor chaud, sous la main qui le trait.

Il sentait le réel contenu dans la fable.

Il était malheureux souvent et misérable.

Sur les chemins ingrats, sans trêve il voyageait.

Gagnant un maigre pain qu encore il partageait

Avec son chien, fidèle et pensif camarade.

Et sa vie était dure, et précaire et nomade.

Ce réel suffisait à donner à sa voix

Un accent de fierté que soutenaient ses doigts,

Orgueilleux, eux aussi, de parcourir la lyre.

Foici ce que, pour lui, le mythe voulait dire :

Le poète inspiré s éprend de la Beauté,

Mais elle est fiere et pure et sa virginité

Se dérobe à l'amour borné d\ine dme humaine.

Elle aspire à rester dans Vdme souveraine

Où vit le vaste esprit des choses, les émois

Des saisons et des jours, où se croisent les voix

Des sources, des forêts, et V immense tendresse

Des bêtes, des oiseaux, et Vimmense caresse

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Que la race des fleurs exhale en son parfum ;

L'Amour d'un Immortel lui-même est importun

A Celle qui nourrit son ame virginale

De l'incommensurable extase sidérale

Qui comprend tous les Dieux, et qui va plus loin qu'eux.

Et qu'est l'homme, être infime, et ses pauvres aveux ?

Il ne peut posséder quune part d'elle-même.

Lui, ne sera jamais qu'un peu de ce quelle aime -,

Elle est la paix céleste, il est tout en combats ;

Leur amour inégal et fait de jours ingrats

Lui garderait la double et la pire misère :

N'aimer pas de tout soi, sans être aimée entière.

A travers la nature elle s'échappe et fuit,

Et le poète ardent l'y cherche, l'y poursuit.

Hélas l lui, ne peut plus chérir quà travers elle,

Chacun de ses désirs a sa forme immortelle !

Il court les bras tendus et le sein haletant.

Tantôt la touchant presque et tantôt plus distant,

Dans sa course déçue il épuise sa vie,

Et quand il croit, vainqueur, qu'elle est enfin ravie,

Il la perd, il la pleure, elle a fui ses yeux las !

Mais il tient des rameaux de laurier dans ses bras ]

Ainsi lliumble chanteur refait son énergie

A la noble leçon de la fable siirgie ;

Dans ce qii il chante au peuple, il trouve un chant pour lui-.

Il boit le vin réel du mythe qu'il traduit,

Où son cœur se réchauffe et repuise courage.

Alors, debout, jetant, pour le rude voyage.

Sa lyre sur son dos, il reprend le chemin

Oiii peut-être conduit vers le buisson divin.

lyO DANS LA LUMIERE ANTIQUE,

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