‹ Dans la lumière antiqueChapitre 32 sur 41 · LE VIEUX TISSERAND · texte numérisé non relu

LE VIEUX TISSERAND

à Georges Lefevre.

Le vieux tisserand las voit arriver le soir ! Comme un reste de vin qui coule du pressoir , La pourpre du couchant dégoutte hors de l'ombre ; La campagne qu'on voit par la fenêtre est sombre : Chaque instant raccourcit le trait blanc du sentier. La nuit remplit la chambre et couvre le métier : Les dessins du tissu meurent comme des joies, Le somptueux amas des laines et des soies. Oui semblait un bouquet de fleurs vives, s'éteint ; Les tons brillants s en vont en un gris indistinct. Le dernier reflet clair et lustré se retire, Et même les fils d'or ont achevé de luire. Il est temps d'arrêter le long travail du jour , Les yeux sont fatigués et le bras est plus lourd.

C'est l'heure du repos ; la tâche est terminée !

Pourtant le tisserand, sous sa tête inclinée

Que l'effort impuissant du regard fait ployer ,

Continue à tracer y sur son vague métier.

En traits décolorés, des dessins qu'il devine ;

Sa main confusément hésitante s'obstine

A nuer mille tons dont le large soleil '

A peine à séparer l'éclat presque pareil ;

Sur sa tapisserie aveuglément tissée.

Il ne sait renoncer à peindre sa pensée.

Par quel trouble d'esprit, le vieux tisserand las

Ne va-t-il pas s'asseoir, en détendant ses bras.

Sur le banc de la porte, afin de laisser l'ombre.

Dans ses yeux éblouis des croisements sans nombre.

De la fuite des fis, de leurs nœuds et leurs jeux.

Entrer avec douceur en repos ténébreux.

Mais il pense : « // se peut que ces pdles figures

» Naissantes lentement sous mes deux mains obscures

» Qui suivent à tâtons leur incertain travail,

» Ces mains dont mon regard ne voit plus le détail,

» Le vol léger des doigts, les lignes et les rides,

» Si dociles aux yeux qui leur servaient de guides j

LE LIVRE d'aPOLLON. lyS

» // se peut que ces fruits, ces rameaux et ces fleurs,

» Que je forme au hasard sans savoir leurs couleurs,

» Quand le soleil demain emplira la fenêtre,

» S'offrent comme un miracle à moi qui les fis naître !

» // se peut que les fis de soie et les fis d'or,

» En coloris plus rare, en plus subtil accord,

» Se croisent, se marient, se prennent, s'entrelacent,

» Unis dans des effets merveilleux qui surpassent

» Tous ceux que j'ai trouvés quand le plein flot du jour

» Marque chaque nuance et clôt chaque contour.

» // se peut qu'un front gris perdu dans l'ombre grise,

» N'ayant pour le servir qiiune main imprécise,

» Trouve, par un bonheur de son dernier effort,

» Quelque chose de plus profond, et de plus fort,

» De plus mystérieux, de plus jeune peut-être ,

» Qu'en ses essais anciens dont il était plus ynaitre.

» Et c'est pourquoi , malgré la nuit proche et la mort ,

» Je reste à mon métier et je travaille encor. »

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