L'AÏEUL AU MEDECIN
à Douglas Aigre.
Fois cette pauvre enfant, médecin. Elle tousse. Elle est pâle et maigrit. Sa voix était si douce Que, lor quelle parlait, on eût dit qu'un oiseau Gazouillait dans la chambre, et le cristal de l'eau S'écoulait moins limpide et moins frais que son rire. Mais elle ne rit plus, et sa voix se déchire Lorsqu'elle veut causer avec moi, son aïeul! Mets ta pitié sur moi ! Je suis vieux, je suis seul, Et je n'étais pas né pour un destin prospère : Ma femme n'est plus là, l'enfant 71 a plus de mère. Et son père navigue en des pays lointains. Je tremble quand je songe à mes jours incertains.
Et que 7na vie usée est un roseau débile !
Je sais, ô médecin, que ton art est habile
A ranimer la flamme en des corps affaiblis.
Et que de jeunes fronts précocement pâlis
Te doivent un retour de joie et de vaillance.
Hélas î des talents d'or paient trop peu ta science l
Moi, je ne suis point riche et ne le fus jamais.
Ce que ce pauvre toit possède, je le mets
Devant toi, si tu veux, d'une dme généreuse.
Voir ce qui fait l'enfant si pale et soucieuse.
Peut-être cette coupe en bronze ciselé.
Sur laquelle un rameau de vigne est simulé
Si bien qu'il ne lui faut que la couleur pour être
Le frère de celui qui tremble à la fenêtre.
Peut-être cette coupe a-t-elle un peu de prix ;
Elle est depuis longtemps parmi nous ; j'ai compris
Que l'un de nos aïeux l'apporta de Corinthe ;
Prends la ; les dieux ont fait ma richesse restreinte !
Mais sois compatissant! Ne m'abandonne pas l Fais que nous bénissions l'approche de ton pas , Avec des vœux pour toi, pour tes fils, pour ta fdlel De cette jeune plante écarte la faucille l
Elle na pas donné sa fleur encore : elle est
A l'heure où le calice entrouvert de V œillet
Montre le liseré charmant de la corolle ;
Et de tous mes chagrins sa beauté me console !
Permets lui, tout au moins, d'achever de fleurir !
A nul autre âge il n'est aussi dur de mourir.
Puisqu'on meurt au moment oii la vie est si belle
Que le cœur la souhaite et la croit immortelle !
On l'aime moins, plus tard, lorsqu'on la connaît mieux,
On tient moins à la terre , étant plus loin des deux ;
La saison vient, vers qui chacun des jours nous pousse ^
Où la mort par degrés apparaît presque douce.
Où ton art, médecin, peut devenir cruel.
Elle a les bras levés vers les rayons de miel.
Fais que sa main les touche et que sa lèvre y goûte !
Détourne de mon front l'ombre que je redoute !
Et si je t'importune en discours trop pressant.
Agis comme les Dieux : pardonne en m' exauçant !
Et comprends, médecin, que mon vieux cœur s'effraie,
Car c'est le seul enfant du seul enfant que faie !
LE LIVRE D APOLLON. I79