‹ Dans la lumière antiqueChapitre 39 sur 41 · LE CHANTEUR DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

LE CHANTEUR DANS LA NUIT

à Frédéric Plessis.

Je suis celui qui passe en chantant dans la nuit. Je consens quon ignore et mon nom et ma face. Le chanteur inconnu que personne ne suit. Et dont nul au matin ne trouvera la trace.

La lune est haute et pure, elle est pleine à demi. Le ciel est un verger d'azur aux rameaux d'astres , Et je marche à travers le village endormi Où le vieux temple est blanc entre ses vieux pilastres.

Comme des grains tombés aux sillons du Sommeil, La plupart sont gisants dans le sein des Ténèbres, Jusqu'à ce que le doigt inclément du Réveil Leur rende leur fatigue, et inanimé leurs fièvres.

LE LIVRE D APOLLON. I9I

Ceux-là n'entendront pas ce que chante ma voix. Quel citant vaut la douceur de la vie oubliée ? Mais plus d'un continue à chérir des émois , Plus d'une âme en la nuit ne s est point repliée :

Des vierges dont le cœur s'alarme, effarouclié De pressentir l'amour que leur corps sollicite ; Des vieillards attristés, au front sombre et penché. Qui revoient le passé sur leur main décrépite ;

Quelque homme dont l'esprit audacieux et fort ^ Fait pour agir, tenter, accomplir et contraindre. Se dévore à chercher la forme de l'effort Dont il se sent capable et qu'il ne peut atteindre.

Ceux-là ne dorment pas l Ceux-là tressailliront Derrière les volets clos et les portes closes , D'entendre tout à coup, ardent comme un clairon. Sonner, en dispersant les silences moroses.

Un chant, chant martial, cordial et joyeux. Plein de conseils d'amour, plein de saluts de gloire, Oui met l'effort plus haut que le succès heureux. Et l'estime de soi plus haut que la victoire.

// dit que les baisers sont les frères des fleurs. Que les heures d'aimer sont les heures suprêmes. Et que les fronts sont faits pour qu'en leurs profondeurs Le monde se balance aux axes des problèmes ;

Il dit, lorsque l'instant est atteint du repos. Qu'il faut, sans amertume et sans déconvenue. Baisser sur l'univers le rideau des yeux clos. Et traverser sans peur la minute inconnue ;

Comme pour les celliers on presse les raisins, Il dit qu'il faut presser le jus des énergies. Et, vers de plus profonds et d'ignorés destins. Former, à tout hasard, des dmes élargies.

C'est un hymne à l'Amour, c'est un hymne au Labeur, A la saison tremblante, à la saison certaine. Et c'est un hymne encor au Trépas, au faucheur Qui, coupant l'herbe mûre, amasse aussi la graine !

Et parfois il advient que les coqs réveillés Commencent leur multiple et fervente fanfare , Et vers l'orient gris, dans les deux dessillés, L'Aurore aux doigts pourprés tend sa première barre .

Je vais chantant ainsi que pour un peuple entier, Encor qu'un seul peut-être en ce hameau m écoute; Et vers les astres iV or f ouvre mon geste altier. Bien que nul ne me voie au désert de la route.

Que m'importe qu'on sache , en ce village obscur. Qui je suis, d'où je viens, de quel nom je yn appelle, Si ma voix a laissé dans un cœur triste ou pur Le courage ou l'espoir que j'avais mis en elle !

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