‹ Dans la lumière antiqueChapitre 8 sur 41 · LE LIVRE GÉORGIQUE · texte numérisé non relu

LE LIVRE GÉORGIQUE

Je lui coupe V oreille et f appelle; on accourt.

On m acclame, on rn embrasse, on se range alentour ,

Assez loin, tant la bête apparaît redoutable,

Sa tête encor féroce ensanglayitant le sable ;

On croit la voir bouger. Seul, pour les rassurer.

Je marche vers le monstre et je vais lui tirer

L oreille qui lui reste ; et les clameurs renaissent!

Sur les puissants rameaux qui sous son poids s'affaissent

On le traîne, on le charge ; il faut dix hommes forts

Pour remporter ; ils sont rendus, suant d'efforts.

Lorsque devant le seuil de la ferme ils le posent ;

Et sans nombre des brocs de vin joyeux arrosent

Mon triomphe sur Vours ou sur le sanglier !

Mais ces gros maraudeurs semblent se méfier

Des champs que nous gardons, et l'on na pas tnémoire

Qu'ils se soient hasardés sur 7iotre territoire.

Tant ils savent nos blés de bons bras protégés.

Je n'ai pour ennemis que corbeaux et que geais !

Aussi, du cri du coq au cri de la chouette. Que la journée est longue en la plaine muette ! Je tire mon pipeau : tous mes airs ramassés Ne dépassent pas dix ; toujours recommencés,

Je finis, en jouant, par ne plus les entendre ;

Et je les entends trop lorsque je vais suspendre

Ma flûte fatiguée aux branches de ce pin :

Dans ma tête obsédée ils renaissent sans fin.

Parfois, mon compagnon, jeune gardien de chèvres,

— Nul ne sait mieux loger un collet pour les lièvres —

Afin que nous causions, mène de mon côté

Son troupeau dangereux et toujours agité.

Il faut tenir les yeux sur ces bêtes hardies.

Elles ont de la ruse en semblant étourdies,

Leurs jeux déconcertants savent les rapprocher

De l'objet que leur œil na point l'air de chercher.

Et quand on les soupçonne, elles l'ont dans la bouche !

On pense si mon blé tentant et mûr les touche !

Il faut à chaque instant crier, être debout,

Courir la verge en main, frapper, manquer son coup,

Car elles ont un bond de côté qui les gare !

Le désordre s'y met, tout le t?^oupeau s effare,

Se sauve, s'éparpille ; il faut les rassembler ;

Et je ne cesse pas, tout ce temps, de trembler.

Mon camarade rit : il connaît leurs manières ;

Son dos, quoi qu'il arrive, est sauf des étrivières

Que sentira le mien, si les blés sont touchés !

Ainsi, dans l'herbe, l'un près de l'autre couchés.

Nous tenons des propos que la crainte me gâte. Si bien, quand il s'en va, que parfois je me tâte Pour savoir si je suis ou triste ou soulagé.

Mais, d'autres fois, prenant le chemin allongé,

La file du vannier vient me voir et s'arrête !

Elle apporte sa folle humeur à ma retraite.

Et ses yeux noirs voilés par ses cheveux crépus.

Et ses propos taquins de rire interrompus.

Et son geste mutin qui menace et qui frappe.

Du panier elle tire une figue, une grappe

De raisin qu'elle m'offre et bien vite reprend,

Joyeuse d'amener ma bouche, en la leurrant.

Si près d'elle qu'enfin je lui baise la joue.

Sa chevelure épaisse et brusque se dénoue

Et couvre mon baiser qui la fait moins rougir.

Mais si, vers ses doux seins, ma main veut s'enhardir.

Renouant ses cheveux et prenant sa corbeille.

Elle s'enfuit fâchée, et rapide et pareille

A la biche quejffraie un aboiement lointain.

Je reste tout honteux, confus et incertain.

Mais quelque jour prochain la ramène rieuse ;

Elle s'assied sur mon manteau brun, oublieuse

Et de ma gauche audace et de son prompt courroux, Et même son maintien est plus grave et plus doux Et presque affectueux. Mais cela m'intimide, Je m 'apparais encor plus lourd et plus stupide. Elle part, ces jours là, d'un pas lent, et souvent Se retourne et parfois sa marche se suspend. Tandis qu'elle me fait de sa main blanche un geste De bonsoir amical plein d'une grâce agreste. Quand elle a disparu derrière les taillis, C'est l'heure où les oiseaux chantent en gazouillis Plus excités avant le silence nocturne.

Je demeure à demi-malheureux, taciturne.

Sans reprendre mes yeux de ce dernier regard. Et j'arrive au souper de la ferme, en retard.

Holà! Qu'est-ce? ô dieu Pan, à mon secours! un âne

Est au milieu des blés ! Il y broute, il y flâne,

Il s'y roule à présent! Eloigne-le, dieu Pan !

Que faire? si j'y vais, il fuira, galopant

A travers tout le champ, accroissant le dommage !

Le dégât commencé deviendra du saccage.

Ah! je le reconnais! c'est celui du vannier :

Grand, maigre et noir, un âne ombrageux, rancunier.

LE LIVRE GEORGIQUE. 29

Méchant des quatre fers, le plus dur de sa race.

Si je veux le chasser et si je le tracasse,

II im, malignement, bondir, se dérober.

Et quand je V aurai pris, se cabrer, regimber;

Le champ entier sera foulé par la bataille

En aire où les fléaux n'ont laissé que la paille I

Si le maître connaît de qui vient Vanimal

L infortuné vannier paiera cher le régal

Que prend complais amment sa malfaisante brute ;

Et la peur de lui nuire, en moi-même, discute

Avec la peur d'avoir pour moi le coup de vent.

Tant pis l je subirai l'orage en préservant

Dans l'imprudent vannier V auteur de la vanniere l

L'air est chargé de poings armés d'une lanière

Si, reyitrant pour souper, le fermier passe ici.

Il a lourde la main, et le bras sans merci ;

Même le grand bouvier, Philémon, le redoute I

0 Pan! fais que ce soir, il prenne une autre route.

Et, dans la paix du cœur, qu'il goûte son repas.

Afin que, le matin, en voyant ces dégâts

Oui me feront pousser des appels de surprise,

Contemplant d'un œil noir sa moisson compromise

Plus que par des milliers et des milliers d'oiseaux,

Il maudisse à la fois vaches, chèvres, pourceaux.

Cerfs, daims, ours, sangliers qui, dans la nuit, arrivent

Manger ou mettre à mal le grain, et qui s'esquivent

Avant d'avoir tâté de la fourche ou l'épieu.

Pan ! si tu me secours, sois patient un peu,

Car je crains qu'il ne dise, à ton propos, des choses

Qu'il sera mieux d'ouïr les deux oreilles closes ;

J'ai peur que, pour un temps, ton autel soit privé

De gerbes et de fruits, et soit mal abreuvé

Du lait, du miel, du vin, dont il avait coutume.

Ne m'en conserve, ô dieu clément, nulle amertume ;

C'est moi qui te mettrai, quand tous sont assoupis.

Tes figues, tes raisins et tes bouquets d'épis.

Et quand f aurai tout dit à la fraîche vanniere.

Levant ses jeunes bras dans sa jeune prière.

Elle voudra suspendre à ton cou des pavots.

Des menthes, des bleuets et des coquelicots.

Pour m' avoir protégé de la peine cruelle

Que j aurais encourue en m' occupant trop d'elle.

Et je n'ignore pas qu'avant tout autre don

Nul ne fait incliner plus volontiers ton front,

Nul n'allume en ton œil le regard qui pétille.

Autant que le présent qu'offre une belle fille.

Surtout quand tu peux voir, au fond des bras levés.

Deux seins par le corsage ouvert mal captivés.

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