‹ Dans la lumière; roman contemporainChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Oclobre commençait, aussi noble, aus?;i resplendissant que la suite ininterrompue des victoires françaises. Les nouvelles que Norade recevait quotidiennement de Vulmis continuaient d'être satisfaisantes et rassurantes. Mais le ion des lettres de Brécf^an, moins fébriles et comme apaisées, surprenait la jeune fille et Tinquiétait : (* Piendrait-il son parti de la séparation? M'aimerait-il moins? » Cette pensée lui était insupportable. Elle au contiaire, de jour en jour, devenait plus nerveuse, plus irritable, supportait de moins en moins la cour muette de Jérôme et les regards angoissés de la tante Henriette. Elle se reprochait d'avoir suivi les conseils de son amant et d'être rentrée au bercail de la rue Parapharneiie, d'avoir renoué ses chaînes de ses propres mains. Chaque phrase de celte correspondance lointaine, et peu à peu décevante,

étnit scrutée par elle avec une acuité d'analyse qui dépassait et défoiniail le rôel. Elle s'imaginait que le bel ot'ticier bieton avait rencontré une jolie Savoyarde, une Adélaïde Antor quelconque, et flirtait avec elle, oubliait pr'u à peu son inconsolable Provençale. Sa jalousie flairait le papier à lettres, afin d'y découvrir un parfum féminin, examinait minutieusement l'écriture, afin d'y surprendre une de ces légères altérations que provoque un amour commençant. Elle se sentait attirée vers ces Alpes brumeuses et mystérieuses, par un aimant chaque jour plus actif. 11 lui fallait tout son couiage pour résister et ne pas enfreindre la délense absolue, et maintenue telle, du D' Barias.

Or l'apaisoment de J<^an-François tenait simplemoni à ceci qu'à force de harceler le D'" Vanelle d de lui faire constater l'amélioration des signes pulmonaires, il avait obtenu de lui un exeat de quinze jours pour la première semaine d'octobre. Yanolle, sage clinicien, tenait compte de l'état moral de ses malades. Il avait tout de suite classé Brécéan parmi ces obsédés de la sentimentalité sensuelle, chez qui les souvenirs voluptueux s'exaspèrent par le sevrage et deviennent, à un moment donné, des imagos intob'rables. Le regard fier et ar^lent du jeune homme avait pris, au contact de Norade, une intensité telle, une phosphorescenct^ si particulière, que le docteur s'était demandé s'il u'absor-

bait pas un poison chronique. Interrogé, Hrécéan avait souri et lire d'une poche intérieure son (( poison » : le portrait de cette « lointaine aimée», que chanta le pauvre et grand Beethoven. Norade, physiquement, était complémentaire de François. Vanelle avait compris aussitôt ce que la séparation de deux corps aussi appareillés pouvait représenter de souffrances spirituelles et même physiques. Car Têtre est un besoin pour l'être, au même titre que la faim ou la soif, et il n'est pas un grain de la peau qui n'appelle, quand Eros s'en mêle, le graiti correspondant et absent, avec une ardeur désespérée. Ceux qui n'ont jamais aimé jusqu'aux profondeurs hallucinantes du désir, satisfait ou contrarié, ne peuvent comprendre cette torture et les excès souvent suicidaires auxquels elle aboutit. Ils disent à l'amoureuse : « Ça vous passera » ; à l'amoureux : « Pensez à autre chose. » Ces faux conseils donnent envio de tuer. Vanelle les évitait avec soin.

Henriette Istre était de ces nombreuses personnes qui se tîgurent qu'une chose est, parce qu'elles désirent qu'elle soit. Elle avait décidé, dans son for intérieur, que l'amour défendu de Norade s'émousserait, diminuerait progressivement, et que la peate des choses la mènerait en tin de compte dans les bras mous et défibrés de Jérôme. Elle se répétait aussi que les événements ne se représentent pas deux fois de la

même façon, ce qui est un préjugé 1res faux, et que la jeune fille ne repartirait pas d'Avignon, comme elle en était déjà partie, quatre mois auparavant. Elle pensait que le petit scandale, et la réprobation qui avait suivi sa première fugue, seraient une leçon pour la coupable et elle attribuait au remords et à la cuisson des scrupules son irritation nouvelle. Il ne lui échappait pas que la poste fonctionnait sans arrêt entre Vulmis et la rue Parapharnerie, mais elle attribuait cette fréquence à l'habitude et aux ménagements épislolaires d'une liaison mourante. Le D"" Barias ayant secoué la tête avec scepticisme tandis qu'elle lui confiait ces impressions optimistes, elle le considérait comme un mauvais psychologue et un entremetteur assez dégoûtant. La question des fiançailles de son fils et de sa nièce la préoccupait déjà et elle cherchait le moyen de s'éloigner d'Avignon pour un temps déterminé, afin d'éviter les cancans et les médisances, jusqu'à ce que les choses « se fussent tassées ». Haisonnablement mariée au raisonnable Istre, qui lui avait fait, en vingt ans, un enfant d'ailleurs raté et farci de tares héréditaires, sans lui procurer le moindre plaisir, elle considérait l'amour charnel comme une maladie peu souhaitable, qui avait ses hauts et ses bas. Il ne l'intéressait que quant à Jérôme et aux conséquences qui pouvaient en résulter pour sa chère santé.

Il était deux heures après midi. Norade, plus nerveuse encore que de coutume, s'était retirée chez elle et avait commencé une lettre, dans son esprit décisive, destinée à provoquer une réponse nette, peut-ôire déchirante. Eilf adjurait son am;int de lui dire si ses sentiments étaient toujouis aussi violents et aussi sûrs. Tenant à la sincérité comme à la force de l'expression — h laquelle elle le savait sensible — elle taquinait de sa plume le bord de l'encrier, quand le coup de sonnette du facteur retentit :

— Mademoiselle Norade !

— Voilà!

Vite, vite, elle déchira l'enveloppe et remarqua tout de suite la brièveté du billet. Ah! mon Dieu ! Elle lut d'abord la fin, qui lui biouilla l'esprit d'une vapeur de joie : « A jeudi!...» C'était le jour même où la lettre arrivait, à c;iuse des r( tards postaux que l'entêté s'acharnait à ne jamais prévoir : « A jeudi... Quelle ivresse!... Je t'adore... François!»

Était-ce possible! Il revenait! Quelle folle, mais délicieuse décision! Le petit mot, très laconique, annonçait simplement qu'on se sentait guéri, qu'on avait obtenu, pour commencer, « un congé de convalescence », qu on parlait imuiédicitement pour la ville des Papes, où l'on serait jeudi, à huit ou neuf heures du soir, auprès des remparts, devant le loueur, pi évenu par

tf^légramrne. En post sctiptum : « Eniporie une bonne valise, pour une absence de quinze jours au moins. »

Ce mot de valise, en la reportant à son premier dôpart, lui lappela l'existence de Jérôme et sa menace : « ... Si tu t'en vas encore, je me tuerai. » Bah, tous les amoureux éconduits en disent autant! Celui-là était un faible d'esprit, un poltron, qui avait peur de tout, et, à plus forte raison, de la mort. Ce qu'il n'avait pas fait une première fois, il ne le ferait certainement pas une seconde. La tante Henriette ne pardonnerait plus. C'était la rupture certaine. Tant pis. Cela se réglerait plus tard. Pour le moment. Norade savait ce<i : que ses craintes étaient vaines; que François l'aimait aussi ardemment, aussi exclusivement que naguère; que tout à l'heure elle serait dans ses bras. Le re«te était secon'Iaire, même ce mal terrible, auquel elle saurait bien l'arracher.

La journée d'attente se traîna, griffue et sournoise comme une bête malade. Avec une hypocrisie consommée, la jeune fille fit tous ses préparatifs, sans qu'on pût, autour d'elle, so douter de ri<'n. Elle écoula avec pati«nce les dolénnces de M"* Jstre au sujet du prochain départ de la servante, qui trouvait ses gages insuffisants. Elle évita de montrer à Jérôme, d'ailleurs absent et comme figé, les sentiments de remords anticipé, qui lui montaient au co^ur en pitié

tendre. Elle fut calme on apparence, alors que ses nerfs à vif lui faisaient l'effet d'une harf)e préludant au grand duo renouvelé. Le dîner se passa sans incident et elle suivait, sur la pendule, le lent progrès des aiguilles indifférentes. Un peu après huit heures, elle déclara, d'un ton fort tranquille, qu'elle avait besoin de prendre l'air et qu'elle allait faire un petit tour au bord du Rhône, sous la nuit étoilée : « Je serai de retour pour neuf heures, neuf heures un quart. — Couvre-toi bien, recommanda la bonne dame.... Octobre est exceplionnellement doux cette année, mais ce n'est tout de même pas juillet. IMets ton manteau de laine.

— Laisse-la donc tranquille, maman; elle sait bien ce qu'elle a à faire.

— Allons bon, le voilà qui prend sa défense, comme si je la réprimandais. Allez, allez, les deux complices! Bonsoir, petite, n'oublie pas ta clef.

Le chat familier avait suivi la joune fille. 11 fallut qu'elle le prit par la peau du cou, pour le rejeter miaulant dans la salle à manger. Le petit félin, lui, avait deviné qu'il allait se passer quelque chose d'insolite, La servante boudait dans sa cuisine. La fugitive n'eut aucun mal à sortir avec sa valise, sans être vue. Elle contourna les remparts, afin d'éviter le salut et les remarques du douanier Arsène. Elle maichait avec lenteur, changeant de main, pour se délasser, le poids assez lourd de son bagage. Le ciel,

malgré l'absence de lune, était éclairé par les étoiles de telle sorte qu'on y voyait comme en plein jour. Une cigale attardée crissait tlu côté de Villeneuve. La Bartelasse formait un bloc de verdure noire, que le fleuve entourait d'un ruban miroitant de mercure. La cloche du Dom piquait huit heures et demie.

De loin, la Provençale aperçut la Victoria, les chevaux et Tavel qui leur tapotait le museau. Il y avait quelqu'un dans la voiture... lui, certainement.

Ils demeurèrent enlacés cinq bonnes minutes, tels deux rescapés de l'incendie ou de la noyade, sans se soucier du cocher, ni du loueur, ni des rares silhouettes de passants. L'un et l'autre retrouvaient ce souffle, ces lèvres, ce frémissement, dont ils étaient privés depuis plusieurs siècles. L'un et l'autre, sans paroles, par un court halètement de joie, refermaient l'abîme de l'absence. Ce mal odieux cessait brusquement, telle, après la piqûre d'opium, la douleur s'en va, majesteuse, traînant sa robe d'épines et de brûlures, par la porte de la délivrance soudaine. François avait pris Norade par la taille, et il la serrait, puis la relâchait, puis la rapprochait de lui, comme alin de se convaincre que c'était elle, qu'il ne se trompait pas.

Quand elle reprit haleine, d'une voix tremblante, délicieuse, un peu assourdie par tant de caresses, elle demanda : « Où allons-aous?... »

— Aux Baux. J'ai retenu une cliambre, car l'auberge est fe;méi\ Eti bien, Tavcl, qualleudons-nous? Eu route!...

Le vieux enleva ses camarguais. Alors se déroula le paysage encbanté, unique, restitué par la nuit à l'histoire, qui va d'Avignon à Saiut-Remy, puis de Saint-llemy aux liaux par les Aniiques. Mais les am.ints ne voyaient qu'eux-niènies, rendus à leur véritable destinée, qui était de s'étreindre jusqu'à la mort ou jusqu'au sommeil, — c'est la même chose, — en balbutiant la chanson éternelle. Ils n'avaient rien à se raconter, n'ayant pas vécu là où ils n'étaient pas ensemble, mais ils avaient tout à se redire, en se re,-:,ardaulde près sous les étoiles. Brécéan avait les traits creusés et accentués, les mains brûlantes, et sa petite toux de verre fêlé n'avait pas disparu, (-ependant sa confiance était telle que Norade en fut rassurée. Il ne lui avait pas dit tout de suite qu'il n'avait qu'une permission médicale de quinze jours, afin de ne pas gâcher la prime allégresse. Comme elle le questionnait pa-sionnément, il dut à la fin avouer la vérité : la guérisou n était pas complète, mais elle le serait pour la iin de l'année, à condition de rester, jusque-là, à Vulmis.

— Cette fois, je l'accompagnerai, mon bienaimé. Zut pour Barias et ses interdictions! Si je restais à Avignon, je mourrais. Tu ne veux pas tout de même que je meure?

— Ah, caries non, qui parle de cela ! — s'écria François avec un soubresaut houFeux de toute sa gaieté revenue — . Il s'agit de vivre et de bien vivre. J'ai beaucoup réfléchi là-bas. Le Père Sidoine a raison. Sitôt que je serai complètement rétabli, c'est-à-dire dans quelques semaines, nou<? nous marierons, nous rentrerons dans la sagesse et ilans Im normale, après avoir bien fait les fous, el nous nous insîallerons à Marseille, où je formerai une belle clientèle, tu verras. Une ibis par an, pendant deux mois, je te mènerai eu Bretagne, dans mon vieux Saint- Guénolé, histoire de voir un peu ton âme ensoleillée dans mes brume< et de mêler mes lares à tes laies. Nous ser-ins heureux, nous aurons, comme dans les contes, beaucoup d'enfants, que nous jtréserverons des bacille«, de la paresse et de tous les mauvais penchants. La guerre une fois finie, et victorieusement, Ic^^ combattants auront à reconstruire la maison et ce ne sera pas une petite affaire. De grands projets me trottent par la te te. »

Norade ne l'interrompait pas. Elle avait pris ses mains entre les siennes ; elle se serrait ardemment contre lui et elle cherciiait, sans l'y trouver, dans les astres élincelants, la possibilité d'un bonheur comparable au sien.

La voiture gravissait la route tournante, qui mène au village de conte de fées. 11 semblait qu'où se rapprochât du ciel, où couraient les

trajectoires des étoiles lilantes. On touchait presque cettç magie aérienne, qui se joue en dehors des humains, sans les pulvériser, ni les anéantir, et dont les cataclysmes ordonnés dépassent l'entendement. La mort et la reviviscence d'un soleil n'ont rien à voir avec celles d'un héros, quoi que prétende l'astrologie. Ce sont deux phénomènes étrangers l'un à l'autre, et qui se traversent à une vitesse telle que le plan d'aucun d'eux n'en est dérangé. Quelques centaines de volts foudroient, alors que les courants à très haute fréquence, de trente mille volts et au-dessus, n'ont plus d'action sur Torganisme.

François expliquait ces choses à sa chérie, qui les saisissait aussitôt, puis lui répondait par des chansons. Tavel, jusqu'alors assez calme et discret, se retourna tout d'une pièce sur son siège, pour se réjouir une fois de plus du prochain retour de son garçon. Ce qui fit que les chevaux, n'étant plus guidés, commençaient à côtoyer Tabîme, dont les séparaient heureusement des bornes de pierre assez rapprochées.

— Tavel, je vous en prie, attention !

— N'ayez crainte, mon lieutenant, ils ont l'habitude. C'est peut-être la cinquantième fois que nous faisons ensemble la montée des Baux ; je me demande seulement si le hangar de M'"'' Tastepain sera assez large pour ranger ma voiture et si ?ious aurons de l'avoine.

— 11 le sera, Tavcl, j'en réponds.

Au dernier tournant les Baux apparurent, sous les ténèbres silloniK^es de fulgurances stellaires, ainsi qu'un déchiquètemenl de ruines.

— Le temps les a dur bombardés, fit Brécéan.

— Le temps et le vent, répliqua Norade. Tu verras des endroits où le mistral a fait du vermicelle et du macaroni avec la pierre.

Le silence était compleL Pas une lumière. La voiture arrivait sur un terre-plein, creusé de rigoles blancht^s qui, dans la nuit, avaient Tonctuoux et le poli du marbre. A quelques mètres do. là, elle s'engagea dans une ruelle, bordée de débris de maisons de style Renaissance, oi!i elle passait à frottement. Elle s'arrêta devant une porte aniiquement délabrée, refaite, puis à nouveau branlante. Tavel, sautant à bas de son siège, souleva et laissa retomber le marteau en forme de main. Une voie sourde, au bout de cinq minutes, cria de l'intérieur : (( Voilà. )) Puis une lourde clef tourna dans la serrure et la vieille Tastepain parut, un lumignon entre ses gros doigts ridés.

— Bonsoir lieutenant, bonsoir madame! Je pensais que vous vous étiez égarés en route... Mais soyez tranquilles, tout est prêt.

François avait correspondu avec la brave femme, une quinzaine de jours à l'avance, et il comptait naïvement sur des préparatifs soignés,

qui causeraient quelque surprise à sa Norade. En réalité, l'inslallation était rudimentaire : un lit profond, mais sans largeur, une table, deux chaises et une toilette de domestique, composée d'uQ pot à eau de métal éuiaillé, au-dessous d'une cuvette disparate. Une bouillotte, il est vrai, et un vi-ire d'eau de fêle foraine complétaient cet ensemble falol, que les amants trouvèrent pittoresque et délicieux. Le grand luxe consistait en trois serviettes de loile fine, mais usées jusqu'à la transparence, acquises dans une vente du voisinage.

« Exposition de blanc », dit iXorado avec sérieux. Il n'y a qu'ici ([u'on trouve de semblables occasions.

Avant de quitter Tavel, qui repartait le lendemain de bonne heure, François l'avait prié de revenir cinq jours plus tard aux Baux et d'apporter des nouvelles détaillées de la rue Parapharnerie, que lui communiqueraient les voisins. Gela, pour rassurer la fugitive, qui gardait, au fond de son cœur brûlant et bouleversé, un léger remords, avec la menace suicidaire de Jérôme.

Quand ils furent en tête-à-tête, la porte refermée, la jeune fille, avec une jolie moue, demanda modestement : « Est-ce que je te plais autant qu'Adélaïde Antor? » Pour toute réponse, il la prit entre ses bras redevenus vigoureux et la déposa, comme une enfant, sur

le lit froid. Ainsi qu'il arrive après une trop longue période de désir, contrarié par l'absence et la maladie, il avait encore plus besoin de tendresse el de consolation que d'autre chose et son extrême sensibilité lui donnait envie de pleurer. Etendus lun près de l'autre à l'étroit, bienheureux de se retrouver, amis et amants tout ensemble, ils se racontèrent, avec délices, ce qu'ils avaient éprouvé et ressenti pendant cette atroce séparatioii, comme s'ils n'avaient jamais correspondu. Ce séjour à Vulmis donnait à leur liaison, courte mais pleine, une perspective inlinie. Était-ce au dernier printemps, était-ce l'année précédente qu'ils s'étaient, la première fois, dans une chambre analogue à celle-ci, rencontrés pour de bon à L'isle-sur- Sorgue?

— L'ordonnance sévère de Barias nous a bien tourmentés. Elle nous a du moins prouvi', belle Norade, que nous ne pouvions nous passer l'un de l'autre.

— De cette preuve, beau François, pour ma part, je n'avais nui besoin. Heureusement que le docteur Vanelle l'a donné cet exeat. Autrement, je crois que je serais devenue folle, entre la tante, le cousin et le chat.

Lorsque le double récit, entrecoupé de baisers et de douces étreintes, fut achevé, les amants constatèrent qu'ils mouraient de faim. Il était deux heures du matin et il ne pouvait èlre

question de révcilli^r, une seconde fois, l'obligeante Pastopain, au nom plein de promesses. Le sitldat l'ouinard et chapardeur reparut dans Brécéan : « Mets la robe de chambre, prends la bougie et cherchons nous-mêmes. Il doit y avoir une cuisine, un buffet et, puisque nous étions attendus, quelques provisions dans le buffet. >» 0 bonheur, ô sage prévision de l'hôtesse qui. dans son trouble, avait oublié de les avertir! En face de leur chambre, dans une petite salle atout usage, une table bien propre élait dressée, un fin souper préparé; le menu se composait d'un carré de veau Iroid sur un lit d'oignons, d'une salade, d'une miche de pain frais et d'une bouteille devin de Cassis... Du vin de Cassis! Dans ses reflets d argent, oii dan^sait la flamme de la bougie, ils apercevaient la maison grise, les pêcheurs, Tér<>n et Pertus, le Père Sidoine et jusqu'au chien Brusque. Tous deux avaient un appétit d'ogre. Brécéan expliqua à Norade que l'oignon froid n'avait pas d'odeur, que les égyptiens l'employaient dans certains parfums rares, que la r(4ne Cléopâlre elle-même en mangeait. Elle se laissa convaincre, après un léger émoi. Jamais festin somptueux, servi par des nègres dans des coupes d'or, sous les feux des lustres, ne parut à la souveraine de Marc- Antoine aussi délicieux que celui-ci aux victimes de la fantaisie médicale. Le veau, le pain, la salade, disparurent comme dans les féeries, et l'on

convint encore que cV-tait un peu court. Quant au Cassis, il s'était volatili>é. Trois heures sonnaient à l'église des Baux, lorsque 1<'S amoureux regagnèrent leur couche pleine Ue désordre et où il fallut retendre les draps. Ils avaii'nt laissé, sur la tahie du ballhazar, un mot recommandant à la vieille filie de ne pas les réveiller. Ils dormirent comme des morts jusqu'à midi, ne se retrouvant, quelques minutes, que pour s'embrasser et soupirer de bonheur.

Le lendemain ils étaient joyeux et dispos. Le temps était admirable et d'une tiédeur prinlanière. Ils résolurent de vivre là pendant deux semaines en Bobinsons, sans tenir compte de l'histoire, de Mistral, de Dante, ni d'aurun guide, ni d'aucun livre, buvant le soleil, rej^ardant les pierres et les ruines, écoutnnt le muet langage des choses, usées au frottement des siècles. Le brave homme qui promène les touristes à travers la cité morte étant venu se mettre à leur disposition, liréci'an lui donna dix francs pour qu'il les laissât « à tout jamais tranquilles », sans plus s'occuper d'eux que d'une paire de lézards. Ceci lait, le site leur apparlint, avec son tragique redevenu familier, sa superposition d'archiiectuies, d'époques et de croyances, fies roches polies, sculptées, pulvéiisée^ par l'eau, le veut et les âges. Le combattant retrouvait là des aspects de la zone de guerre, mais transposés dans la paix amou-

reuse et lu vénération historique. Il pouvait adorer JNorade, rêve elle-mîme, au sein de ce rêve.

Les doux premiers jours, ils découvrirent tout. Ce fut un enchantement de chaque pas, de chaque regard. Les Baux sont une sorte de cuve irrégulière, dont le village forme le fond^ et que dominent un terre-plein pour l'écoulement des eaux de pluie, une terrasse surplombant la plaine et les clairs, les restes grandioses du châleau fort. Il n'est pas un mètre de ce sol sacré qui ne soit remplacement, plus ou moins effondré et confondu, dune demeure romaine, puis gallo-romaine, puis Renaissance. Quelquefois les trois strates sont distinctes, ainsi que, sur une coupe de pâté, le veau, le jambon et le lard. C'est un livre de pierre, que l'on doit lire de bas en haut, quant à la durée ; de gauche à droite, quant à l'espace ; et en spirale ascendante et descendante, quant au mouvement de la vie et à raffouillement par les eaux et le vent. Il y avait là jadis une ville florissante, une halte élevée et abritée entre l'Italie et la Gaule, dont le mouvement et la richesse se sont progressivement retirés, jusqu'à faire d'elle un bourg, puis un village à l'abandon, en attendant la masure isolée au milieu des tombeaux.

'c Aimez, car tout passe! » criait ce^paysage aux jeunes gens.

« Aimez, car tout passe! » leur répétaient

les villas romaines, avec leurs niches de pierre aux angles arrondis, leurs resserres pour le vin et riiuile, leurs meules pour le blé. Assis dans une de ces chambres dures, oii les fenêtres sont en l'orme d'olive, ils apercevaient plus bas iin columbarium, ruche géante destinée aux urnes, oii reposent les cendres des aïeux. Cendres mêlées à la poussière ! Plus loin, un puits rond et finement sculpté, auprès d'une cheminée massive, dont la hotte était causée au milieu. Un portail seul, tel un stylite; une mince colonnette brandissant un chapiteau massif, équilibriste hgé dans son geste depuis cinq cents ans. Ailleurs, un chemin de ronde suspendu dans le vide, au sommet d'im mur circulaire, brusquement interrompu par un pignon, une logette de guetteur, une gargouille. Aucune imagination à la Piranèse n'atteint aux combinaisons insolites des siècles, quand ils s'ajoutent aux siècles, sur un même point précieux du sol terrestre. L'esprit, comblé par ces présences, aiguisé par le sentiment de la mort, fébrilisé par la multitude des images et des accords, s'imagine qu'il va tout comprendre, embrasser une pers|)ective inouïe de desseins humains et d'éboulements, trouver une loi sous le chaos. Puis, cet orgueil fugace et rapide se perd dans une impression quasi musicale, qui tient aux jeux de l'ombre, de la lumière et du vent, dans une béatitude mélancolique.

21G DAi\S LA LUMIERE

La maladie, Ifi désir, le passé, ces tiois puissants artistes sculptaient et coloraient rame unique des deux amants silent ieux, ou éciiangeant de brèves remarques. Avant le déjeuner, pour lequel ils redescendaient à leur demeuie, ils étaient tout élan et allégresse, ainsi que des marins qui appart ilient. L'après-midi les trouvait plus lourds, repus comme des chats, et il leur arrivait de somnoler au creux d une de ces habitations sans toil ni [)lancher, chez un contemporain d'Auguste ou de Septime Sévère, lis se réveillaient frileusement, vers les quatre heures, alors que fraîchit la journée d'octobre, et partaient alors en expédition à travers les éboulis et les tombeaux, de façon à se retrouver au château ou aux environs, pour le coucher mcomparable du soleil.

C'était ici un drame majestueux, à trois personnages, ainsi qu'à la naissance du théâtre : l'astre d»' feu, l'amour et un roi. Comment l'on se réchaulTe ou se refroidit, comment l'on procrée, comment on gouverne : cette triple piéoccupation brille au sommet d'Eschyle, promontoire dont la vue s'étend sur la pins antique tragédie. Les rapports crus de l'homme et de la femme sont le plus profond mystère d'ici-bas, alors que la journée et le commandement s'imposent comme des réalités inéluctables. Ainsi jOue la passion sensuelle entre deux destins, sous l'appréciation pathétique du chœur. La

slatuaire n'est qu'un moment stable de l'angoisse et des l'uriHirs voluptueuses qui secouent les palais des rois, retentissant de là sur les peuples.

François et Norade conipreiiaient cela, car les possédés l'un de laulre comprennent tout. En ellet, dans le trantran habituel, l'homme conç,'oit, raisonne, imagine, invente de son côté; la femme du sien; les deux ordres d'impression et de réflexion sont élanches. Quelques rencontres physiques, ébauchées ou hâtives, ne signifient rien quant au haul régime des âmes. Au lieu que Tavidilé constante du désir- masculinise la vision féminine et féminise la vision masculine. Le véritable univers apparaît.

Ponctuel comme une horloge, ïavel le raisonnable vint, au bout de cinq jours, faire son rapport sur ce qu'il avait appris en Avignon. Il ne se gênait plus avec les amants, qoi ne se gênaient pas avec lui, et ces amours d'un officier et d'une infirmière, après pas mal «le résistances, entraient peu à peu dans la cb ionique locale, puis dans la légende de la grande guerre : « Aïe, dit Tavel en faisant la moue, — car il avait pour autrui le goût du chagrin, — je ne crois pas que votre tante soit satisfaite de ce nouveau dépari, ni que le jeune homme en ait j)ris son parti. JNéanmoins ni le pharmacien, ni la tapissière ne m'ont si- ^:^nalé rien de fâcheux. La confiserie est calme comme à i'ordiiiaire. Une nouvelle bonne vient d'entrer, moins agréable de ligure que la j)récé-

dente, mais dont les services paraissent sui'lisants. Les lepas ont lieu aux heures normales. Maître Jérôme est aussi gourmand et Ion commanda hier de la tète de veau. C'est le boucher Sartan qui raffirme. »

Norade eût embrassé ce maître-bon-sens, tant ces propos la rassuraient. François, enchanté, lui remit deux billets de vingt francs. Ce qui fit que Tavel, s'exallant, déclara qu'il souliailait, pour son hls démobilisé, une compagne telle que mademoiselle... telle que madame... 11 s'embrouillait dans le protocole de la façon la plus touchante. On lui lit boire, pour le faire taire, un verre de Ca&sis. Ses confidences à la mère Tastepain, que celle-ci transmit à ses hôtes, ajoutèrent simplement ce détail que le D"^ Barias avait été appelé au sujet de la mélancolie recrudescente de Jérôme. 11 était ressorti un quart d heure après, ce qui laissait supposer que la consultation avait été bénigne et le pronostic satisfaisant.

BifScéan, toujours prompt à la blague, prit en riant les mains délicates de Norade : « Tu vois, on s'habitue à tout! Tes départs et tes retours font maintenant partie du courant de l'existence avignonnaise en générai et de la confiserie Istre en particulier. »

Un soir qu'au bras l'un de l'aulre, — car la Provençale aimait cette protection, — ils parcouraient l'étroit vallon qui serpente au fond de la

cuvo rocheuse, ils aperçurent, dans le jardin (Funo (jetite ferme, liant ses salades d'arrièresaison, une belle Provençale en costume. Comme elle se redrossait pour les saluer du « bon vespre » traditionnel, ils furent grandement frappés, et même inquiels, de l'éclat surprenant de ses yeux noirs et du halo mystérieux qui flottait autour d'elle. Cependant la demeure était avenante, la femme aussi et rien ne semblait légitimer cette impression tréigique, qui les traversa tous deux à la fois et qu'ils se communiquèrent.

— Cela tient à l'heure, à l'entre-lueur, ...affirmait Biécéan.

— Non, non, c'est autour d'elle, ...insistait Norade. — Elle était à contre-jour et son ombre avait l'air de ne pas lui appartenir.

Ils rirent à cette idée; mais la bonne Tastepain, quand ils lui [)arlèrent de leur rencontre, ne rit pas. Elle lit le signe de la croix et leur conseilla vivement de ne plus diriger leurs promenades de ce côté.

— Pourquoi? C'est une jeteuse de sorts?

— Pire que cela, mes pauvres enfants, c'est une accompagnée. Elle s'appelle Jeanne Lousle et son père éiait l'ami du mien. 11 y a dix ans, un beau garçon de Maussane, amoureux fou d'elle, lui faisait la cour. Elle ne l'aimait pas, se moquait de lui, le traînait à la remorque, comme on dit chez nous. Elle finit par lui fixer un rendez-vous à Marseille, dans un hôtel meublé, où

il l'attondit pendant douze heures. .Comme elle n'était pas venue au bout de c<' tf tnps, il comprit qu'elle ne lui appaitieniirait jamais, tira son revolver et se biûia la cervelle.

— Fichtre, il avait le sang chaud!... observa Biécéan.

— Il l'avait en effet et ce sang jaillit sur la cheminée et sur le sol, où Ion montrait encore la lâche rouilléc, deux ans après le drame. Mais attendez : depuis lors, Jeanne Louste est, sans cesse et partout, accompagnée de son malheureux câlinaïre, qui ne la quitte pas dune semelle. Ya-t-elle à l'église, bien que damnée, il se tient debout à côté de son prie-Dieu. 11 marche derrière elle, et très reconnaissrible, sur la route. On l'a vu tourner avec elle, quand elle danse, aux bras d'un autre, dans les fêtes votives. On le confond parfois avec son ombre à elle; mais il ne fait pas les mômes mouvements, ce qui permet de les distinguer, quand on est prévenu.

— Vous l'avez vu, vous, madame ïa.>tepain?... demanda Norade en frissonnant.

— Comme je vous vois. 11 est triste et diaphane et il a un petit trou rose à la tempe. Parlez un peu de « celui de la Louste » et vous verrez pâlir les uns et les autres. Il n'y a pas de pire porte-malheur. Ig^norez-la, c'est le plus simple, et ne lui adressez jamais la parole!

François riait de tant de superstition, mais son rire semblait forcé; et INorade, songeant à

Jérôme, avait froid entre les épaules. Désormais, ils faisaient un di'tuur pour éviter la ferme maudite et la rencontre de Jeanne-aux-deux-ombres. Au bout d une dou-^aine de jours, il devint manifeste que le séjour des Baux ne convenait pas aux poumons de Brécéan. Il se mit à tousser et la lièvre le ressaisit, au retour d'une promenade dans les Alpilles. Il parlait avec une volubilité, un enthousiasme, une éloquence qui inquiétèrent sa compagne, habituée à reconnaître l'euphorie soudaine des tuberculeux. Elle obtint de lui qu'il prît sa température. Il avait trente-neuf degrés et demi, comme au mauvais moment du mas des Ombres. L'image de la Savoie et de Yanelle vint s'interposer entre lui et le bonheur. Il n'était donc pas guéri! Il lui (audrait retourner en exd, et le plus tôt serait le mieux.

— Avec moi, cette fois, fit Norade.

Mais elle di~tin^ua, dans ses yeux, la douloureuse résoluiion de ne pas l'emmener, de ne pas enfreindre l'interdiction toimelle de Barias, renouvelée par Vanelle : « Il vous serait impossible do ne pas être l'un à l'autre. Ce serait votre mort à tous les deux. »

— Alors, bien-aimé, — reprit-elle en joignant les mains, — alors que veux-tu que je devienne?

— Tu iras m'attendre à Cassis, chez ton père. H t'est évidemment impossible de retourner rue Parapliarnerie.

Cela leur eût fait trop mal au cœur de se

quiltor au sortir dos iinux, de l'cnchanleresse solitude à deux. Ils résolurent de passer ensemble deux ou trois jours à Arles, avant la nouvelle séparation.

Leur deinièro promenade dans les ruines les emplit d'une mélancolie grisante et douce. Ils refirent lentement, presque sans parler, le trajet familier des ruelles au château, du château aux ruines, dont ils connaissaient maintenant chaque station. Ces pierres étaient devenues vivantes. Leur immense amour les avait ranimées. Là Norade s'était assise, ses petits pieds bien calés sur une pierre moins branlante que les voisines. Là, elle avait dit ceci, trouvé telle image juste, chauté (elle chanson., Là, elle avait ri. Là, ils s'étaient embrassés et réembrassés. Là, ils avaient eu telle pensée en commun. Là, ils avaient fait des projets d'avenir. Là, ils avaient pleuré d'enthousiasme. Ces petites sent^^s, pareilles à des rigoles, menaient au point de vue incomparable de la chute du jour. Celles-ci conduisaient au désert, propice à la sévère méditation, que troublait l'exquise gaîté de la jeune fille. Ces demeures, inhabitées depuis cinq cents ans, avaient connu la sieste enlacée des amanis d'Avignon, leurs serments toujours renouvelés et leurs caresses, et leurs soupirs. Partout ils laissaient un peu d'eux-mêmes, partout ils murmuraient aux choses un adieu tendre et solennel.

Ils avaient résolu de partir de nuit, comme ils étaient arrivés, non dans la Victoria de Tavel, mais en carriole, sous les étoiles. Ainsi firentils, après avoir embrassé de bon cœur leur amie Tastepain, qui pleurait. Comme la légère voiture franchissait le dernier cahot, ils se retournèrent : les Baux, un moment réveillés par la présence de ces amants passionnés, reprenaient leur sommeil historique, entre ciel et plaine, parmi le scintillement des flambeaux immortels.

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