‹ Dans la lumière; roman contemporainChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« Ai-je rêvé? »

Norade pouvait le croire en contemplant ?a chambre de jeune fille, clans la maison de la rue Parapharnerie, d'où, quelques semaines auparavant, elle sétait enfuie vers l'amour. Septembre dorait le toit d'en face, mais laissait la ruelle sans soleil. Elle était revenue depuis huit jours,

cef)endant, le trajet de Sylvéréal à Avignon, en auto, on compagnie du D"" Barias et de Bambarde, laccueil extasié de la tante Isire et de Jérôme, la reprise douloureuse de ses habitudes, moins rambulancc et la distraclion des soins aux blessés, tout ceci lui apparaissait à travers un brouillard d'angoisse. I^lle se sentait comme amputée d'une partie de son àme, ou plus exactement comme divisée en deux moitiés, dont l'une était demeurée auprès de Jean-François.

La séparation avait été si brusque, si inaliendue! Elle ne vivait, une heure chaque matin, que par l'arrivée et la ieciurc de la lettre quotidienne de son amant, pleine de cris de passion et de douleur, mais d'uj)e écriture ferme et riissurante. Elle guettait le pas du facteur sur les cailloux pointus, son coup de sonnette, son appel : « Courrier! » Personne ne boug^-ait dans la denieurp, afin -de ne pas gv5ner Tamoureuse, qui se précipilail en robe de chambre, les chevi'ux hâtivement relevés, au-devant de la bienheureuse enveloppe. A peine en possession de sa proie, elle se recouchait, pelotonnée dans l'attitude de la chatte qui va bondir, et, avec un grand battement de cœur, lisait, une fois gloutonneme.'il, puis deux, puis trois, pour savourer, cherchant l'intention derrière le mot, l'état sensible derrière l'expression, se laissant posséder par ce style âpre et nu, qui était celui de l'officier. Toute la journée elle en sentirait la rayonnante chaleur, la tendresse. Le soir seulement elle répondrait, sans pesc^r les termes, donnant tout son être, puis elle irait, à travers les rues sombres, jeter elle-même sa lettre à la grande poste :

« Ai-je rêvé? »

La mémoire des femmes n'est pas la même que celle des hommes. Elle s'attache aux sensations et aux émotions, plus qu'au dessin des circonstances, etsesperspectivessont plus nuancées. Elle est infiniment plus adhérente, pour tout ce

qui touche à la mélancolie, aux replis situés entre la joie et la {M^ne et que le souvenir déplisse avec délices. Telle parole, tel petit fait demeuré sans importance, aux regards de la mémoire masculine, deviennent, pour la féminine, un aliment divin, le pain de la vie intérieure. C'était là le cas de Norade. Elle entend;iit la voix, l'accent de son amant; elle voyait lintlexfon, parfois désabusée, de sa bouche, son rire heureux, ?a façon de manger, son sommeil; elle le situait sur le port de Cassis, sur la route de la calanque, dans le break, aux Saintes-Mariés, éclairé par la lune, au cagnard du mas des Ombres^ en plein soleil de la Camargue et la main sur les yeux...

Trois jours après le départ de celle qu'il aimait, maigre les remontrances de Marie Téron, qui ne le trouvait pas assez remis de son alerte pulmonaire, Biécéan étail parti pourlaSavoie.il venait d'arriver à Yulniis et il envoyait à sa bien-aimée ses premières impressions :

u Ma Norade,

M Me voici au port, dans la confortable chambre de la petite auberge de Vulmis, ta chère photographie en face de moi. J'ai trouvé deux lettres de toi à l'arrivée, à la poste restante de liourg Saint-Maurice, et j'en ai été bien heureux; car je craignais la distraction naturelle, ou que mes dernières indications pour le changement d'adresse ne te fussent pas parvenues à temps! Ces hommes sont d'un méticuleux !

Les nouvelles de la victoire arrivent ici, grâce aux petits journaux locaux, plus rapidement qu'au mas des Ombres. C'est la grand^^, grande et grande victoire. iNotre amour aura vu ses ivresses doublées par la délivrance de la patrie. C'est un signe des dieux. Seule cette pensée rend l'absence moins intolérable. »

— Ce n'est pas mon avis, songeait Norade. Le bonheur appelle le bonheur et la joie publique aiguise encore la peine privée.

Mais, par la télépathie naturelle aux amants, la lettre lui apportait aussitôt une réponse à cette objection :

« Ne féerie pas, en lisant ceci : Voilà le perfide déjà consolé! Ce qui me console, c'est la certitude 011 je suis de la convergence des circonstances heureuses. Va, nous serons réunis de nouveau hienlôt et cette fois pour ne plus nous quitter! Jai déjà vu le D' Vanelle, l'ami de ton ravisseur, du papa Barias. Il lui ressemble, bourru et bon comme lui. Il m'a ausculté longuement, attentivement, eu avant, en arrière, sous les bras. Il m'a fait tousser et compter. Je me croyais à l'ambulance d'Êverjon, moins ce qui faisait pour moi un paradis de ma petite cambuse, tu te rappelles, au bout de la salle des fiévreux. Il ne m'a conseillé d'autre tr;iitement que la fenêtre ouverte et la suralimentation. 11 m'a promis — le ciel l'écoute! — que je serais promptement rétabli, mais sans fixer de date, comme font les docteurs. Je les connais, étant de la partie. Ils ne veulent jamais se compromettre. Celui-là habite au bout du village. Il s'y est installé un laboratoire, étudie un nouveau sérum et ne descend que rarement au bourg. Il tient de Termite et du thaumaturge. La guerre ne

semble pas le préoccuper. En tout cas il n'en parle pas et je ne lui en ai pas parlé non plus. Il m'a dit simplement que je n'étais plus bon qu'à faire un civil et que je ne devais plus songer à me battre. Cela me désolerait, si tu n'étais pas là pour m'inviter — pardon, pour m'admettre — à des travaux moins glorieux, mais plus doux que ceux du champ de bataille et sur lesquels je n'insiste pas, pour ménager, de loin, un sentiment de pudeur et de décence que nous ne ménageons guère de près, avouons-le. Je sais bien que la joie fait peur; je n'admettrai jamais que celle de la possession fasse mal, et je soupçonne Barias de m'avoir éloigné de toi par jalousie, sous un prétexte de santé, parce qu'il a un secret béguin pour son infirmière.

« Ne t'avise pas au moins d'être coquette avec le cousin Jérôme. Je t'avertis que l'abstinence et la distance me rendent jaloux et prompt aux soupçons, mêmes injustitiés. Othello et Manfred voisinent actuellement dans une imagination que n'apaisent plus les chants délicieux de Norade. Il me reste notre Mistral, notre Aubanel; hein, comme on les aime, depuis qu'ils nous apparurent sur le chemin des Ombres, avec Daudet, Houmanille et Arène'. Ces poètes sont nos amis, vois-tu, comme nous sommes les leurs. Ils chérissent en nous les amants fidèles, comme ceux et celles dont ils nous ont conté l'hisloire, comme Mireille, Zani, Vivette et Sapho, et ils nous rapprocheront, ma chérie, après nous avoir consolés. Ce que le vulgaire appelle leurs fictions est plus réel que la vie même, et redresse ce qui est mal fait dans la vie. Voilà un fameux sujet de thèse : Le monde amélioré par les chantres de l'amour. Mais le titre est prétentieux et a l'air d'un titre boche... Ah 1 que je t'aime 1... »

174 DAXS LA LUxMIERL:

— iNorade, ma chérie, puis-je entrer? dcmuuda humblement, derrière la porte, la voix de Ja tante Istre.

Elle était, comme presque tous les vieillard>^, intempestive. La jeune hlle, malgré sa patience, l'envoyait à tous les diables, en cachant sa lettre sous l'oreiller.

— Mais, certainement, tu peux entrer, tantine.

— Impossible, même à nous, confiseurs, d'avoir du chocolat, dit la tante. Je fais à Jérôme un café au lait. En veux-tu un aussi?

— Bien volontiers.

— ■ Avec une tartine de confiture?

— Avec une tartine de confiture. Le journal est-il arrivé?

La tante Henriette répondit que oui, mais qu'il était resté en bas. Elle avait entendu le facteur et elle guettait, sur le visage de sa nièce, l'effet produit par la lettre quotidienne. Elle détestait naturellement Brécéan, qui était à ses yeux un infâme séducteur-, justement puni de tuberculose, et elle souhaitait sa mort le plus vite possible, pour que Jérôme pût épouser Norade. Le reste lui était indifférent. Depuis le retour de la jeune fille, dont Taveutare était connue en Avignon, des lettres anonymes, pleines d'injures et de railleries, parvenaient chaque jour à la confiserie. M"* d'Everjon avait déclaré solennellement qu'elle ne reverrait jamais la

coupable et interdit à suôut Odile, plus indulgente, de bi saluer dans la rue. Les deux sociétés, Tari-tocraiique et la bourgeoise, condamnaient à qui mieux mieux cette dévergondée, qui avait iléshoiioré l'ambalance et tlétrissaient la scandaleuse indulgence de Barias. Les gens (( bien » délaissaient la boulique, privée d'ailleurs, par les restrictions, de ses plus savoureuses spécialités. M"" de Fontvenet elle-même, gourmande comme une chatte, avait ce^sé ses commandes. En revanche les commerçants, le douanier Arsène et l'élément populaire se montraient favorables à Norade, qui secouait «les préjugés courants et récompensait la valeur militaire comme une femme sait le faire, par le don de sa jolie personne. Le bruit de la maladie de l'oflicier, en se répandant, ajoutait l'auréole de la compassion à celle de l'amour. Plus d'une jeune lille bien élevée enviait en secret le sort romanesque de « la petite de la confiserie », étudiait de loin son allure et sa coiffure, quand elle la rencontrait rue Josepli- Yernet, rue de la République, ou à la sortie de réii;lise. Les jeunes embusqués, dans leurs magnifiques uniformes, lui faisaient les yeux doux au passage. En dix jours elle était devenue une des jcuriosités d'Avignon et c'était tout juste si on ne la montrait pas aux soldats anglais flegmatiques et aux bruyants Américains qui marchaient, fumant leurs pipes

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et se donnant de larges tapes sur les épaules. Après un certain nombre de propos inutiles, M™^ Istre revint à son sujet préféré, qui était l'analyse du caractère de Jéiôme, auquel elle prêtait de hautes qualités, comprimées par une timidité invincible. Depuis le retour de Norade, à en croire la vieille dame, le cher « demeuré » avait subi une transformation psychologique extraordinaire, repris le goût de la lecture et même de la conversation. Elle citait de lui des phrases banales, en leur attribuant un sens profond, et de mornes plaisanteries dont elle riait, espérant que Norade en rirait à son tour. Mais l'esprit de Xorade était ailleurs, là-bas, dans la brumeuse Savoie de septembre et elle attendait impatiemment la fin de cet oiseux bavardage pour reprendre la lecture de sa lettre :

« Ah! que je t'aime!... Depuis le moment où je m'éveille jusqu'à celui où je m'endors, je ne te quitte pas une minute, je m'installe rue Parapharnerie, je remarque les personnes qui entrent chez la tante Istre, les allées et venues de la bonne, que tu envoies mettre tes douces lettres à la poste, les apparitions inquiètes du chat ; je tlàne à la devanture, devant les cédrats confits. Quand tu sors, légère et vive et court vêtue (la mode l'exige), je t'accompagne dans tes courses à travers cette chère cité d'Avignon, que nous connaissons si bien et que nous aimons. Mais, pendant que tu essaies une écharpe ou une voilette, dans un magasin de nouveautés, je vais me promener vers les remparts aux créneaux dorés et j'écoute le bruissement du temps

sur la pierre. Aiu^i je me sépare eu imagination, et pour un illusoire instant, de toi, au sein de notre longue séparation trop réelle. Cepènd;int, comme un somnambule, j'ai quitté l'auberge de Vulmis et je me suis aventuré sur une route de montagne qui va je ne sais oîi, à travers un bois aux nombreuses essences. Je respire largement et librement. Le D' Vanelle a raison, Tair a ici une saveur curative, fortifiante. Il donne de l'espoir comme un vin. Il grise. Il rend euphorique. Une multitude de petites plantes et de fleurs d'arrière saison solliciteraient ma curiosité, si le botaniste n'était pas mort en moi depuis le début de la guerre, en même temps que le pliysiologiste et qu'un ceriain nombre d'autres personnages en « iste ". Tu m'as détuurné de la médecine et incliné vers la poésie. Ta Provence ma inondé de sa lumière. Le verbe « savoir » n'a que le troisième rang. Vivre et aimer passent avant lui. Ou plutôt, l'amour c'est la vraie science, le véritable instrument de la seule Science, qui est celle du cœur humain.

« As tu remarqué — certainement, car tu remarques tout — que les amants séparés, bien avant même Chateaubriand, rencontrent toujours un solitaire, un original, une manière d'ermite. Je n'ai pas failli à la règle. .Mon nouvel ami est un bûcheron, vieux et courbé, qui coupe des arbres marqués d'une croix rouge, pour en faire des traverses de chemin de fer. Son (ils, qui l'aidait dans son travail, est prisonnier des Allemands depuis deux ans. Le bonhomme a reçu de lui une demi-douzaine de cartes postales, timbré<;s du camp de Giessen, qu'il m'a montrées hier. 11 est tier de lui, moins que de sa tille, une beauté locale, paraît-il — je ne lai pas encore aperçue — du nom démodé d'Adélaïde. Lui s'appelle Antor. Adélaïde Antor, quel beau nom

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d'IiéroïQe 1 Celle-ci, paraît-il, coupe un arbre, solide et résistant, aussi facilement que d'autres une rose sur sa tige. J'ai dit à mon nouvel ami : « Elle saura mettre son mari au pas, s'il ne marche pas comme il faut. » Il a ri et m"a expliqué que celle jeune vierge avait le cœur dur comme du chêne. Ni galant, ni soupirant, ni aspirant, rien !

« Il est dix heures du soir. Ma petite lampe baisse, faute de pétrole. Il est rare ici, comme tu penses, en ce moment, le pétrole ! 11 faut donc que je l'économise. Cette lettre partira demain matin et je la numérote, afin que lu saches combien de fois je t'écris et si le courrier te parvient régulièrement. Je t'embrasse ardemment, passionnément, avec fureur, sans ménager ta coiffure ni ta poudre? Je me serre contre toi ainsi qu'au mas, après déjeuner, au centre de cette divine chaleur confondue avec notre fièvre. Ma Norade, ma petite Norade, je tends les bras, j'étreins le vide, je ne puis déjà plus supporter ton absence.

o Ton auianl,

« Jean-Fhançois. «

De nouveau, l'on fiappait à la porte. De nou- ^ veau, elle cacha sa lettre, dans son corsage, cette l'ois. C'était Jérôme, long, maigre et triste, avec^ ^* sa tête de buis aux yeux trop grands et fixes, • qui venait offrir à sa cousine un exemplaire de j ÏArmana prouvençau pour 1880, découvert à la ^ devanture de la librairie Roumanille, rue Saint- Agricol, demeure historique, ve'rilable sanctuaire du félibrige. Ce cadeau n'éfait qu'un prétexte. Le garçon avait pris visiblement sou

courage à deux mains pour dire à celle qu'il aimait quelque chose d'important, d'essentiel, qui ne pouvait être remis. Elle s'attendait à une déclaration, elle en souiïrait d'avance, elle cherchait les paroles apaisantes et consolantes qui envelopperaient son refus ; mais il arriva tout autre chose que ce qu'elle prévoyait. Jérôme, ayant posé la brochure jaune safran sur la table, demeura un moment immobile, comme s'il rassemblait son énergie vacillante, d'un effort surhumain. Ses lèvres sèches, disjointes avec peine, articulèrent ceci : « Si jamais tu repartais, Norade, je dois te prévenir que je me tuerais... » Il ajouta après un silence: « Je ne pourrais pas faire autrement. » Puis il tourna les talons et s'en alla à pas comptés, marionnette qui vient de débiter son couplet. Le saisissement de la jeune fille était tel qu'elle ne put proférer un son. Elle le regarda disparaître avec terreur comme s'il sortait déjà de ce monde. Elle comprit que le, drame était en chemin, qu'il était proche et inévitable. Car il lui serait tout à fait impossible, quels que dussent être ses remords, de ne pas répondre au premier appel de Jean-François.

Autant que possible Norade, dans ses promenades ou ses courses, évitait l'ambulance d'Everjon. Un soir pourtant, à la nuit tombée, elle revint par là, et le vieux portail, les fenêtres éclairées, un relent d'infirmerie, lui rappelèrent

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la rencontre de Brécéan, la germination de leur délicieux délire. On répète volontiers que les commencements, les premiers aveux, les premiers attouchements sont ce qu'il y a de meilleur. Peut-être, quand la ilamme s'arrête en chemin ou retombe sous la cendre de ThabituiJe. Mais, quand elle s'accroît et gagne toutes lea maisons intérieures de la vie, ses rougeoiements du début a[iparaissent, par comparaison, peu de chose. L'amoureuse en était là de ses réflexions, quand elle fut frôlée, dans les demiténèbres, par une ombre fluette, à odeur de linge, qui se hâtait.

— Sœur Odile !

L'ombre s'arrêta. Sous la cornette blanche, une voix timide, presque effrayée, murmura : « Oh, c'est vous, mademoiselle Norade?

— Pourquoi mademoiselle ?... Vous m'en voulez aussi, comme les autres? Vous êtes donc fâchée contre moi ?

La religieuse prit par le bras son interlocutrice et la mena loin de l'unique réverbère, qui projetait sur la place une peiite lumière tremblotante : « Je ne vous en veux pas, je ne suis pas fâchée. Mais M"^ d'Everjon est terrible sur ce chapitre. Si elle me voyait vous parler, elle me renverrait à ma communauté. J'ai su, par le D"' Barias, que vous étiez de retour chez M""® Istre. N êies-vous pas trop malheureuse au moins ?

Que signiliait par ces mots, sœur Odile? Norade répondit par une question : « Avez- Yous beaucoup de nouveaux blessés?

— Moins qu'avant. Depuis les offensives victorieuses, nous nous ne recevons plus de nouveaux que de loin en loin. On assure que la guerre va bientôt finir. Les Allemands sont battus.

« Les Allemands sont battus... » répéta machinalement l'ex-infirmière. KUe sentait tout à coup qu'elle n'avait plus rien de commun avec cette maison, où elle s'était tant dépensée, ni avec celle sainte fille, qui jadis l'aimait bien. La main sèche et le langage de sœur Odile lui versaient le froid et lisolement. Après quelques paroles banales, elles se séparèrent. Cette fois-là, en rentrant chez elle, l'amoureuse s'enferma et pleura longuement. Elle se croyait environnée de réprobation. Elle ne descendit pas dîner. Elle songea à partir immédiatement pour Vulmis, à retrouver sa seule raison d'cire, quoi qu'il dût en résulter: « Je le soignerai. INous serons sages. Je le guérirai mieux que n'importe quel médecin. » Mais, tout aussitôt, elle reconnaissait la folie et l'impossibilité d'un tel projet. Comment résisterait-elle une minute au a feu du sang », selon le mot de l'aubergiste des Saintes- Mariés !

Celte phase de découragement fut courte. En effet, le second jour, un peu avant le repas de

midi, la désolée, triant et disposant des fleurs qu'elle venait de cueillir dans la campagne, vit entrer dans la boutique le D"" Barias. Il était radieux :

— Tu es seule?

— Oui, maître.

— Alors, je m'assieds. Ou plutôt non, ça ferait entrer une de ces curieuses, une de ces pimbêches, une de ces « madame » que j'ai toujours à mes trousses et qui sont à l'affût d'une consultation gratuite. Yoilà ce dont il s'agit : je viens de recevoir une lettre de Vanelle. Il me donne des nouvelles du lieutenant.

— Ah ! mon Dieu I

— Ne pâlis pas, ne tremble pas, que diable! Yas-tu te trouver mal et me mettre une petite femme vapeurs sur les bras! Il n'y a pas de quoi. Le lieutenant est mieux. Entends-tu : il est mieux ! J'ai voulu te mettre au courant tout de suite. Vanelle pense qu'il doit s'en tirer. Hein, te voilà rassurée !

— Merci, maître, merci, quel immense bonheur!

Sans se soucier des passants, qui pouvaient coller indiscrètement leur nez à la devanture, Norade se jeta au cou de Barias et l'embrassa trois, quatre fois, comme un grand-père chéii, au jour de l'an. Le vieux en élait tout interloqué, tout ému. Depuis qu'elle était fautive, et gravement, il l'aimait davantage. La faiblesse d'une

jolie chair est im attrait, mémo, pour le moraliste.

Celte première joie calmée : « Veux-tu m'expliquer, s'il te plaît, jeune insensée, pourquoi diable vous ne vous mariez pas. Cela ferait taire les jacasses d'Avignon, premier point. Ce serait plus propre et plus normal, second point... Tu secoues la lête... Quel est l'obstacle, oià est-il? Pas dans le lieutenant, je suppose.

Norade soupira, d'une voix presque éteinte : « Les conditions de ma vie de famille sont telles que je ne puis... que c'est impossible.

— Ah! le cousin Jérôme... oui, j'ai entendu dire en effet...

Elle mit un doigt sur ses lèvres. Le « demeuré » pouvait rôder dans la maison. Barias écarquillait les yeux et agitait ses larges mains nerveuses, comme quelqu'un qui ne comprend pas : « Ça me dépasse! C'est ahurissant! Je vous crois tous mabouls, ma parole. Enfin, petite, ça te regarde. Je ne suis pas un évèque. Tu as mon estime médicale et mon affection. Tu auras mon approbation le jour oi^i... »

La tante Henriette rentrait, pleine de politesses et de salamalecs, qui irritaient le ^ ieux praticien. Il prit congé, laissant la jeune fille toute perplexe. Elle se demandait si elle devait raconter cette visite à Jean-François, dans sa lettre quotidienne. Finalement, elle lui lit part du pronostic rassurant de Yanelle, mais elle se

tut quant au consoil matrimoniil de Burias. Lu pensée que son amant pourrait croire au moindre calcul, à la plus petite combinaison de sa part, lui était odieuse et intolérable. Les Pertus étai'^nt (le ces êtres fiers et fermés dont on dit qu'ils meurent la bouche cousue.

Les seuls bons moments de Texistence solitaire et désolée de Norade étaient ceux qu'elle passait au bord du Rhône froid et rapide, ttintôl à la pointe de la Bartelasse, tantôt sur la rive droite ou gauche, longeant les oseraies. Afin de se créer une présence dans Tabsence, elle emportait la dernière lettre reçue de Jean-François. Quand elle était arrivée à évoquer son sourire, sa voix et son baiser d'une façon exacte — (tous les amants séparés savent combien cela est diaboliquement malaisé !) — elle relisait une ou deux phrases, pourcompléterrhallucination. Tel le morphinomane, trompant sa faim du poison, se fait une injection d'ea-u pure. Elle tendait les bras, étreignant le vide, vers une de ces ombres rapides que déplace le vent dans le soleil. Elle murmurait le nom chéri, sur le ton de l'alcôve et du plaisir, ou le prononçait tendrement, distinctement, comme dans la causerie quotidienne, quand elle lui faisait une objeclion ou s'exclamait. Puis elle prononçait son nom à elle, « Norade », avec Finflexion caressante, mais fort peu provençale, qu'y meitait le Breton brelonnant. Les paysages lumineux du Midi ont ceci

de nostalgique qu'une même inclinaison de la clarté, selon les heures différentes, les rcippelle simultanément à l'espril, ainsi que des images d'une même dorure. Ils forment, au souvenir, un album relié d'étincellement, que feuillette la joie dans la peine. CVsl une force pour un pays, comme pour un auteur, que d'harmoni-^er et déconcentrer la mémoire. Où qu'ils se trouvent, brumes, difficultés, ennuis, spectacle pressant de la mort dans l'abandon, la gêne, la détresse, l.es fils privilégiés de la mère Provence n'ont qu'à fermer les yeux d*; chair, pour voir avec netteté, et d'ensemble, une route, une allée de cyprès, une montagnette, une mer bleue entre les pins, qui les bercent et les consolent comme des enfants. Son pays chantait dans Norade, et ce chant était mêlé à son ami, et ce chant avait, au refrain, le regard, l'accent, la douceur des lèvres de son ami.

Elle allait, suivant ce chemin hésitant, perdu, interrompu, puis repris, herbu, marécageux, puis de nouveau sec et fendillé, qui accompagne le Rhône véloce. Un oiseau se levait à son approche en jelant un cri aigu, ou dans un cliquetis d'ailes frémissantes. Une bêle d'eau plongeait, invisible. Le scintillement du fleuve lui rappelait celui de la Camargue, disposé selon les mêmes plans et secoué par le même misiral. 11 n'est pas une fille de cette terre divine qui ne comprenne le langage du grand tourmenteur de

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coilles et de jupes, son conseil bohème et aventureux. Les raisonnables discutent avec lui. Los autres laissent partir leur bonnet dans son tourbillon irrésistible. Norade faisait partie de ces dernières. Que de fois, au cagnard du mas des Ombres,' Brécdan et elle avaient savouré leur tiède quiétude, en dépit d'un coup de bourrasque, qui courait comme un fou vers la mer! Elle allait, insouciante de l'heure, jusqu'à ce qu'une certaine nuance rose, apparaissant sur les toits des maisons, l'avertit que le moment était venu de reprendre le chemin d'Avignon. Alors le charme cessait. Alors elle se représentait la salle à manger Iriste, à odeur de renfermé, où elle s'asseyait entre la tante et Jérôme, comme une coupable à qui l'on pardonne. La conversation languissait, chacun redoutant un écueil, un mot qui pourrait avoir mine d'allusion, une réminiscence malencontreuse. Jamais la laideur comique de* son cousin, tenant à une régularité absurde de traits trop grands dans une face petite, n'avait autant frappé IXorade. De même les manies et les tics moraux de la tante Henriette ressortaient avec une vigueur imprévue. C'est que l'amour inquiet rend caricatural tout ce qui n'est pas lui et crée une caisse de résonance pour les imperfections ou la niaiserie ambiantes. Il n'est pas de pire satirique qu'une amoureuse sevrée de celui qui est tout pour elle et qui a emporté, en s'en allant, la beauté avec l'intérêt

de tout. Dante lui-même eût aborde ?sorade, la lyrique Norade, la Vita Niiova aux lèvres, qu'elle se fût écriée : « Ah! quel grand nez! » devant Shakespeare, récitant ses sonnets : « Quelle calvitie ! » — Elle avait au mur de sa chambre un petit portrait de Racine, attribué à Mignard, auquel elle tenait beaucoup. Car la musique des vers de Racine était pour elle la plus étonnante. Elle lui trouvait maintenant Fair guindé et la bouche anière. Il n'y avait que le Rhône et la vue étagée d'Avignon, tout en flammes roses, qui ne lui parussent ni diminués, ni critiquables.

Elle allait, et il lui arrivait, par un détour, absorbée qu'elle était dans son rêve, de se retrouver à Villeneuve, aux portes de la Chartreuse célèbre qui donne asile à une pouillerie. Ici elle rencontrait le Temps, bonhomme après tout, sa faux sur l'épaule, couvert d'une poussière de siècles, démolisseur infatigable, dont la silhouette la consolait. Celui-là avait éparpillé tant d'amoureux, tant d'amoureuses, tant de cœurs chauds, battant et saignant, qu'on aurait eu honte de pleurer devant lui, une lettre d'amour entre les doigts qui seront demain des ossements. « Marchand de rides ! » lui criait Norade. Il ne se retournait même pas, sachant que, dans quelques minutes, il ne resterait de celte jolie hlle qu'un peu de poudie d'os, dans une pierre brisée, au fond d'un trou comblé,

ii'imporlo où. Qu'est-ce que dix ans, à la Chartreuse de Villeneuve, qu'est-ce que vingt ans, qu'est-ce que trente ans? Le temps de sortir el de rentrer, et les cheveux bruns ont blanchi, cl les lignes du corps, solennelles et douces, qui font crier de joie Jean-François, se sont affaissées, et les dents, brillantes sur la gencive rose, branlent dans leur alvéole grisâtre ! Le Rhône coule moins vite, entre ses berges qu'il ronge, que la durée entre ces fresques usées cl ces vieux puits. Il n'est pas d'eau, venue des glaciers, qui se précipite comme les ans; la nourrice finit à peine de chanter, pour endormir le nouveau-né, qu'on entend les coups de marteau clouant le cercueil du gosse devenu nonagénaire.

Chose étrange, du point de vue philosophique, et admirable, du point de vue humain, [dus la belle, enivrée d'amour, méditait ainsi sur la mort, dans le cadre puissant de la Camarde, plus la brûlait le désir aux mille subterfuges. Elle reprenait, dans son corsage souple, la feuille de papier froissée, couverte de ces petits signes adorables, où se retrouve le mouvement naturel de la main qui écrit. Elle lisait avec délices, comme si François la pénétrait :

« Imagine-loi que j'ai vu, enfin, la chaste Adélaïde Antor et, du pont jeté sur le ravin, qui me servait dobsprvaloire, ell ■ m'a paru te ressembler. Comme l'a avoué notre Aubanel :

Toutes les bruiK-s cliatounettes, Depuis Zani, mo font pleurer.

« C'est une personne brune, longue, svelle, de ta taille, (Je ta flexibilité, autant que j'ai pu en juger de haut. Son galant l'avait attrapée par, la taille; elle riait et pliait, comme pour se dégager, puis, sur le point d'y réusyir, elle se rapprochait de lui ainsi ([u'unc grande chatte en chaleur et lui coulait un baiser sur la bouche — mais oui parfaitement, ma chère, — pendant cinq minutes bien comptées. Elle va fort, la chaste Adélaïde, et son papa, je l'espère pour lui, est plus clairvoyant en matière de bùcheronnage qu'en matière d'éducation des <jemoi>elles. Le gaiçon a sans doute perdu le souffle le premier, il a repris haleine comme un noyé, puis... ils ont recommencé la cérémonie. Tu conviendras que ce n'est pas un spectacle de famille, pour un amant privé de sa maîtresse par la fantaisie des médecins, et qui tire une langue de cent cinquante Lilomètres, — est-ce exactement calculé? — dans la direction d'Avignon.

« D'ailleurs je me porte à merveille. Je me demande ce que je fais ici. Ma température, il est vrai, est encore de trente-huit et demi le soir; mais i;e!a tient à ce ({u'à celte heuie-ià, pur une sorte de rite sentimental, je me représente avec plus de force ton adorable figure et ton corps obsédant. Je lâche ma lecture, quelle qu'elle soit — hier c'était Phèdre, notre Phèdre — et je me mets à te reconstruire mentalement. Tel un sculpteur en exil, qui aurait oublié sa statue et la ranimerait par le souvenir. Tu as beau dire, l'amoureux a raison d'assister le plus souvent possible à la toilette de son amoureuse et de la sécher et iriciionner après le bam. San«. ctla, j'aurais un mal infini à mo faire de toi une imacre satisfaisante

avec des débris d'exactitude vêtue. Tu es une nymphe et une nymphe parfaite. Ne discute pas. Je te Taffirme avec toute mon autorité esthétique. Qu'irais-je faire dans les musées, quand j'ai devant moi une pareille chasseresse!... »

Norade lisait la suite en rougissant, mais avec cette reconnaissance infinie de la femme pour celui qu'elle inonde de joie. L'homme est toujours plus ou moins à ses yeux un naufragé, qu'elle sauve et qu'elle réconforte. Elle le chérit à proportion du besoin qu'elle lui suppose d'elle, de sa présence, de son aide, de son secours. Pour la fille du patron Pertus, ce Breton était le blessé qu'elle avait guéri, le poitrinaire qu'elle guérirait, le farouche qu'elle avait amadoué, le renfermé qu'elle avait ouvert, le Celte qu'elle avait ensoleillé, le mélancolique qu'elle rassérénait. L'amante est ainsi guettée par la mère, elle-même trop souvent dégradée par l'enfant, changeante et capricieuse. Eve est triple et ses métamorphoses lui permettent de triompher souvent, dans une lutte corporelle ou sprituelle. qui sans cela serait inégale.

Si quelques pensées humaines communiquent à travers l'espace, ce sont, à coup sûr, celles des amants. Comme le sucro, le phosphore et l'œil du chat, le désir bombarde des atomes, qui trouvent leur route vers le désir parallèle et correspondant. Etablissant, dans leurs courriers, la concordance des heures, Norade et Jean-Fran-

çois pouvaient se convaincre qu'ils passaient, à la même minute, et à deux cents kilomètres de distance, par la même latitude sentimentale, intellectuelle et sensuelle, qu'ils étaient deux montres synchroniques et qui tintent en même temps. Les écarts ou divergences étaient l'exception, et ne faisaient que confirmer la règle. Pendant les repas, rue Parapliarnerie, Norade partait mentalement pour cette Savoie qu'elle ne connaissait point, pour le pont et l'auberge,. Je Vulmis, et elle surprenait Jean-François en train de déjeuner avec appétit, un portrait d'elle appuyé à la carafe, un journal déployé près de l'assiette. Cependant que Jean- François parlait de même pour Avignon, pénétrait dans la maison grise et retrouvait Norade, mélancoliquement assise entre la tante et le cousin, sans écouler l'un ni l'autre. Le déplacement était immédiat et total. Il ne leur arrivait pas de flâner en route, ni de se rencontrer à mi-chemin. Les artilleurs cachés de la télépathie ne manquaient jamais leur but.

Depuis quelle était de retour, Norade redoutait l'humiliation que lui seraient la rencontre et le non-bonjour de M"'' d'Eveijon. Car cette personne, altièrc et comique, attachait une grande importance à ceux qui la saluaient ou ne la saluaient pas, à ceux qu'elle saluait ou ne saluait pas. Le monde se divisait pour elle eu deux catégories : les damnés, dont elle ignorait

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la présence; les élus, auxquels elle adressait uu signe de tête. Comme elle répélait volontiers en parlant de ses victimes : « Je lui ai fait uuc avanie », on l'avait surnommée « M"® de Sainte-Avanie ». Quand elle écrivait à ses fermiers ou à ses fournisseurs, elle terminait sa lettre par celte formule de courtoisie : « Je me porte bien. » Sa grande fortune imposait le respect et son avarice, tempérée par la vanité, plu* encore. Elle enfermait une mouche dans son sucrier, même avant la gucne tt les restrictions, afin de reconnaître les larcins. Elle restreignait les frais de vidange, en faisant des visites intéressées à ses amies, aux heures de la digestion accomplie. Son ambulance, installée par elle en vue de la Légion d'honneur, faisait son oigueil et son supplice. Il lui fallait déjjourser en rageant, rager en déboursant. Chaque jour, le prix des aliments montait davantage, et elle voyait, dans son sommeil, ces horreurs qui la narguaient de loin : le gigot à vingt et un francs, le poulet à dix-huit francs, la modeste endive à cinq sous pièce!

L'accident fatal se produisit, peu avant midi, vers la fin de septembre, par un ciel clair. Norade, contournant la rue Joseph Verne t, au coin de la rue de la République, se trouva nez à nez avec celle que, pendant tant de mois, tlle avait appelée « la patronne ». Prévenue de l'accueil qui lui était réservé, plie ne broncha pas.

SEPARATION Wà

Celle réserve ne faisait pas l'affaire de l'auslère M"' d'Everjon, ennemie du mâle et de toutes celles qui conjui^uent l'abominable verbe « aimer )). Elle s'arréla sur les poteaux de ses jambes el poussa, dans la direction de la jeune 11 lie, une sorte de hennissement, où il y avait du mépris, du dégoût, une sourde jalousie et de la colère. Ainsi barrit la vieille éléphante, qui voit sa place occupée par une plus jeune, à l'abreuvoir du troupeau. Malheureusement pour la mégère, cette scène, qu'elle devait ressasser [>endant des mois et des mois, aux jours et thés de ses relations, n'avait comme spectateur qu'un gamin occupé à faire marcher une toupie récalcitrante. Norade poursuivit son chemin en riant et en cherchant la description qu'elle ferait à François de ce cri rarissime; elle essayait de le reproduire, pour ne pas le perdre; mais elle n'obtint, après maintes tentatives, qu'une assez ()iètre contrefaçon.

Un beau matin, la tante Henriette, en rougissant, annonça qu'elle avait reçu une lettre de -on frère, qui lui annonçait son arrivée prochaine. Le patron Perlus en Avignon, alors qu'il détestait la ville des Papes et ne dépassait jamais la Camargue, dans ses rares déplacements! Cette décision donna beaucoup à penser à Norade. Sans doute le bonhomme avait été mandé par sa sœur... dans quelle intention?

Elle devait être rapidement fixée. Le vieux

pêcheur, débarquant rue Parapharnerie, avec sa pipe et une ch mise de nuit roulée autour de ses pantoufles, dans un numéro de journal, pour tout bagage, mauifestait lui aussi un certain embarras. On parla d'abord d*' choses et d'îtutres, du beau temps, des vendanges, qui s'annonç lient superbes, de la victoire sans ces-^e grandissante, les deux fils féron toujours combattanls, toujours préservés, de leur mère, du Père Sidoine, lequel souffrait d'un rhumatisme à sa jambe de bois. Cette vieille plaisanterie faisait le bouheur de tous les mariniers du port de Cassis, républicains ou royalistes, au()rès de qui le Père était populaire. Vers le «^oir, Pertus proposa à sa tille un peiit tour le long d'-s remparts, l^lle aci-epia avec cmiosité.

— M(jn enfant, commença le vieux, j'ai beaucoup n'^lléchi depuis les derniers événements et la maladie inopinée de ce brave Jean-François.

— Moi aussi, père, j'ai beaucoup réfléchi.

— Ah, tant mieux! Il faut examiner les situations morales d'un œil clair, comme la barque qu'on veut acheter, et qui sera votre vie ou votre mort.

Le prud'hommtî de mer, malgré ses doctrines à la Tolstoï, toiira lit facilementau 'prud'homme de terre. La jeuue filh; connaissait ce penchant, sa l'aiblesse de caractère et le laissait venir.

— Tu sais, petite, combien j'ai approuvé votre union libre. J'ignorais alors que ton compagnon

portait fin lui un gprme redoutable, qu'une simple émotion sulTit à déchaîner. Ah, cette lettre, cette maudite lettre! je me suis reproché souvent de te l'avoir donnée, de tf l'avoir laissée.

— Elle n'a été que le prêt xte d'un accident, qui se serait produit sans elle, répliqua Norade, déjà impatientée.

— \u m'enlèves mes remords. Néanmoins, je vois aujourd'hui les choses d'un autre œil, et, sans connaître les sentiments, je me demande si, pour ton avenir, qui me préoccupe, car je ne serai pas toujours là, il ne vaut pas mieux que votre rupture momentanée devienne en quelque soi'te définitive.

Ces circonlocutions agaçaient de plus en plus la jeune fille. Elle désirait pourtant que son père exprimât sa pensée jusqu'au bout. Comme il hésitait, elle le souilla : « ...et que j'épouse le cousin Jérôme, n'est-ce pas?... Vous savez admirablement votre leçon, cher père, et lante Henriette vous a bien stylé. Ne niez plus. Je vous connais assez pour deviner que ce sermon n'est pas de votre cru. Sachez donc que j'ai(ne Jean-François comme au premier jour, qu'il m'aime, qne je lui appartiens pour l'éternité et que le courir» Jérôme, comme mari, me fait horreur ».

Patron l'crtiis leva les bras au ciel. C'était la gaiïc, la bonne ^alVe, et sa sœur Henriette n'en taisait jamais d'autres. Il trouva pourtant !e

courage de demander : « Alors pourquoi es-tu revenue en Avignon, au lieu de demeurer près de moi, à Cassis?

— Parce que François me l'a demandé.

Parce que ses lettres me parviennent ici beaucoup plus vite qu'à Cassis. Parce que j'ai ici mes habitudes et ralFcction tutélaire de la tante Istre. Parce que je ne veux pas qu'on dise méchamment que la tante Isire m'a chassée pour dévergondage.

Elle avait parlé avec une volubilité qui l'étonnait elle-même. Le vieux, la sentant irritée et révulsée, n'insista pas. Il prit la main de son enfant, la serra avec force et murmura : « Tu as le sang impétueux de ta mère. Je te demande pardon si j'ai froissé, sans le vouloir, en toi le plus respectable des sentiments, celui qui sauvera l'humanité : l'amour vrai. Henriette m'avait donné, comme toujours, un faux renseignement, en m'assurant que tu pensais moins à l'absent. Je vois qu'il n'en est rien, ah ! sapreblotte, moins que rien, et que tu es aussi obsédée qu'à Cassis. . . oui, plus encore à cause de la dislance!... Alors mettons que je ne t'ai rien dit. Oublie ma sottise et puisse notre Jean-François guérir bien vite et te revenir! »

Le lendemain de cet entretien mémorable, le vieux révolutionnaire, reparlant pour Cassis, son paquet sous le bras, dit à sa sœur sentencieusement : « J'ai été très ferme. J'ai parlé à la

petite comme il faut. Rien à faire pour le moment. Elle esl plus férue que jamais de son Breton... Les femmes!

— Gagnons du temps, attendons, espérons, répliqua Henriette Istre avec un soupir.

Pertus tira une bouffée de sa courte pipe : <( Tu ne renonces pas?

— Comment veux-tu que je renonce? Il y va de la raison et de la vie de Jérôme. Ah! ce Brécéan... ce Brécéan!...

Son frère lui mit la main sur la bouche. Gela porte malheur de souhaiter le malheur et la mort d'aufrui.

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