‹ Dans la lumière; roman contemporainChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Près du village de Sylvéréal, à mi-chemin entre Aigiies-Mortes e! les Saintes-Mariés, c'est-à-dire aux confins de la Camargue, se dresse, bloc de pierres blanches, le mas des Ombres. Marie Téron, cousine-germaine du patron pêcheur de Cassis, en était propriétaire. Veuve depuis dix ans, âgée d'une cinquantaine d'années, encore belle, elle avait ses deux fils, Antoine et Pierre, aux armées et elle vivait avec eux en esprit, de l'aube à la nuit et pendant son sommeil. Elle les accompagnait mentalement, partageait leurs fatigues et leurs périls. Ainsi échappaitelle à la vie réelle. Quand on lui parlait, elle, jadis si vive, ne répondait pas, ou répondait à peine. Elle n'avait de pensée que pour le grand drame et ses deux combattants chéris. Elle accomplissait mécaniquement les gestes et les

acies de l'existence quolidienne. Son àme était ailiiuirs ftJt- ne laissait au mas qu'une automate.

C'est laque, vers la fin de juin, recommandés par Téron, se réfugièrent François et Norade. Leur amour aspirait à la solitude complète, à la conIVontation dans le désert. D'abord sensuel, mais ignorant de toutes ses ressources, il élait devenu, cet amour, pareil au développement d'une fleur tropicale, intellectuel et parcouru de nuances morales, puis de nouveau pliysique à un autro niveau, celui de la connaissance du corps par le corps. C'est qu'eu eiïot la chair, pour les amants bien accouplés, se confond peu a peu avecl'esprit; l'une complète et aiguisel'autre. Toutes les possibilités de vies <ju'ils seraient physiologiquement susceptibles de féconder par leurs rencontres apparaissent d'abord à leur imagination éblouie. Ils sont tourmentés, et délicieusement, parleur descendance encore latente.

La Camargue était chaude el bruissante, peuplée d'oiseaux et d'insectes, comme un immense orchestre assoupi au soleil et qui se réveillerait vers le soir. Des martins-pôcheurs bleus et brusques, aux ventres tachetés d'or, y frôlaient les ajoncs et les tamarins. Au loin apparaissaient des silhouettes de chev;'.ux sauvages, effarouchés, la crinière droite, comme sur une frise de pierre blanche. Parfois une raaiiade serrée et surveillée, d'une demi-douzaine de taureaux noirs, suivait un troupeau gris de moutons,

bêlant en deux elefs musicales, ainsi que des barbares nomades pourchassant une poifulation sédentaire effrayée. Le gardian monté et le pâtre à pied conversaient, l'œil ci leurs animaux, de façon amicale et précaire. La lumière semblait apportée, par bandes étincelantes, dans les remous d'une brise tiède, ou brùlanle et semée d'une poussière de sable. C'est ce qu'on appelle alors le siroco. Un borizon libre, salubre ou fiévreux, mais toujours mouvant, un sol sec où l'eau pâteuse s'insinue soudain par infiltration, une faune accordée à ia flore innombrable et sans parfum, telle est la plaine im mortellement chantée par Mistral, Alphonse Daudet, Bizet et Maurras, mais qui inspirera encore, à travers les âges, les poètes, les amants et les musiciens. Marie Téron avait offert à ses hôtes une grande chani-bre d" angle — la chambre du vent — tapissée d'un vieux et superbe damas rouge à bandes d'or, du temps, déjà lointain, de la luxueuse aisance. Un lustre de cristal poussiéreux pendait au plafond, pareil a une toile d'araignée géante. Deux vieilles gravures représentaient Léonidas aux Thermopyles et Napoléon à Sainte-Hélène. Sur la cheminée de marbre une pendule Empire, aux torsades de verre tournantes, simulait l'écoulement de l'eau. Par terre, un tapis d'Orient usé de couleur rose, sur lequel les pieds nus et charmants de Norade faisaient des pétales d'un autre rose mobile. Car elle usait rarement de pantoufles,

courant, comme une petite mendiante du paradis, sur ses agiles petons de ballerine, aussi nerveux et animés que ses mains nerveuses. Son amant lui criait : « Tu vas t'écorcher, t'incarner un ongle, ei ensuite tu seras bien laide ! » Elle lui répondait : « Ongle incarné toimême, affreux bourgeois, auquel il faut chaussettes et savates ! » Leurs petites querelles amoureuses finissaient régulièrement en éclats de rire. Ils prenaient leurs repas avec leur hôtesse, dans la salle à manger du rez-de-chaussée, ornée de souvenirs coloniaux, qu'avait rapportés de ses voyages Antoniu Téron, capitaine au long cours. Marie Téron mangeait rapidement, frugalement, presque sans parler, tendant les plats aux « petits » avec un gentil sourire. Mais eux savouraient la délicieuse cuisine provençale que confectionnait, suivant d'anîiques recettes de famille, la vieille Audiberte. On ne manquait de rien au mas. La patronne y avait ce sens de l'hospitalité qui fait que, môme pendant les préoccupations et le renchérissement universel de la guerre, on traite de son mieux ceux que l'on reçoit. Déchirée d'angoisses, la « baïlesse » ou fermière des Ombres organisait, autour des amants, tout le confort possible. Puis elle buvait son café vivement et disparaissait, les laissant maîlrps de leur journée et de leur soirée. Ils avaient à leur disposition, pour la promenade, un break recouvert d'un toit de cuir, attelé de deux

chevciiix rapides, ot qui ne secouait pas trop. Le cocher, amputé de la guerre du nom de Rambarde, était un jeune garçon de vingt-sepl ans, liardi et railleur, qui se vantait de faire passer son cheval partout et à fond de train.

Norade et François n'en usaientguère. désireux chaque jour de reprendre, Uait pour trait, l'existence du jour précédent, selon l'habitude voluptueuse que donne le soleil. Ils se réglaient sur Fastre enflammé, complice des amoureuses dont il dore et réchaufîe i'épiderme frémissant et qu'il sèche galamment au sortir du bain. Aprèsle déjeuner et jusqu'à quatre heures ils faisaient la sieste, souvent précédée d'une languissante étreinte, alors que le travail congestif de la première digestion laisse la peau adhérente à la peau. Trop énervés pour somnoler, une lecture remplaçait la sieste. D'abord ils avaient leurs poètes. Ensuite la bibliothèque du mas renfermait, outre la collection complète mais assez maussade de laRevi/e des Deux Mondes — trop fournie en articles de fond sur la Bosnie et d'Herzégovine et en considérations de Brunetière et de Charmes — un Balzac et un Shakespeare au complet. Le jeune homme et la jeune fille connaissaient mal ces deux passionnés, chez qui la passion, devenue évocation, s'est transformée en un océan de figures tragiques. Les Chouans et Roméo et Juliette leur furent une révélation mêlée à la grande chaleur, couvercle de feu,

SOUS lequel bout toute l'étendiie de la Camargue. Cette voluptueuse cuisson les isolait encore du reste du monde, les concentrait dans la minute. Ils lisaient tantôt à haute voix, l'un ou l'autre, tantôt avec leurs yeux seulement, rapprochés, transportés, haletants, frère et sœur des amants de Vérone et de Fougères, retrouvant en eux ces angoisses et ces délices qu'ont peintes les deux magiciens :

— Comme c'est vrai!

— Que c'est heau !

— Relis la phrase.

Leurs exclamations se croisaient. iSorade, se penchant sur le bouquin que tenait François, marquait, d'un coup d'ongle rose, le passage admiré, ou maintenant sur la page, son doigt fin, qu'il embrassait et mordillait. Quand un enthousiasme plus vif montait aux lèvres arquées de la jeune fille, son amant l'y cueillait et baisait les mots sur la jolie bouche. Leurs songeries intermédiaires avaient pour horizon une pinède vallonnée, au delà de laquelle scintillait le mirage éblouissant de la Camargue. Nul ne les dérangeait — en dehors du bruissement familier de la cigale — qu'un vieux pic, habitué de cette espèce d'oasis desséchée, qui venait aiguiser son bec surl'écorcc, avec une application maniaque. 11 y avait une minute délicieuse entre toutes, vers les six heures du soir, quand l'ardeur caniculaire baissait d'un cran, libérant les bruits et

frémissements de la vie innombrable, laissant apparaître ces tendres nuances violettes que distille, dans l'air, le marécage, enfin soustrait à sa chape de plomb.

Norade avait formé le projet d'emmener son Breton aux Saintes-Mariés, où mourut Mireille, et qu'elle pensait devoir lui rappeler, sur un autre plan de l'air et de l'eau, le saint Guénolé de son enfance. Le cocher Bambarde, consulté, déclara qu'il y en avait pour cinq petites heures. Marie Téron avait fait le pèlerinage une seule fois, vingt ans auparavant, avec son mari et ses deux fils tout jeunets. Elle n'en gardait qu'un vague souvenir.

Depuis quinze jours, François ne toussait plus. 11 n'avait plus craché le sang et JNorade commençait à se rassurer. L'égoïsme de la passion à deux enserrait les jeunes gens. Il ne pensait plus à la mort du pauvre LehaJec que de loin en loin, et il n'en parlait plus que par acquit de conscience. Elle ne pensait plus à la tante Istre et au cousin Jérôme que comme aux images déjà lointaines d'un passé incomplet et mélancolique. Il revoyait la guerre en rêve et elle le tourmentait encore, soit au réveil, soit au moment de s'endormir, dans le passage de la conscience à l'inconscience. A elle l'ambulance d'Everjon faisait l'elTet d'un cauchemar, soudain interrompu par une adorable présence. L'amour dévaste toutes les soulFrances et toutes les joies

qui ne sont pas lui, mais en commençant par les premières. Il fait du passé un désert, qu'il peuplera ensuite de sa nostalgie. Il ne laisse subsister, chez les amants, que les impressions d'enfance similaires, qu'ils ont plaisir à confronter pour s'y confondre. Il rompt les perspectives de l'entendement, rapprochant les lointains, reculant les sensations immédiates. Il dépayse plus qu'un voyage autour du monde. Il volatilise l'amitié, la reconnaissance, la rancune et la haine et dissocie les repères de la mémoire. Ceux qui sont sortis d'un grand amour, autrement que par la mort, sont pareils aux convalescents d'une longue amnésie. Il leur faut se réapprendre eux-mêmes, épeler et ânonner avec peine les faits de leur existence antérieurs à ce tremblement du cœur et des sens.

A cinq heures du matin, liambardo et le break étaient prêts, dans un jour déjà cru et splen dide. François et Norade avaient avalé une tasse de café bien chaud, et mis une couverture sur leurs genoux, à cause de Févaporation maléfique de la deuxième phase de l'aube. Le jeune homme eut une quinte de toux sèche :

— Là, tu vois (elle remonta la couverture), tu es encore mon cher blessé.

— iSc me dis pas ça ; je ne veux pas être aimé en mineur, ....mais en majeur. La moindre nuance de pitié me désole... C'est étonnant

ce que cette route ressemble à ton bras, quand tu te coiffes.

Le tournant du chemin, blanc et doux, avait en effet la courbe d'un bras de femme. La vivacité des chevaux leur rappelait la soirée de L'Isle-sur-Sorgue; mais liambarde, plus discret que le vieux Tavel, ne parlait que sur interrogation.

— La patronne (François apprêtait ainsi Marie Téron) olait-elle déjà levée, quand nous sommes partis?

— Depuis une heure, mon lieutenant. Elle sait qu'en ce moment notre Antoine et notre Pierre sont en route à quatre heures du matin, l'un en Champagne, l'autre dans le Nord, et elle veut les accompagner en pensée. D'ailleurs elle se trompe rarement...

— Sur quoi, sur leurs trajets, leursétapes, leurs cantonnements, ou sur les risques qu'ils courent?

— Sur les détails, elle se trompe, bien sûr. Mais ily a la preuve, par leurs lettres, que notre baïlesse a toujours su et vu quand ils étaient en danger de mort, l'un ou l'autre. C'est comme l'instinct de la perdrix avec ses petits, quand elle les prévient de l'approche du chasseur. C'est un don de Dieu, voilà tout.

Norade regarda Jean-François et tous deux admirèrent la sagesse du jeune mutilé, dont ils ne voyaient que le dos maigre et la casquette, encadrés par la plaine élincelante.

On lit halle au « (^lair de Mirand », grande ferme située à mi-chemin, afin de laisser souffler les chevaux. Ce vusie logis et sa plantation semblaient presque abandonnés. L'ne petite fille tirait péniblement de l'eau d'un puits en ruine. Un coq maigre chaulait sur l'appui d'une fenôtre du rez-de-chau&séo. Bambarde expliqua que le baïle avait clé tué à la guerre, que la femme était partie avec un autre, que les serviteurs s'étaient dispersés et qu'une vieille servante et la petite fille abandonnée étaient les seuls habitants du lieu.

— Que va devenir la propriété?

— Eh, mademoiselle, ce que sont devenues tant de demeures pendant la guerre, même bien loin de la guerre : une ruine.

Ce spectacle de désolation, dans le jour si beau, serrait le cœur. Norade appela auprès d'elle la petite fille, maigre, brune, de traits réguliers, mal lavée, décoiffée, et lui demanda son nom :

- — Germaine, madame.

Mais aussitôt, craignant une autre question, elle s'échappa comme une chèvre effrayée et rentra en courant dans la maison.

— Jl y en a du malheur, soupira Bambarde. J'avais un camarade de régiment nommé Brachmudre, un drôle de nom, un type du Nord. Sa femme était malade de la hanche à Berck avec une fille de quinze ans et un garçon

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de dix ans, qui toussait. Eh bien, la femme e?t morte en huit jours, le petit garçon iuissi, la fille de chagrin, trois jours après, et le père, de saisissement et de douleur, en apprenant ça. Une vraie noyade quoi, comme si le bateau de la vie s'était défoncé sous eux. Ah! oui, il y en a, du malheur, semé partout, à cette heure-ci!

Ils arrivèrent aux Saintes-Mariés vers onze heures. Le village sacré semblait confit dans la lumière, « transparent — disait Norade — comme un cédrat de la tante Istre ». Une maison rose, une maison blanche^ une maison jaune, une maison verte, puis cela recommençait. Un vent léger faisait flotter les toiles des portes et les moustiquaires des fenêtres. Il y avait des instruments de pêche dans la boutique de l'épicier. Au bout d'une petite rue transversale, on apercevait la mer bleue et une barque, papillon rouge posé sur l'immensité.

— La Bretagne en or, dit François.

Norade était fière de son admiration. Ils

étaient descendus du break, qu'allait remiser, dans une maison connue de lui, le prévoyant Bambarde. La jeune fille, impatiente, voulait aller tout de suite à l'église. Son amant la persuada qu'une courte flânerie préliminaire et la commande du déjeuner devaient passer avant. Ils n'avaient pas leur carte de pain.

— Çan'a aucune espèce d'importance... l'uni-

forme et les décorations en tiennent lieu. C'est la carte de gloire.

Elle riait et, quand elle riait, il Fembrassail et la serrait contre lui, même dans la rue, parce qu'il lui était impossible de faire autrement. L'auberge était proche de la vieille petite mairie sculptée, avecune salle basse, maisspacieuse, plongée dans l'ombre et d'une fraîcheur exquise. Mais, ô scandale, pas de poisson, pas de bouillabaisse! Cela par la faute de la satanée guerre. Seulement un daube et une saucisse grillée à la marseillaise, sur un lit de petits champignons.

— Pas de bouillabaisse, c'est inouï, ça dépasse rentendement!... gémissait l'officier.

— Faut-il vous apprendre, lieutenunt, que c'est la guerre... répliqua ironiquement la patronne. — Nous n'avons plus de pêcheurs ici.

— Comptez-vous beaucoup de morts?

— Je crois bien... Tous les jours on apprend que celui-ci a été tué, (jue celui-là a disparu, que ce troisième est prisonnier. Et cela dure depuis (juatre ans! Nous n'avons pas d'enfants. Dieu merci, et mon mari est trop âgé pour le service. Mais mon frère, établi à Bandol, a perdu ses deux fils, et ma belle-sœur ignore ce qu'est devenu le sien depuis septembre 1914. Monsieur, c'est le die s irœ.

Sur celLe parole tragique, elle letourna à ses fourneaux. Où qu'on allât, où qu'on se réfugiât, Bellonc, répandue par les campagnes, ressaisis-

sait les braves et les attentifs, comme les lâches et les indifférents. Mais le combattant et Tinfirmiore avai(mt acquis le droit de la regarder en fuce sans rougir, la cruelle aux gestes furieux. Ils se firent servir, comme apéritif, un petit vermouth frais et rose, puis, ragaillardis par lui, reprirent le chemin du sanctuaire : un édifice simple et vétusté, couleur du temps, une nef obscure, vaisseau de piété où pendent des effigies de vaisseaux, et, lout en haut, les châss'is solennelles, qui ne descendent qu'une fois l'an à la fête des bohémiens. A voix basse, — et quelle voix pénétrante! — Norado expliquait cela à son ami, cependant que plusieurs cierges brasillaient ici et là, allumés par la piété, le deuil et l'espérance. Ici l'on n'attendait que l'éternité, on ne méprisait que le doute, on ne craignait que le péché. Sa conscience répétait à Norade : « Marietoi... marie-toi... dépêche-toi de te marier... » Brécéan éprouvait un trouble analogue. Dans la majesté du saint lieu, l'enfantillage de l'anarchie sentimentale, qui avait remplacé chez lui toute règle de vie, lui apparaissait brusquement. Plus l'amour est grand, plus il réclame impérieusement l'ordre, contrairement à ce que pensent les débauchés. Les païens avaient divinisé sa forme corporelle. Le christianisme divinisa son contenu moral, l'épura, le grandit et le prolongea au delà du fléchissement et des rides, l'arracha aux hideuses morsures du temps. U^^

peu d'aniour éloigne du divin, mais beaucoup d'amour y ramène. Le mystique est le prolongement, mystérieux et sauf, de la sensualité destructrice, lu traduction spiritualistc de l'ardeur phy-ique. C'est pourquoi-lc langage de tel sainl, de telle sainte sont si souvent voisins do celui de la passion.

« La mer et la foi vont ensemble... » murmurait Brécéan, en monirant les petites barques suspendues à la voûte. Cetle remarque correspondait à ses réflexions, mais n'en traduisait qu'une partie. Quant à iXorade, une mélaijcolie violente, la plus âpre qu'elle eût jamais éprouvée, amenait à ses paupières un flot de larmes qu'elle contint, puis laissa couler librement. Elle aurait soubaité d'être une de ces âmes pieuses qui dédiaient des ex-voto à la Bonne Mère. Elle souffrait de son isolement, de sa faule, de sa liberté, qu'elle avait tant voulu couquérir. Elle éprouvait, sans se le formulçr nettement à elle-même, le besoin impéiieux de la confession; elle songeait amèrement au bon Père Sidoine et à ses regards comprébensifs cbargés de reproches.

Le déjeuner se ressentit d'ahord de ces préoccupations; mais, au dessert, composé d'amandes et d'un peu de confiture, elles étaient dissipées par l'ambiance et la recru ilescence du désir. Brécéan avait pris les svelles jambes de sa compagne entre les siennes et elle ne pouvait avancer la miin vers une a-siette sans qu'il embrassât

cotte main. Elle le plaisantait gentiment, parce qu'il voiilail, à toute force, retrouver Sainl-Guénolé dans les Saintes-Mariés, affirmant que tous les bouts du monde, que toutes les « fines terrae » se ressemblent.

— Tu verras, tu verras, quand, à mon tour, je te servirai de guide dans ma lande grise et mes rocheis.

— Oui, mais Famour s'égare à travers la brume et la pluie mouille affreusement ses ailes. Au lieu qu'ici...

Comme elle disait ces mots, la porte s'ouvrit et un tout jeune couple entra. Lui pouvait avoir quinze à seize ans, étant long et découplé, de visage agréable et franc, mais très pâle. La mine d'un mousse alerte et débrouillé. Elle était du même âge à peine, pauvrement mais délicieusement vêtue d'une jupe légère, de couleur bleue, et d'un corsage bleu plus tendre, échancré en pointe, comme la « chapelle,» des Artésiennes. Son visage maigre et fin, aux yeux cernés, d'une pâleur égale, était entouré d'un véritable casque de cheveux noirs. Ils demandèrent du vin et du pain, puis mangèrent en se regardant et en riant, comme venaient de le faire François et Norade. Ces amants précoces et las sortaient visiblement du lit. Ils n'avaient plus rien à se dire, mais ils demeuraient heureux de vivre et d'être ensemble, cependant que la chaleur bourdonnait au dehors, que la mer et le ciel confondaient leur

azur. Ils épiaient, à la dérobée, François et Norade, dans lesquels ils devinaient un couple semblable au leur, bion que pins avancé dans l'existence. Le charme fut rompu par Hambarde, enfin tranquillisé sur le compte de son équipage et qui venait déjeuner à son tour. lîientôl Mireille et Vincent disparurent. Alors Taubeigiste, en quelques mots, expliqua qu'ils étaient parents éloignés, natifs d'Aigues-Mortes, que l'amour les tenait comme une frénésie, depuis leur enfance, que rien n'y avait fait, que leurs parents les avaient chassés et qu'ils étaient venus vivre aux Saintes-Mariés de bric et de bioc, en atlendant la conscription.

— S'il part, elle dit partout qu'elle partira avec lui, qu'elle se fera cantinière, qu'elle prendra l'uniforme, qu'elle le suivra n'importe où et n'importe comment. Quand c'est ainsi, lieutenant, madame, il n'y a rien, absolument rien à faire. C'est le feu du sang qui veut cela. »

Le feu du sang! Norade et son blessé en savaient quelque chose! Les philosophes et les physiologistes pourront bien multiplier les explications. Us ne soulèveront pas le voile où se cache l'attraction, non universelle, mais privilégiée, qui lie deux corps ou deux âmes, l'un à l'autre, l'une à l'autre, comme s'il se créait un nouvel être, formé par l'étroite soudure de deux amants. Aristophane, au Banquet de Platon, a dit là-dessus des choses ingénieuses, telles qu'on

pouvait ]•»« attendra de sa puissanli fantaisie charnelle, mais sans aucun caractère décisif. C'est un problème plus attachant que celui de ces énormes boules, brûlantes ou refroidies, qui jouent entre elles dans les espaces célestes et lo gouffre du temps. 11 n'y a au monde qu'une comédie, celle des amants qui se cherchent; qu'une tragédie, celle des amants qui se sont trouvés; qu'une tragi-comédie, celle des amants qui se sont perdus. Le reste est feuille sèche, sable qui s'éboule, fumée dans la bourrasque et perte de temps.

Jusque vers quatre lieures après midi, les amoureux, étendus sur le sable chaud, devant la mer immobile et brillante, ruminèrent doucement le bonheur d'être ensemble et de ne penser h. rien. A ce moment, une sorte de disque noir, qui grossit vite, apparut à l'horizon. La mer, hérissée soudain, se couvrit d'une multitude de vagues ccumeuses. Un vent chaud souleva des nuages d'une poussière salée. Comme ils montaient dans le break pour le retour, un coup de tonnerre, sec et violent, retentit.

— Un 210! s'écria François, ce qui fit rire Bambarde.

Les camargos, dressant l'oreille, filaient avec une agile rapidité. Le long de la route aux reflets de cuivre, les arbres couraient à contresens, agitant le cliquetis de leurs feuilles inquiètes. La nature entière avait peur. C'est que les orages

du dolta du Rhône ne sont pas une plaifsanterie.

— Avez-vous un bon manteau, au moins, Dambarde?

— Ah, lieutenant, le diable ne le transpercerait pas.

La pluie, en efTet, commençait à tomber, par gouttes larges et tièdos. La bourrasque devint giratoire, arrachant au sol des colonnes de sable et tordant les tamaris sur eux-mêmes. Le ciel était une calotte de poix, déchirée périodiquement par le tremblement de l'éther et traversée de raies fulgurantes.

— On dirait que le diable écrit son testament. . . murmurait Norade, serrée peureusement contre son ami. Il lui tenait la main, la plaisantait sur sa crainte et jouissait de celte furie déchaînée, de cetto bataille vide, pareille au décor, sans morts ni blessés, des combats meurtriers qu'il connaissait bien.

Le diable écrivait de plus en ))kis vite, et sui' tous les points à la fois de la grande page incurvée, bitumineuse. Ses zigzags allaient et venaient, accompagnés d'éclatements à répercussions sourdes, telles que de mines lointaines, ou de brisements cristallins. Bientôt une immense toile se déchira dans les profondeurs aériennes et, parles l'entes, des trombes d'eau ruisselèrent, droites et pressées, sur la Camargue. Le break tanguait, barque fragile sur ce paysage en fureur. Françoisavait «ssayé dedécrocheret de rabattre

les vieux petits rideaux de cuir usé; il dut y renoncer, tant ces mauvais protecteurs dansaient et sautaient de tous côtés. Le clapotis torrentiel de l'eau couvrit l'étendue de la plaine, oii montait une vapeur orange, saturée d'électricité. Le vacarme en sembla encor<i accéléré et la jeune fille se bouchait gentiment les oreilles, blottie contre l'officier, inondée de pluie.

— Quand ça tapait de cette façon-là, en moins inoffensif — criait Jean-François à travers le tumulte — nous dissertions philosophie, nous parlions d'autre chose. Veux-tu essayer?

— Non, mon chéri, absolument impossible. Je n'ai pas le cœur à...

Le reste de la phrase se perdit dans un fracas analogue à celui de cent trombones partant ensemble. Bambarde se retourna : « Ça n'a pas dû tomber loin!... » La couleur orangée gagnait du terrain, et tout là-haut, au fond du puits noir, apparut un cercle rond et, chose paradoxale, presque bleu, ainsi que la monnaie de l'espérance. Oui, mais aussitôt le déluge redoubla, renforcé de petits grêlons qui criblaient le toit de la voiture.

— Ah ah, la mitraille,... ça va bien! On va rigoler pour de bon.

L'officier avait disposé, sur les genoux fins et les épaules rondes de sa compagne, un manteau, une couverture, son propre dolman. Il apercevait, sous cet amas, deux yeux effrayés et rieurs, un bout de nez et les lèvres roses. Les cheveux

noirs- mouillés collaient au front pur et droit.

— Chantons! Ça fera fuir les petits démons qui attisent le feu de l'orage.

Il entonna la « Marche des Rois » de rArlésienne. Rambarde, tout en tenant les chevaux dont le poitrail fumait, accompagnait à la tierce cet air, célèbre par toute la Provence, et qui, renouvelé de Turenne, prit son essor aux moulins de Fontvieille, entre un vieux pâtre et le jeune Alphonse Daudet. Norade essayait de suivre, du fond de sa grotte de laine et de caoutchouc, mais les sons étaient amortis par les derniers remous de la tempête et le grondement lointain de la foudre, pareil à un bougonnement de cyclope :

Sur un char Doré de toutes parts, Trois rois debout, parmi les étendard?...

— « Oh! l'arc-en-ciel, comme il est beau, humide et fier ! »

Ses piliers violets et indigos étaient appa rus d'abord, puis les arches vertes et jaunes les avaient rejoints. Il tenait tout le ciel, en partie délivré. Le sagittaire invisible qui le bandait avait bien fait les choses, car, en quelques minutes, la pluie cessa et les premières flèches d'or apparurent. Les chevaux lessaluèrent d'un double hennissement en l'honneur d'Apollon, leur maître, depuis qu'il y a des coursiers et d«8 frises sur les temples grecs.

Vlan! d'un seul mouvement, la nymphe enivrée do vie qu'était Norade rejeta l'encombrement de ses couvorturcs. L'harmonie de son corps droit et flexible était toujours une joie pour son amant et une promesse tendrement tenue. Comme on approchait de Sylvcréul, la dramatique alerte élait close, la terre buvait vivement, avidement, le trop-plein de la cataracte. Les oiseaux chaulaient, les amants bavardaient, Rambarde riait; il ne restait, comme souvenir, que l'eiïacement g'raduel, aux deux pôles de l'horizon, de la mirifique et vaine promesse de paix universelle.

Audiberte guettait les promeneurs:» Madame s'excuse. Elle ne soupera pas avec vous. Elle a vu notre Antoine dans un trou d'obus, blessé à la jambe et non secouru. Comme elle ne se trompe guère, cela lui a donné une telle émotion qu'elle s'est couchée et ne reçoit personne, pas môme moi. J'ai seulement entr'ouvert la porte, et posé par terre un bol de bouillon. Mais je le crois bon, vous verrez. »

Jean-François fit observer que ces pressentiments trompent quelquefois.

— Sans doute — reprit la raisonnable Audiberte, ridée comme une vieille pomme grise, sous sa coilFe —, mais madame ne tient compte que des coïncidences. Le jour oiï notre IMerre eut trois camarades tués à ses côtés, elle l'avait vu distinclement, plus lard, il est viai. C'était

quatre heures quand elle entra en pleurant dans ma cuisine. Le petit a raconté depuis que la bombe avait éclaté à midi. Quo c'est triste, mon Dieu, que c'est triste [ Et quand verrons-nous la fin de cette guerre? >^

Le « mon Dieu » était modulé d'un ton pathétique, avec un accent qui donna envie de rire au jeune homme; d'autant mieux que presque aussitôt la vieille femme entra dans de nouveaux détails au sujet du menu du soir, qu'elle avait particulièrement soigné.

Norade n'insista pas pour voir Marie Téron, sachant qu'en pareil cas celle-ci préférait rester seule. Dix-huit heures plus tard, un télégramme d'Antoine Téron annonçait à sa mère qu'une balle lui avait effectivement traversé le mollet; simple égratignure nécessitant deux semaines de repos à lambulance... autant de pris sur l'ennemi. La baïlesse consulta les indicateurs, calcula qu'elle pouvait arriver en trois ou quatre jours au bourg de Picardie, oii se trouvait son (ils, et partit pour Paris le soir môme, laissant la ferme des Ombres à la garde des amoureux et des serviteurs. L'émoi du personnel était grand, car on racontait que les torpilles des gothas et les bombes des canons à longue portée pleuvaient sur la grande ville, que les gens y étaient fracassés par douzaines. Mais Marie Téron aurait traversé un fleuve de feu pour embrasser son eni'aiil. cl les vaines recommonilcitions la l'ai-

saieut rire. Comme si l'on évitait jamais sa dcstinôe !

Bien que leur Iiùlesse ne fût pas une grande g'ône, N<u'aiie et François éprou-èreni une joie réelle à être seuls, pour la première l^'oi' depuis MHF-eille. Les paysans les avaient adop'éset ne s'occupaient d eux que pour leur a'Ires^^er, au pas-age, un b.on)Our aflVctueux, un compliment rapide. La campagne, rajeunie par l'orage, prenait des nuances ocreuses, d'un jaune plus tendre, ou mauves et iluiiies, sous rétincellement revenu du soleil. Les amants, plongés cette fois dans Plutarque, s'émerveillaient de ses vivantes descriptions de Jules César, de Sylla et des aulres, de celte bonhomie colorée qu'aucun biogtaphe n'a jamais atteinte. Li jeuue fille disait : « Celui-là nous montre ses personnages comme s'ils venaient de loin, se rapprochant de nous; il peint leur physique, leuf visage, leurs gesles, leurs voix, leurs propos, leurs manies, leurs repas, leur entourage. Puis ils nous dépassent et de nouveau ils se perdent dans la gloire mystérieuse, au moment où on croyait les connaîlre, à la façon de passants magiques. >'

La pleine lune versait son incantation sur la Camargue. Dans la nuit tiède, les lignes de l'horizon, ditierenciées par lo. végétation, les fermes et chemins du voisinage, semblaient des barres d'argent diversement bruni. L aboiement des chiens, un lointain coassement de gr^

nouilles, troublaient seuls ce silence solennel et pâle. iNorade el Jean-François s'étaient dirigés vers un petit cagnard, situé au milieu de la propriélé, d'où la vue embrassait une étendue plu^ grande. L'éclairage, deuii-théàtral, demimystique, doiinail aux traits lins de la jeune liUe un lait in^^galable et doux, ((u'accenluait encore la poudi'e de riz, dont elle lai^ait un conslani et savant usage. Elle s'était assise sur le vieux banc de pierre. Debout près d'elle, lui baisant les lèvres toutes les cinq minutes, saisi par la fièvre amoureuse, il la suppliait de se traiisfoi'mer en statue vivante. Elle s'y refusait en riant, car rien n'empêchait Bambarde ou un autre de vi-nir faire un tour au jardin, et alors de quoi aurai Ion l'air !

— Tu m'assurais que c'était ici le pays de l'amour sans frein ni contrôle.

— Sans doute, mais nous ne sommes tout de .même ni des faunes ni des faunesses... et la

guerre n'a pas mobilisé tous nos gardes-cliampètres.

Ce ton de plaisanterie le fâchait. Il aurait voulu qu'elle fut grave; mais le tempérament des Provençales ne se laisse pas aisément commander ; et, à lexirémiié de leur teudresse, brille toujours une petite moquerie.

Cependant, pour lui faire plaisir, elle cons:3ntil à enlever son corsage léger et à dénouer le foulard de soie qui lui tenait lieu de corset.

Il contempla avidement ces épaules nues, ce dos plat et gras, marqué d'une fossette à chaque omoplate, les bras frémissants à cause de la fraîcheur, le cou parfait et la ligno des seins semblables à l'empreinte de deux petites coupes, que terminaient deux mûres d'un noir rosé. Le spectacle était si beau qu'il n'osait le déranger de la main, ni des lèvres, et qu'il restait là, ému, immobile, comme un sculpteur admirant son œuvre.

— Êtes-vous satisfait, monsieur? J'ai froid et je demande la permission...

Mais l'amoureux contemplatif était devenu un forcené, qui couvrait maintenant sa chère statue de baisers hagards et dévorants : « Ouïe, aïe, au secours ! » faisait Norade essayant de sauver sa coiffure et appliquant, sans se défendre d'ailleurs, ses mains adorables sur ses cheveux noirs. Ne serait-il jamais rassasié à force de la manger et de la boire ! On entendit comme un chuchotement à faible distance. Elle l'écarta, se rhabilla en hâte. C'était une fausse alerte. Il s'était agenouillé et toussait à perdre haleine, la tête inclinée sur ses genoux, avec une gratitude infinie au fond du regard. La jeune fille par la suite demeura persuadée que ce murmure était celui de l'ange de la mort, qui porte son message aux amoureux dans l'instant le plus vif de leur extase. Toujours est-il qu'elle avait envie de pleurer, sans savoir si c'était de joie, d'incer-

titude, ou de peine, et que son cœur battait à coups précipités. Appuyés l'un à l'autre, harmonieux et comme précédés d'une musique invisible, ils reprirent, baignés de lune, le chemin de. la maison.

Six jours s'écoulèrent, ou huit — ils ne savaient plus bien — dans les délices sans horloge de la solitude amoureuse. Ils restaient couchés jusqu'à midi, pleins d'une lassitude heureuse, bercés parle chant ininterrompu des cigales ; une fois môme, Audiberte leur porta leur déjeuner dans la chambre et le posa avec précaution sur le guéridon. Ils se sentirent tellement honteux qu'ils ne recommencèrent pas. Quels fiancés! On n'en avait jamais vu de pareils et les gens se demandaient en riant ce qu'ils pouvaient réserver pour les noces! iMais la Provence en a vu d'autres et il est naturel qu'un combattant aille plus vile en besogne qu'un civil. De mas à mas la nouvelle se répandit que l'amour s'était installé aux Ombres avec la Légion d'honneur et la croix de guerre, et s'y rattrapait de ses fatigues, par d'autres fatigues moins farouches. Cela parut tout naturel.

Marie Téron revint le soir, dans le break de Kanibarde, comme ses « petits » se mettaient à table et voici qu'elle raconta :

— J'ai vu Antoine, mon Antoine, je l'ai serré contre mon cœur, sa blessure est insignifiante et je sais maintenant que Pierre et lui en réchap-

peront. Mais ce n'a pas élé sans détours. Arrivée ?i Paris, je suis descendue à l'hôlel prè*^ de la gare, oii il y avait plusieurs chambres libres. Comme je sortais, boum, paf, boum! un bruit sec de chaudière qui éclate. C'était le lointain canon allemand, que les Parisiens appellent Bertha. Il y avait tout de même nu momie dans les rues. Je me suis fait conduire au ministère de la guerre, dans un liacre à deux chevaux et à galerie, parce qu'il n'y avait pas d'autre véhicule, J'ai demandé à voir Clemenceau. Je me disais qu'il ne refuserait pas à une maman d'embrasser son garçon blessé. Le portier m'a dit d'attendre là. Au bout de cinq minutes, on m'a fait monter et le cœur me battait bien fort. Je n'ai pas vu le père La Vicioire, mais un de ses officiers d'ordonnance, tout jeune, l'air gentil, avec un lorgnon. Il m'a donné un laissez-passer avec le cachet du ministre. Alors, comme dans les rêves aimables, toutes les difficultés se sont aplanies et on aurait dit que toutes les personnes et tous les moyens de locomotion s'ingéniaient à me rendre service : « Passe », me disait l'inspecteur. « Monte » me disait le wagon. « Veux-tu un petit pain sans ticket et un saucisson, en voici » me disait ma sœur du buffet, car cette dame, que je ne connaissais pas, a été bonne pour moi comme une sœur. Il y a eu, paraît-il, une grande victoire, qui en annonce d autres encoie plus grandes et l'enchantement est général. Ce qui

n'empêche pas, comme vous le voyez, les bombes de tomber encore à Paris. Quels pays ai -je traversés, je l'ignore. Combien de temps suis-je resiée en chemin de fer, aussi. Mais, le second jour, je suis descendue dans une campagne triste et dévastée sous le soleil. Un de ces anges gardiens, qui accouraient vers moi de tous côtés, m'a fait monter dans un camion automobile. Je suis arrivée à l'ambulance. J'ai vu Antoine, mon Antoine qui me tendait les bras. »

Ici, Marie Téron essuya une larme, et son émotion fit que, pendant une minute, elle ne put prononcer une parole. Audiberte, sa soupière dans les mains, écoutait, avec uu respect attendri. D'autres serviteurs, sur la pointe des pieds, étaient venus à la porte de la salle à manger et participaient au récit, ainsi que le chœur dans la tragédie antique, par des exclamations étouffées. La baïlesse brusqua la finale :

— Le dur était de repartir. Les chirurgiens ne permettent pas que l'on s'attarde auprès des blessés, et celui qui soignait Antoine m'apprit que je bénéficiais d'une très rare faveur. Cela, à cause de mon inspiration d'avoir demandé lo père Clemenceau. C'était ce qui m'avait porté btmlieur. Alors je m'en suis allée toute dolente et pleurante, misère de uous, comme maiiilenanl. Il me semblait que mon pauvre mari, votre baïle, mourait une seconde lois. Quand je suis revenue à Paris, h l'hôtel, le canon ne tonnait

plus- Mais c'étaient ceux qu'on appelle les godias qui jetaient d'autres bombes du haut des airs.

— Maîtresse, vous avez passé la nuit à la cave? — -Est-ce vrai, mon Dieu, est-ce vrai? .

— Comment font les enfants, ces pauvres chérubins?

— Et les grands-parents et les malades?

— Je suis descendue à la cave, exactement comme une bouteille. Je faisais attention à mon porte-monnaie, à cause de ces voleurs agiles dont on parle et qui profitent du malheur d'autiui. Comme il faisait froid ! A côté de moi, il y avait une concierge, qui devait être la gardienne de l'abri, et qui se lamentait et se mouchait, pécaïre, si bien qu'un monsieur décoré lui dit : «Madame, taisez-vous, c'est dégoûtant! » Ces Parisiens sont drôles. Ils ne veulent pas qu'on se plaigne des bombes, ni de la guerre, ni de rien.

— Ceux qui restent, car beaucoup d'autres sont partis.

— Oui, mais ceux-là se disent satisfaits de tout. Il faut aussi que je vous raconte qu'ils devinaient, à mon accent, que j'étais du Midi. J'ai entendu ra tout le temps : « Madame, vous êtes du Midi » ; ou .< n'êtes-vous pas du Midi ? » ou « retournez-vous dans le .Midi? »...

Cependant que la fermière du mas des Ombres ajoutait le détail au détail, François, soudain halluciné, revoyait Lehadec et les autres, enten-

dait les commandements, l'éclatement des shrapnells, le pas des hommes dans la boue. Les murs de la salle à manger provençale, auquel était adossé le classique pétrin, se peuplaient d'images dramatiques, et les visages des assistants devenaient ceux de ses camarades... Soudain il sentit la petite main de Norade qui, pour le réveiller du pénible songe, se posait doucement sur la sienne.

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