CHAPITRE VI
AU MAS DES OMBRES [suite).
Août flambait sur la Camargue, avec la nouvelle des victoires françaises. De mas à mas on se communiquait les bulletins rayonnants de la guerre finissante, pareils à réboulement d'un rocher qui entraîne avec lui, sur l'armée ennemie, des cataractes, sans cesse grandissantes, déterre, de pierres et d'eau. Marie Téron frémissait de joie et d'espéraiice à la pensée que, si cela continuait, elle pourrait bientôt revoir ses deux fils et reprendre avec eux la paisible existence d'autrefois, i^uperstitieuse, elle associait ces heures glorieuses à la présence de François et de iNoiade et elle ne voulait plus les laisser partir. Elle les entourait do soins maternels, dans les instants qu'elle passait auprès d'eux. Elle commençait à admettra Norade dans sa confiance et son intimité. Elle la pou?-
sait (loucemeniau mariage, comme stabilisation d'uiie idylle coupable, suspendue sur le gouffre de l'incertilude.
Les amoureux se laissaient faire. L'étrange indéprndance morale, et même physique, qui naît du tremblement universel de la tuerie, avait passé des veines de Bi écéan dans celles de sa maîtresse. Ils se croyaient libres comme aux premiers âges ou aux confins du monde, comme au paradis terrestre, ou dans la pampa. Perdus dans les bras Tun de Tautre, ils oubliaient le reste, la bataille, l'ambulance, la tante Istre, le déplorable Jérôme, la confiserie, la Bretagne, la mer glauque, tout l'album de mémoire qu'était leur double et divergent passé. Ils se réfugiaient éperdument au sein de la minute chaude et lumineuse, dans le double cercle conceutrique de leur désir et de la plaine élincelante sous le tambourin de la cigale, qui tournait en les entraînant. Ils riaientou s'émouvaient des mêmes petits spectacles de la jouruée, des mômes lectures, des mêmes chansons, des mêmes rêves. Ils formaient un seul être double, percevant et sen'ant avec deux cœurs et quatre regards, en qui se reflétait et se mullipliait l'ambiance Il leur paraissait, dans leurs rares éclairs de lucidité, que cet état montai et charnel — après quoi courent tous les humains — pouvait se dissocier en une seconde, ou durer toujours.
A travers ces explosions incessantes et rapides
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de l'instinct, qui constituent la vie animali' des amants véritables, l'esprit fait d'étranges découvertes. Vénus exhausse et sublimise ses privilégiés, ses victimes. Elle leur confère la clairvoyance, sur les sommets de l'aveuglement. Norade, plus bavarde et rieuse, construisait des contes et des chansons sur le ciel, le vent, le soleil et les insectes, que rejoignaient les savantes remarques de Jean-François. L'étudiant du Muséum complétait, sans les amoindrir, les images, gracieuses ou lyriques, de la lille inspirée des bords du Rhône. Cela sans fatigue, ni effort, ni pénible analyse, mais naturellement. L'amour est un jeu sublime, dont l'art et la science ne sont que les condiments, ou les pauses et les intermédiaires. Ils n'en sauraient être les remplacements; et les artistes et les savants qui quittent ce monde sans avoir aimé, serrant, entre leurs mains raidies, le pâle flambeau de l'ambition ou du labeur, ceux-là, si glorieux soient-ils, s'en vont désespérés.
Il arrive parfois que l'extrême ardeur de la canicule extraie du sol de la Camargue l'humide infiltration de ses marais et la vaporise en brouillards. On dirait d'énormes balles de coton rose, qui se dissocient et s'effilochent, derrière lesquelles transparaît un disque de platine en fusion. Là dedans les objelset les êtres prennent les apparences que veut l'esprit, et, comme un peu de fièvre s'en mêle, cela confine à l'halluci-
nation. Les jeunes gens, quittant la propriété sans barrières ni limites du mas des Ombres, avançaient, en se tenant la main, vers le mas du Limber, appartenant à un septuagénaire dont le fils aussi était aux armées depuis quatre ans. Le vieux laissait tout retourner à la friche. Des arbustes étranges étoutïaient les vignes. Les oseraies étaient défoncées. Le chemin désempierré semblait une fondrière sèche et ocreuse. L'aspect des choses, à onze heures du matin, en devenait surnaturel.
Tout à coup un chant s'éleva, un chœur plutôt, composé de plusieurs voix d'hommes, estompées, adoucies, mais admirablement justes et franches :
J'ai vu, sous de sombres voiles
Onze étoiles, La lune avec le soleil, Oui faisaient la révéï'ence
En silence, Toui le long de mon sommeil.
Quelques silhouettes, émergeant de la brume chaude, psalmodièrent cette mélopée, avec une allure solennelle et processionnaire. Une était grande, pleine de majesté et coiffée d'un large feutre posé de biais. Une suivait, de taille moyenne, barbue, chevelue, au fin profil irradiant de bonté, d'intelligence, la couverture sur l'épaule et un bâton à la main. Puis une,
plus courte, socratique et presque trapue; puis une autre, bienveillante et ralentie par un léger embonpoint; uiie autre, maigre, aux traits anguloux .. Aiu^^i que d'ombres découftées, ce cortège parcourait la plaine, selon, semblail-il, une vieille habitude, qui déliait les ans et la tombe. Noiade et François, se serraiit les mains, crurent d";ibord, en môme temps, qu'ils étaient dupes, chacun à part soi, d'une fautasmagoi'ie intransmissible, d'un ressouvenir de leurs chères lectures.
Serait-il un mirage de la durée, comme il en est un de l'espace, oii ceux qui furent jadis ardents et vivants reparaîtrai''nt, au tournant d'une promenade familière, chantant les airs qui leur plai-aient? Les poètes onî une si forie empreinte, tellement mêlée à la nature inspiratrice, qu'ils en deviennent comme les prénoms des choses augustes ou familières célébrées par eux! Norade les désignait et les nommait :
— Mistral, Daudet, Aubanel, Roumanille, Arène.
Jean-François les reconnaissait : c'étaient eux les divins félibres, dont sa maîtresse contait les prouesses, devenues légendaires, et récitait les pnèmt^s immortels. Le maître des IIps dOr et de CalendaL celui de l' Ar lé sienne^ de la Chèvre de monsieur Séguin, au Trésor d'Arlatan, celui do la Grenade entr ouverte et des Filles dWvi-
f/iiûfi, celui (le Jf^an des Fù/ues et de la Gueuse parfumée^ celui des Margarideto, des Oubrcto et de la bonhomie narquoise, avaient voulu revoir une fois oncoro les routes où. sVHait dispensée leur jeunesse, oi\ leuis rires avaient sonn»;, où leur mélancolie sétait répandue. Invisibles pour- tous, hormis pour les amants, liHirs prélérés, en l'honneur de qui tous leurs rythmes,, ils menaient cortège à travers la plaine et le brouillard d éié.
A aucun moment la petite troupe, enivrée de poésie et de gloire, ne devint plus distincte et plus visible qu'elle ne l'était; ni aucun des deux jeunes gens n'eut l'audace de se rapprocher d'elle davantage. On respecta la distance sacrée. Quand les cinq compagnons dn gai savoir eurent disparu dans la vapeur tiède, Brécéan murmura: « Mous avons eu la lièvre ensemble. Auiroment... Mais non, c'est impossible! ... En tout cas c'était trop beau, trop émouvant pour que nous en parlions jamais à personne. » Norade secouait iloucement sa jolie tête, sceptique quant au scepticisme : « C'étaient eux, j'en suis sûre, parfaitement eux. Pourquoi ces grands animateurs ne se ranin.iei'aient-ils pas eux-mêmes?... Ah! je les reverrai toujours. Quel dommage qu'ils ne soient plus là! »
Elle pleurait d'émotion nostalgique. Elle pleurait, mais un de ceux qui venaient de disparaître
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demeurait près de sa mémoire, pour la consoler par les vers fameux :
Sont morts les beaux diseurs, Mais les voix ont chanté.
Sont morts les bâtisseurs, Mais le temple est bâti.
Maintenant peut boufl'er La méchante bourrasque, Au front de la tour Maf^ne Le saint signal est fait.
Quelques jours plus tard, Norade, qui allait puiser de l'eau dans la cour, faillit tomber de surprise, en voyant son père et Téron.
— Eh adieu, petite, comment vas-tu, et comment va ton câlineur?
Ainsi parlait Laurent Perlus, cependant que Téron allait à la recherche de sa parente. L'étonnement de la bonne baïlesse ne fut pas moindre que celui de la jeune fille et de Brécéan. Les deux patrons pécheurs expliquèrent qu'ils avaient combiné cette promenade, depuis une semaine environ, histoire d'embrasser les tourtereaux et de respirer un peu l'air de la Camargue. Mais, quelques instants après, Pertus prenait sa fille à part et lui remettait une lettre entre les mains : « C'est pour toi seule, c'est de la tante Istre. Je n'ai pas voulu la confier à la poste et, afin de mieux donner le change, ce brave Téron ma accompagné. Nous en reparlerons seul à seul. »
Les voyageurs ne complaient rester que qna-
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raille- huit heures. Le Père Sidoine, souffrant de rhuinalismes dans sa jambe unique, n'avait pas pu les accompagner : « Ce que c'est que de boire tant d'eau! Et puis, même sans rhumatismes, nous ne l'aurions pas amené ici, en plein désert, autillant sur son pilon. C'était bon pour les ermites d'autrefois. » On servit le vermouth d'un or clair, qu'ils dégustèrent giavement. Téron trouvait le « concert » de la plaine marécageuse moins ample et harmonieux que celui de Cassis et de la calanque, « curieux néanmoins et à étudier ». Le papa Pertus alluma sa pipe, l-e labac devenant plus que rare, il avait apporté sa provision. On bavardait de choses et d'aulres, Téron s'informait de ses pelits-cousins Antoine et Pierre. Cependant Jean-François, dont l'intuition naturelle élait aiguisée par l'amour, comprenait que cette visite avait un but tacite, sinon secret. L'entretien de i^erlus et de sa fille l'intriguait et il se promit de surveiller discrètement ces conciliabules, ainsi que les tiroirs et innocentes cachotteries de Norade.
Celle-ci, à sa première minute de liberté, monta au grenier sans être vue. C'est là, entre deux boites de fourrage, qu'elle lut, dans une odeur de foin, la lettre de la tante Istre à son irèrc :
Mon cher Laurent,
« C'est une mère bien affligée qui t'écrit. Loin de s'accoutumer à Tobsence de Xorade — qu'il sait être
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avec ce Breton de malheur, — mon pauvre Jérôme tombe, de jour en jour, dans une mélancolie plus profonde, plus noire, qui me désole et qui m'efïVaie. 11 refuse de manger, lui si gourmand jadis, quels ([ue soient les plats qu'on lui présente. 11 passe son après-midi en tête-à-téte avec les poi'traits de la fugitive. La nuit, il se relève pour les contempler et les embrasser. Je guette à sa porte. J'entends ses soupirs et les baisers qu'il prodigue aux images de celle que, si longtemps, j'ai appelée ma fille. Tous mes efforts pour le distraire restent vains. Pendant quelque temps, il avait paru prendre plaisir aux représentations cinématographiques, qui se succèdent en Avignon. Je l'y menais trois fois par semaine. Mais voilà-t-il pas qu'un film sentimental, Celle qui s'est éloignée, où il a trouvé quelque analogie avec son propre cas, l'a jeté à un marasme pire. J'ai peur, ie tremble, je ne vis plus. »
« Je t'en supplie, mon frère chéri, toi qui as connu un mal à pou près semblable, toi qui as vu partir celle que tu aimais, viens à mon secours! Norade et cet homme sont auprès de toi. Tu sais comment l'atteindre elle, la toucher, l'émouvoir. Au milieu de son ingratitude, elle a conservé pour toi, je le sais, sa tendresse filiale intacte. Représente-lui mes angoisses, sa responsabilité terrible, l'avenir. Fais appel à ce qui peut lui rester de miséricorde pour la vieille tante qui l'a recueillie, élevée, et qui disparaîtra bientôt. Veut-elle, celle qui fut ma petite chériC; que j'arrive chez le Bon Dieu avec ma douleur et ma rancune toujours saignantes? »
a Sans doute elle aime ou croit aimer, ce qui revient au même. Mais j'ai pris mes informations. Ce Breton riche et fantaisiste la quittera. 11 a son avenir à faire. Il ne s'encombrera pas d'une pauvre fille — ta fille — qui n'a que sa beauté, sa douceur,
son intelligence et sa vertu à lui sacrifier. Une fois son désir satisfait, adieu la belle! Quel destin alors est réservé à notre Norade, si, trop fîère pour se repentir, elle hésite à revenir chez nous, oîi nous l'attendons, le cœur battant, les bras ouverts. Dislui, répètn-lui qu'elle est toute pardonnée, que jamais, sa place une fois retrouvée au foyer, il ne sera plus question de rien. A l'ambulance d'Éverjon, dix autres histoires — ce n'est pas cela qui manque ! — ont déjà remplacé cette histoire-ci, et sœur Odile n'a comme moi que tendre regret de sa douce petite infirmière, si attentive aux blessés et aux fiévreux.
« Laurent, mon frère, il y va de la vie de ton neveu Jérôme. Renvoie-nous, ramène-nous Norade ! Guette le moment de la séparation inévitable. Sois là, présent, pour la recueillir. Empêche un nouveau malheur, pire que le premier. Je compte sur ton entremise, sur ta sagacité, sur ta bonne volonté, sur ton aûection personnelle, car le sauvetage sera double. Je l'embrasse de tout cœur. »
Henriette Istre.
Assez désordonnée dans sa forme expansive comme la tante Henriette elle-même, et d'une certaine perspicacité lourde, cette lettre troubla profondément iNorade. Elle la relut trois fois, avec attention, entendant l'accent de la vieille dame. Elle ne comprenait pas bien la phrase u toi qui as vu partir celle que tu aimais », car elle ij^norait la fugue de sa pauvre mère ; elle y pressentait une allusion à quelque drame secret. Elle comprenait trop les passages concernant Jean-François, et les injurieuses suppositions
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d'une vieille femme passionnéiï. Maintes fois, depuis son départ d'Avignon, elle avait dn chasser celte pensée que son amant ne l'épou serait pas, que quelque chose interviendrait pour empêcher la solution hcmreuso et provoquer les solutions (loires. Il est rare que la possession ardentft et initiale n'aboutisse pas au deuil et aux larmes, à cause des obstacles sociaux qu'elle rencontre, qu'elle brise et qui prennent ensuite leur revanche. Mais (juoi ! c'avait été plus fort qu'elle et elle se considérait, à sa façon, comme une victime de la grande guerre, victime de sa tendresse pour les blessés, victime de la fièvre universelle, victime de l'impulsion mystérieuse qui tend à refaire la race épuisée. Elle n'était certes pas seule dans son cas. Les sots riaient de ces amours entre soldats et infirmières, les moralistes froiiçaienl les sourcils. Ni les uns ni les autres ne saisissaient le rôle réparateur, compensateur et généreux de ces attractions même éphémères, même gâchées dans leurs conséquences ou leurs répercussions. Ainsi songeait Norade dans son grenier, la tête entre les mains, la lettre brûlante en son corsage. Elle entendit qu'on l'appelait. Elle ne bougea pas. Elle cherchait à se ressaissir, à regarder derrière son désir et au delà de sa folie. Le mot de faute, pour la première fois, pr*-nait un sens complet à ses yeux et lui semblait ruiner, lézarder sa jeunesse et sa vie...
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« Bah, advienne que pourra! François est là vivant et m'aime encore. Le reste est secondaire. Le reste ne prendrait d importance que si François ne m'aimait plus. Mais la durée de l'amour dépend de lamante. Je ne lui ai pas chante toutes mes chansons. » Telle oscillait la belle entlaaimée, entre sa frénésie et le premier doute.
Profitant d'une migraine de son Breton, occasionnée par la terrible chaleur, elle emmena son père au caguard et lui demanda ce qu'il pensait de la lettre de la tante, lui partisan de l'amour libre, lui qui connaissait le sujet et la situation. Mais le vieux avait toujours été hésitant et lluctuant. Oite faiiilesse pratique était la revanche de son absolutisme théorique.
— Que veux-tu que je te dise, ma petite ? Chacun voit le monde avec ses lunettes. Ma sœur se liguiait que tu épouserais son Jérôme. Ton cœur en a décidé autrement. Alors elle se raccioche à l'espoir (jue Brécéan pourrait être un malhonnête h<mime, infidèle à la parole donnée, ce que, pour ma pari, je n'admets pas.
— Jamais, jamais, — fit iNorade, se prenant le visage entre les mains — je ne lui parlerai mariage. C'est à lui, s'il en a l'idée... Mais non, c'est impos>ible !
Laurent Pertus secouait sa grosse tète romaine, sans émettre là-dessus un avis net. Chapitré par Téion, sermonné par le Père
Sidoine, voulant le bonheur de sa fille, il commençait à mollir sur les principes et à envisager, à côté de ses bienfaits cachés, les inconvénients évidents de l'amour libre. Il n'était plus dans l'état d'espritdes premiers jours, alorsque la décision de Norade lui faisait l'etTet d'une héroïque application des doctrines paternelles, d'une expérience à la Tolstoï. Il se sentait beaucoup moins « Russe ». L'aventure de la belle infirmière avait transpiré à Cassis, et les rouges eux-mêmes, ramonés à la tradition familiale par la guerre, trouvaient que les fiançailles se prolongeaient et que le papa était bien complaisant. Tous ces sentiments transparaissaient dans la mimique embarrassée du bonhomme et la jeune fille entendait son silence.
— Oh oh oh!... fit une voix sonore, qui avait le creux du baryton.
C'était Téron qui les cherchait. Sa maigie silhouette apparut, avec la démarche rectifiée, surveillée, du marin à terre. Il se plaignait de la canicule et annonçait son intention de repartir le soir même, d'échapper à ce four, à ce brasier : « Comment peux-tu vivre là dedans? Il semble que l'on cuise* au bain-marie. Je n'ai presque pas pu fermer l'œil... et cela s'appelle « le mas des Ombres »... Pourquoi pas des ombres et de la fraîcheur?
Des plis rieurs se formaient autour de ses yeux cernés et gagnaient de là les rides des
tempes et du cou. Pertus songeait avec altendrissement qu'ils étaient fraternellement liés depuis cinquante ans, que jamais Téron n'avait cherché à lui prendre sa femme, jolie et légère, que leur réciproque amitié avait été plus forte que les divergences religieuses et politiques : « Ecoute, Téron, j'ai confiance en ta discrétion, même vis-à-vis de notre Sidoine...
— Ah mon Dieu! se dit Norade, qu'est-ce qu'il va encore lui raconter!
Elle se sentit rougir, eut envie de se sauver, mais demeura là, curieuse malgré tout de l'avis du prud'homme, célèbre à dix lieues à la ronde pour la sagesse de ses conseils.
« Téron, penses-tu qu'il soit de mon
devoir de parler au lieutenant de l'avenir de Norade, de lui demander franchement, d'homme libre à homme libre, quels sont ses projets.
— Je m'attendais à ta question, répliqua avec embarras le patron pécheur, qui regardait allernativeinent le père et la fille... Selon moi, une telle demande viendrait trop tard. Tu aurais dû la formuler quand ces enfants ont débarqué chez toi. Mais tu étais trop content, avoue-le, d'assister, sous Ion toit, à la réalisation d'une de tes marottes. Aujourd'hui, comme il est d'usage, ta marotte se retourne contre ton bon sens. Néanmoins laisse agir l'amour et la bonne nature de l'amoureux. Je l'ai étudié à la dérobée. Sidoine aussi a fait ses remarques. C'est un
honnête et loyal garçon. 11 pi-endra tout seul le droit chemin, après avoir commencé parla traverse.
— Merci, Téron... murmura Norade... Puis, avec sa spontanéité naturelle, elle sauta au cou du vi(3ux et l'emhrassa. Elle était émue. Lui aussi, mais ne voulait pas le paraître.
— C'est que je t'ai connue toute petite et t'ai lait sauter sur mes genoux comme un cabri. ïu étais déjà jolie et séduisante. Ta peine me fait peine et je te voudrais mariée, c'est le plus simple, avec celui que tu as choisi.
— Il a de l'argent, hélas ! el je n'ai rien.
— Quant à ce scrupule, — ajouta Téron, avec bonhomie, — ma petite, permets-moi d'en rire. Ton lieutenant ne roule pas sur l'or. Quelques milliers de francs de rente ne conipteul ^uère par le temps qui court et ne compteront pas du tout demain. A chacun selon son travail. Il est d'usage que le mari nourrisse sa femme et élève ses enfants. Tolstoï lui-même n'en disconvient pcîs. Mais, puisque cela te tracasse, je tiens à le prévenir que j'ai mis de côté, avec l'assentiment de ton père, mon vieux camarade, pour le jour de tes noces, une assez forte somme dont je n'ai aucun besoin. L'infâme capital peut être encore bon à quelque chose.
— uh, Téion, lu as fait cela!
— Mais oui, il l'a lait, ei je ne l'ai pas empèciié.
AU ^ÎAS DES OMBRES lô:^
La jeune fille, cette fois, pleurait. Les deux vieux se serrèrent la main, la consolôrent, et rameiièrent même un sourire sur son beau visage, en lui faisant remarquer qu'elle allait mouiller sa poudre de riz. — « J'en ai d'autre », dit-elle. Cherchant sa boîte et sa houppette dans son petit sac à main, elle s'aperçut, avec terreur, que la lettre d'îlenrietle n'y élait plus. Elle avait dû la laisser, distraitement dans son buvard, sur sa table à écrire.
— Pourvu que François no l'ait pas trouvée !
11 l'avaii trouvée. Après le départ des patrons pôcheurs, ISorade, remontant dans sa cliambre, vit son amant assis, la mine irritée, devant la table oii la feuille de papier était en évidence. 11 ne chercha pas à dissimuL'r son indiscrétion : « J'ai lu. C'est du propre î Ta tante prévoit le moment oiinous nous sépai-erons et où tu pourras épouser le cousin Jérôn?e. C'est pour te communiquer ça que ton père était venu ici ! Tu as supporté cette injure à notre amour. Tu as même gardé cette affreuse lettre ! »
C'était la première fois qu'il lui parlait avec une sévérité presque brutale. Mais elle ne lui en voulait pas. Son seul sentiment, devant cetle scène inattendue, était l'enVoi ; car il était d'une pâleur mortelle, à laquelle succéda soudain une boullée congeslive, qui l'empourpra du nez aux oreilles : « Ah Norade... méchante iNorade... Perlide !... »
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— Pourquoi méchante, mon cœur, pourquoi perfide? Je ne puis empêcher une vieille femme radoteuse d'écrire ce qu'elle veut à son frère... François, je l'eu prie, reviens à loi...
Il semblait que le souffle manquât à Brécéan. Il se tut, les yeux chargés de reproches ; il eut un hoquet. Puis, cherchant son mouchoir, ne le trouvant point, il porta une main à sa bouche : entre ses doigts filtra un flot rose, écumeux, tel que d'une artère ouverte. Noradc se précipita, lui soutint la tête, car il semblait près de s'évanouir, l'embrassa fraternellement sur le front, appliqua, sur ses lèvres, un mouchoir à elle de fine batiste, aussitôt rougi. Elle appela. Marie Téron, Audiberte accoururent. Les trois femmes, unissant leurs efforts, transportèrent le jeune homme sur le lit. L'infirmière, prévoyante, avait toujours sur elle, depuis la première alei'te de Cassis, une seringue à injection et des ampoules d'ergotine et de caféine. Elle fil prestement le nécessaire. Au bout de quelques minutes, l'hémoptysie était arrêtée, mais l'accident, cette fois, paraissait sérieux. L'officier avait vomi près d'un demi-litre de sang et sa faiblesse était extrême. Il indiquait, par gestes, qu'il avait soif, qu'il avait froid, en dépit de la haute température, que la lumière lui blessait les yeux. On ferma les rideaux. On apporta une boule d'eau chaude. En un quart d'heure, l'aspect des choses avait changé. Une atmosphère
d'ambulance remplaçait celle de la passion Joyeuse dans la nature; la pitié dominait Tamour.
Dès le premier moment, Norade avait pensé à Barias. Il connaissait le tempérament, la blessure de François. 11 avait une longue expérience de la tuberculose consécutive aux traumatismes de guerre. Celait lui qu'il fallait consulter, et immédiatement. Elle écrivit une longue lettre dé taillée, suppliante, cependant que Bambarde se mettait en quête d'une automobile capable d'aller chercber le docteur en Avignon et de le ramener. Bambarde était un mutilé débrouillard. Il attela le break et se rendit, à deux kilomètres des Ombres, au mas du Chantre, oii il dénicha une voiturette basse, qu'il saurait conduire. Mais il manquait d'essence. On en trouva trois bidons chez Estève, au hameau de Sylvéréal, u tout ce qui restait ». Une heure plus lard, la voiture roulait vers l'ambulance d'Evcrjon.
Cependant Brécéan ne voulait ni ne pouvait parler. Il avait retrouvé son équilibre et, sa nature courageuse prenant le dessus, il cherchait à rassurer sa maîtresse à l'aide de petits papiers, sur lesquels il griiïonnait d'une main hésitante : « Criicsl rinn... Ne t'inquiète pas... Je t'aime trop pour faire mes maltcs... Renvoie cette sacrée lettre., cause de tout., à ton papa... Ça n était pas la peine de déranger Barias, Je
se?is que ça va déjà beaucoup mieux... Barias va nous sermonner, j'en suis hoiri/àlé cf avance... Ce tablier blanc te va jonment bien... J ai envia de toi comme jamais, cest bon signe. Ne f avise pas surtout de me traiter e?i malade... Je iiai encore que soif, niais j'aurai failli deinain matin. » Gomme le soir venuil, ces incessants billets témoignèrenl d'une légère incohérence. La lièvre commençait.
Toute la nuit, le malade battit la campagne, appelant son cousin Lehadec, Aubanel et Paul Arène, qu'il confondait, et suppot^ait avoir péri ensemble à la guerre. Norado, bien que tombant de tatig'ue, brisée par les émotions successives, le veilla comme elle l'avait l'ait tant de fois, avant de lui appartenir. Cet accident la ramenait ainsi à plusieurs semaines en arrière, à l'ambulance d'Everjon, à l'atmosphère avignonnaise, à l'exislence chaste, irréprochable, mais fatle et sans but, qu'elle menait auprès de la lantelstre. Elle se demandait ce qui serait arrivé, si elle était retournée plus tôt à Cassis, auprès de son père et de Térou, dans ce milieu 'pittoresque et vfVant des patrons pêcheurs, où s'était écoulée sa petite eni'auce. Sans doute aurait-elle épousé un brave garçon, qui serait à la guerre, ou prisonnier, ou tué par les Allemands. Mais si elle avaii toui de même rencontré Jean-François, ou un autre ressemblant à Jean-François?... 11 y avait en elle une force et une indépendance
araouicuses, qui ne seraient pas restées inemployées. Dh qui tenait-elle cette flamme dangereuse, ornement et tourment de l'existence?
Brécéan avait cessé de divaguer. Il s'était assoupi, respirant d'après un ryl lime dyspnéique, les mains sur le drap blanc. Norade regarda ces mains, ci>s ongles légèrement bombés où commençait à paraîlre la lésion bacillaire; puis ce beau visage régulier, cette moustache blonde aux poils fantaisistes, ces cheveux blonds abondants, ce cou plein et ferme, qu'elle avait plaisir à embrasser. Elle connaissait la fraj:,ilité de cette solide apparence; elle avait vu, depuis le début de la guerre, di<p iraître en peu de temps, sous le million de p tites pioches des démolisseurs invisibles, ces édifices de sang, de nerfs, de tissus et de muscles, que les mères avaient enfani-'S, pui-^ élevés avec tant de soin. Le terrible tléau de jjellone qui ramasse, multiplie et concentre tous les autres, l'alcool, le vice, les poisons chroniques, la paresse, la syphilis et jusqu'à la rage, hâtait aussi la tuberculose et précipitait ses ravages. La jeune fille se reprochait d'avoir oublié le malade, dans les Iransporls qu'elle éprouvai! auprès de l'amant. Sans doute étail-elle pour quelque chose dans cette brusque recrudescence d'un mal assoupi.
L'aube venait, avec son frisson maléficieux. iNorade aperçut un trait rose — la chambre donnant au levant — aussitôt salué par les chants
des coqs, qui se répondaient, s'excitaient, s'encourageaient de mas à mas. Un pépiement frénétique d'oiseaux, nichés dans les grands arbres du jardin, semblait réclamer quelque chose de mieux, en fait de lumière et de chaleur. Un second trait, vert celui-ci, apparut ensuite, une bande d'un or très léger et ductile, pareille à un collier de riche fermière, d'où se détachaient des parcelles brillantes, qui criblaient le vert et le rose. Le peuple de l'air continuait à s'égosiller, celte grande nouvelle remplaçant pour lui, et avec avantage, les journaux du matin. Peut-on rien imaginer de plus important que la cerlitude d'un jour de plus, avec le retour du soleil ! Les sensibles volatiles ne sont jamais très sûrs, au fond, que le monde va reprendre et continuer, par l'apparition de la boule de feu, magnifique et bienfaisante, oii se raniment quotidiennement les choses et les gens. D'où leur joie sincère, leur surprise, leurs clameurs et leurs estramborts.
Ce spectacle sublime, en dépit des circonstances, ranima l'énergie de Norade. Téron avait raison : il y a [un concert permanent, a puissantes harmonies, dans la nature. Le Père Sidoine avait raison : il y a un chef d'orchestre poui- ce concert. Ouvert comme pas un à la poésie et à l'amour, le cœur de la Provençale ne pouvait être fermé à la religion. Elle s'agenouilla, pria avec ferveur, devant le crucifix attaché au mur,
au-dessus du bénitier traditionnel, et dépassé par deux rameaux de buis. Elle aurait voulu avoir des remords plus vifs et plus cuisants, pour l'état de péché qui était le sien. Elle avait cru les sentir monter en elle dans les ténèbres. Mais l'aube les avait dissipés.
François dormit tard, jusqu'aux environs de midi. Il se réveilla de bonne humeur, avec une gaieté d'enfant, qui parut excessive à la jeune fille. Elle prit sa température. 11 avait 38". Il voulait se lever. Elle l'en empêcha. Marie Téron, puis Audiberle, vinrent aux nouvelles; Norade ne leur fit point part de ses fâcheux pressentiments. Elle voulait laisser les fenêtres fermées et les stores baissés, à cause de la chaleur. Son amant exigea qu'elle les ouvrît toutes grandes, afin, disait-il, de respirer pleinement l'air du bon Dieu. Il affirmait qu'il avait de l'appétit. Néanmoins, après un œuf à la coque et une bouchée de côtelette, il se déclara rassasié. Le vin, non plus, ne lui disait rien et il avait rêvé de sources limpides, qui coulaient devant sa soif ardente, sans qu'il eût la possibilité de s'y désaltérer.
Vers quatre heures de l'après-midi, le halètement d'une voituretle automobile se fit entendre sur la route sèche et poudreuse. Bambarde lamonait le docteur Barias; celui-ci n'avait pas voulu refuser de répondre au pathétique appel de son infirmière préférée. Mais il était de mé-
cluinto humeur et une panne, ^ubie au soilir d'Arles, n'était point faite poui- l'adoucir. Naguère il tutoyait couramment Norade, en bon grandpapa bourru qu'il était. Cette fois, au début il lui dit vous : « Ah je vous retrouve mademoiselle Pertus ! Yoilà commencent finissent les dîners à la Bartelasse! Toutes les mêmes, les jolies (illes; l'amour passe avant le devoir... Eh bien, qu'est-ce qui lui arrive, à votre galant? »
Norade s'attendait à pire. Elle ne fut pas décontenancée et répondit posément, comme au rapport matinal de l'ambulance : « Le lieutenant a eu hier, à la suite d'une légère contrariété, une violente hémoptysie. Un demi-litie de sang environ. C'est la seconde manifestation de ce genre depuis deux mois. La précédente était beaucoup moins grave J'ai fait le traitement cla'îsique, une piqûre d'ergotine, une de caféine, puis j'ai attendu votre venue. Oh! docteur, que vous êtes bon, que je vous remercie ! »
La riposte prévue ne larda pas: « Fichez-moi la paix, ma chère enfant, avec votre reconnaissance. Ce n'est pas pour vous, c'est pour lui que je suis venu. Je ne veux pas laisser partir un brave gars, qui lious a donné tant de mal et que nous avons déjà remis sur ses pattes. Allons, conduisez-moi auprès de lui... C'est très chic ici. c'est le véritable mas provençal. Par exemple, vous m'avez envoyé un sacré clou. Quel tacot ! Nous avons failli rester en plan sous la cani-
cule. Si je vous ai maudits tous deux, votre chauffeur pourra vous le dire! Il a Fair intelli- 2:6111, ce garçon-là. Le drôle de nom. Bombarde!
— Bambarde, rectifia la Provençale.
— Bombarde, Bambarde, c'est la môme chose. >) Malgré son âge, Barias escaladait les marches de pierre, avec une étonnante agilité. Il faillit bousculer Marie Téron, que Norade lui présenta à la hâte et à laquelle il ne prel^a aucune attention. X peine introduit dans la chambre, au premier coup d'œil jeté à Brécéan, le praticien était fixé : il s'agissait d'une phtisie à marche rapide, vraisembablemenl impossible à enrayer.
Tout en auscultant la caverne pulmonaire et les bronches adjacentes et déjà attaquées — il voyait cela comme un peintre voit un paysage, dans l'ensemble et dans le détail — Barias se demandait ce qui valait le mieux : laisser le mal achever son œuvre, en ne séparant pas ces deux malheureux enfants, on leur laissant les suprêmes délices de leur amour condamné; ou tenter une lutte désespérée, en les séparant, et gagner un an peut-être de survie, au prix du cruel tourment de l'absence. Car ce savant était un sage et un compatissant; il connaissait les affres morales, pires que les soutfrances physiques; il cherchait à les soulager, à les éviter, à les supprimer. Au fond, tout au fond, il ne lui av;iit pas déplu que ce beau blessé, celte belle
infirmière fussent irrésistiblement attirés l'un vers l'autre el récompensés ainsi de leur dévouement et de leur bravoure. Une considération lit pencher la balance en faveur de la séparation : le souci de la sanlé de l'amoureuse et la crainte de la contagion. Barias voulait bien accompagner Roméo et Juliette, mais pas jusqu'au dernier acte et au partage du poison dans la coupe bacillaire que sont les lèvres avides des amants. Aussi relevant sa tète chenue, après un examen long el attentif, accompagné de songerie, le vieux clinicien rendit l'arrètque voici : « Garçon, petite, je vais vous faire du chagrin, un gros chagrin, c'est mon devoir. Il ne faut pas m'en vouloir. Ecoutez-moi — et il leur prit les mains — on me dit brusque et bougon. C'est vrai, mais je comprends qu'on s'aime, quand c'est pour de bon. Je vois bien que vous, c'est pour de bon. Les corps et les esprits s'attirent comme les astres. Alors, je ne vous gronderai pas. C'est inutile. Toi, mon petit, tu peux et dois guérir. Toi, ma bonne fille, tu es pour quelque chose, bien innocemment d'ailleurs, dans le dernier accident... mais... mais... — ajouta-t-il en voyant le trouble de Norade — tu n'es pour rien du tout dans le début. Donc lu es pincé, lîrécéan, tu as un trou giand comme une noisette, — ce n'était pas vrai, la lésion était beaucoup plus forte, — au sommet du poumon droit. Il s'agit d'enrayer ça. Comment? Vous m'avez
deviné : l'un ù droite, l'autre à gauche. Noradc Pertus je te remmène en Avignon, dans le tacot de l'ami Bom... mais non, de l'ami Bamljarde. Toi, garçon, je t'expédie illico en Savoie, en Tai'Piitaise, à Vulniis, altitude très convenable, oîi te soignera mon copain Vanelle, un type épatant, un guérisseur, qui te nettoiera de tes bacilles en six mois. Je vous demande six mois #de patience. Est-ce compris?... Autrement, je ne réponds do rien.
— J'aime mieux mourir et rester ici... ou emmener Norade... répondit Brécéan.
— Parbleu ! A loi, petite. C'est sur toi, ma chère infirmière, que je compte en cette circonslance. Préfères-tu sa mort ou son départ?
Les yeux do l'oflicier élincelaient. 11 semblait vouloir fasciner sa maîtresse, qui avait une lame de couteau dans le cœur. Klle en éprouvait le tranchant et le froid. Elle répondit fermement, de sa voix douce et persuasive : « François, je t'en supplie, obéis au docteur! Si tu m'aimes autant que je t'aime, accepte, pour ton salut, cette séparation, qui sera courte...
— Courte! Six mois!... Ah ! par exemple!
— Qui sera longue, si tu préfères, et âpre, et len-ible j'y consens, mais qui est nécessaire, puisque le docteur nous 1 impose. Aie autant de courage qu'une iaible femme.
— Je ne pourrai jamais... non... non... c'est impossible, — répétait Brécéan avec une mine
ir/i DANS LA Ll.MlEUK
devenue farouche et une toux où du verre se brisait, — comment veux-tu que je me passe de toi?
— Allons, allons, intervint Barias, et si ton congé n'avait pas été renouvelable, s'il t'avait fallu rejoindre ton corps pour chasser le Boche de France, en fier soldat, toi, le brave des braves, comment aurais-tu fait? L'aurais-tu emmenée, elle, au régiment? Je ne te vois pas désertani, comme dans Carmen. Un héros devant h's mitrailleuses, une loque devant deux beaux yeux de femme (je conviens que ceux-ci sont fort beaux), tel est le type de l'oflicier français. »
Là-dessus le docteurfitun signe à l'infirmière et tous deux quittèrent la cliambre, où l'amoureux gardait maintenant un farouche silence : « Tu m'as compris, petite, fit le maître à voix basse, si vous restez ensemble, si tu l'accompagnes à Yulmis, il ne pourra s'empêcher de coucher avec toi et, au point où il en est, dans six mois il sera nettoyé. »
— C'est donc sans remède?
— Ai-je dit cela? Avec le poumon, on ne sait jamais. Les plus profondes lésions cicatrisent. A une condition, c'est que la fièvre de la possession ne vienne pas les aggraver... Je sais que c'est dur... Il le faut.
— Quand partons-nous? demanda la jeune fille, qui avait pris sa résolution.
— Duns une heure.
— C'est bien, je vais le décider. Je serai
à la porte, avec ma valise, dans une heure.
Elle rejoignit son amant. Il avait le visage immobile, effrayant et résigné, d'un condamné à mort. Mais ce n'était pas la mort qu'il craignait. Norade pensait qu'il lui demanderait de l'attendre à Cassis, plutôt qu'en Avignon, oîi ello retrouverait Jérôme, la tante Istre et les mille petits liens de l'habitude. A sa grande surprise, Jean-François lui conseilla au contraire Avignon, où elle serait entourée de plus de soins et d'attentions que dans le rude milieu des patrons pêcheurs. Il exigea qu'elle acceptât une somme de six mille francs, qu'il avait mise de côté, afin de lui assurer, pour quelque temps, l'immédiate indépendance. Il la prévint qu'il la considérait comme sa femme légitime et qu'en cas de malh<'ur il la faisait sa légataire universelle. En vain cherchait-elle, dans son horreur des questions d'argent, à éluder ce thème doublement pénible, il y revint avec insistance et fermeté, si bien qu'elle finit par dire oui à tout. C'était le plus simple. Aucune allusion ne fut plus faite, de part et d'autre, à la lettre malencontreuse qui avait déclenché l'accident etréalisé, par un détour imprévu, le vœu égoïste de la tante Henriette.
— Comme le décor change ! — soupirait l'officier, aussi résolu qu'au moment de sortir du boyau pour l'atlaque. — H y a encore quelques heures, nous tenions le bonheur complet. Nous voilà amenés, ma pauvre chérie, à le briser de
1'^»^ DAiXS LA LUMIÈRE
nos piopres mains. D'ailleurs, lit-il en confidence, Barias nous embête, et je ne compte pas rester six mois loin de loi. Ou ça n'ira pas mieux, et alors à quoi bon prolonger le supplice? .l'accourrai avec ma fièvre et mes microbes dans les beaux bras. Ou ça ira mieux, et nous fêterons, à noire manière, ma guérison. De toute iaçon, ô ma Noiade, l'atroce délai sera abrégé. « 11 pensait que la séparation n'aurait lieu que le lendemain matin. Il sembla atterré d apprendre qu'elle était immédiate. 11 avait encore tant de recommandations à faire, tant de détails de correspondance et de vie courante à régler! Mais cette agitation lui était mauvaise, la toux augmentait, le fond des regards devenait sombre et âpre à mesure, et Norade comprit, qu'il était sage en effet de couper court. Son cœur défaillait. Sa liaison, bien que récente, faisait d'elle, de toute sa nature frémissante et voluptueuse, . une multitude d'images en commun avec son ami, sensibles, cbarnelles, intellectuelles, que la perspective du départ déchirait, et qui saignaient déjà dans le souvenir. Elle accomplissait automatiquement un devoir qui la martyrisait. Ce devoir, par brusques éclairs, lui apparaissait comme une folie. Si l'homme qu'elle adorait mourait loin d'elle, sans la suprême consolation de son baiser d'adieu! Au milieu de celte douleur et de cette angoisse, il lui fallait penser à mille soucis, mettre en
ordre ses petites affaires, remercier Marie Téroii lui recommander son cher malade, ainsi qu'aux :^ervileurs, distribuer les pourboires. Elle se dédoubla donc vivement, une parlie d'ellemême demeurant attentive et active, tandis que l'autre se désespérait et pleurait la félicité si promptement enfuie.
La baïlesse, Audiberte, Bambarde, les gens du mas des Ombres étaient consternés. Ces amoureux, tombés du ciel, avaient conquis l'affection de tous. Le drame pathologique, qui. les forçait à se séparer, était en général mal compris : on supposait que le patron Pertus, désireux de nicirier sa fille à sa guise, avait appelé à la rescousse le docteur Barias, chargé de l'enlèvement de Norade et du retour à la raison. Cette légende était plus conforme à l'iavention dramatique des Sylvéréalois que l'humble vérité. On ima^ gina même que le patron Téron était un proche parent du jeune oflicier, venu pour prèler mainfoi te à Laurent Pertus. Le voyage insolite de la patronne à l'aris fut aussi relié à cette mystérieuse affaire, dont le bruit courut en rampant jusqu'à Aigues-Mortes et aux Saintes-Mariés.
Une heure après l'heure fixée, Norade montait dans la voiturette, auprès du docteur, derrière Bambarde. Marie Téron pleurait, chargée de recommandations par la jeune fdle, qui lui confiait la première convalescence de ce qu'elle avait de plus cher au monde H avait élé for-
KiS DANS LA LUMIERE
melioment défendu à Jean-François de se lever pour dire adieu aux voyageurs. Mais, comme l'automobile contournait le mas,on vit le Jîrelon debout, à la fenêtre, pâle et les yeux brillants, qui envoyait un ardent baiser à la fugitive. Elle le lui rendit de toute son âme Jamais elle n'aurait cru pouvoir supporter un pareil arrachement, à la fois maternel et sensuel, où se confondaient toutes les souffrances que forgent les amants pour l'avenir, quand ils se tiennent, serrés et fous, entre les draps à odeur de thvm.