LE BOSSU DE SOUIHAK
Au nord de TEcosse, et non loin des montagnes où la Dee prend sa source, se trouve un village nommé Soumak, qu'entourent de vastes terrains^ aujourd'hui incultes pour la plupart. '
Là vivait, il y a quelques années, un pauvre bossu appelé William Ross, et plus connu sous le nom de William le Laid. Il était maître d'école de Soumak; mais une douzaine d'enfants à peine sui* valent ses leçons; car les habitants du viUaccemé-
prisaient d'autant plus Tinstruction^ que WUliain était 16 âeul d'e&trd etti qui ràt étudié. Or^ comme la science n'avait pu lui procurer une position élevée, tous en avaient conclu qu'elle était inutile ; et l'on disait à Soumak^ en forme de proverbe :
— Cela ne te servira pas plus que les livres de William le Mid.
Cependant ces moqueries n'avaient pu changer les goûts du maître d'école. Sans orgueil et sans ambition, il continuait à étudier, dans le seul but d'élever son intelligence et d'agrandir de plus en plus son âme. Il réussissait d'ailleurs^ souvent à faire adbpter d'utiles mesures, en poussant d'autres que lui à les conseiller; et tout ce qui s'était accompli de bien à 8oumak depuis, dix ans, était dû à son influence cachée.
Content d'aider ainsi au progrès, il supportait sans se plaindre le mépris qui lui était témoigné. C'était un de ces cœurs pleins de chaleur et de clémence qui, comme le soleil, éclairent tout autour d'eux sans s'inquiéter des injures, et qui trouvent, dans l'accomplissement même du devoir, l'encouragement et la récompense.
11 descendait un jour la colliûe» en Usant un nouveau Traité d'agriculture reçu de Bêrvle, lorsqu'il entendit derrière lui un bruit de pog et de \oix : c'étaient James Âtolf et Edouard Roftlce qui regagnaient le Village avec Ketty Leans^
Le bossu rougit et se rangea, car il sâVâlt que tous trois aimaient à le rallier sang pitié ; mais la route était trop étroite pour qu'il pût les éviter. James fut le premier qui l'aperçut é
— Ëh 1 c'eèt William le Lâld, dit-il avec eô rlfe insolent que donne la force lorsqu'elle n'est point modérée par la bonté; il a encore le nai dans son grimoire.
— Je m*étonne toujours qu'un garçon si savant porte un habit sî râpé, fit observer Edouard, qui, comme la plupart de ses pareils ne voyait d*aulre but à la vie que la richesse.
— Oh! William est un homme pieux et sans coquetterie, continua la jolie Ketty en penchant la tête d'un air moqueur.
—Je ne donnerais point mon petit doigt pour outo sa science, reprit James j que ses livres lui
apprennent, s'ils le peuvent, à conduire, comme moi une charrue, pendant douze heures.
— Ou à se faire un revenu de trente livres sterling , continua Roslee.
— Ou à se moquer d'une vingtaine d'amoureux, ajouta Kelly.
Le maître d'école sourit.
— Les livres ne me donneront point la force de conduire dpuze heures votre lourde charrue, James, dit-il doucement au jeune laboureur, seulement ils m'apprendraient à en construire une moins pesante et plus utile; je vous en donnerai le modèle quand vous le voudrez. Je n'ai point trente livres sterling de revenu, monsieur Roslee; mais si je les avais, au lieu de les renfermer, je leur ferais rapporter un double intérêt, par des moyens honnêtes et faciles que je puis vous enseigner. Quant à vous, miss Leans, je Usais Tautre jour quelque chose de fort instructif pour les jeunes filles qui se moquent de vingt amoureux.
— Et qu'était-ce donc, s'il vous plaît, William ? T
— L'histoire d'un héron qui, après avoir dé-
daigné d'excellents poissons/sc trouve trop heureux de souper avec une grenouille.
Les deux paysans se mirent à rire, et la jeune fille rougit.
— Les livres ne peuvent donner, il est vrai, ni la force, ni la richesse, ni la beauté, continua le bossu ; mais ils peuvent apprendre à se servir de ces dons du ciel. Ignorant, je n'aurais été ni moins faible, ni moins pauvre, ni moins laid^ et je serais demeuré inutile. Profitez donc des avantages que Dieu vous a faits en y ajoutant ceux de l'instruction.
James haussa les épaules.
— Je comprends, dit-il ; tu ressembles à ce marchand de vulnéraire venu Tan dernier, et qui vendait^ disait-il, un remède à tous les maux. Tu voudrais nous faire acheter ta science^ qui se trouverait, en définitive, n'être que de Teau claire comme celle du charlatan ^ mais je tiens que l'étude est chose bonne pour les bossus, qui ne peuvent faire autre chose. Quant à moi, j*en sais assez pour porter une barrique de bière sur mes
épaules et abattre un taureau d'une seule main.
— iO —
•^ Et piol, je crois pouvoir continuer de toucher mes rentes sans apprendre le latin^ reprit Edouard ; J0 ûe tols donc que miss Leans..«
— Mille grâces^ interrompit celle-ci, ùh me troutê asset savante telle que je suis; êt^ à riioins que M. William n^ait à me donner une nouvelle recette pour blanchir les dents ou empeser U% fichus, je puis me passer encore de ses leçons.
— Adieu donc, William le Laid, reprit Atolf.
—Adieu, mon pauvre bossu, ajouta Roslce.
—Adieu, magùteTy dît la jeune coquette.
William salua de la tète, les laissa passer devant
lui, et continua à descendre lentement la colline. Les railleries qu'il venait de subir étaient si ordinaires, qu'il n'y pensa plus dès qu'il cessa de les entendre. Accoutumé à servir de jouet depuis son enfance, il s'était fait une cuirasse de la résignation et deTétude. Chaque fois qu*un coup venait le frapper, il rentrait sa tête comme la tortue, et attendait que l'ennemi fût parti. Cette force d'inertie l'avait préservé de Tirritation et du désespoir. Ce qu'il avait en lui le consolait, d'ailleurs, de ce qui était au-dehors. Lorsque le froissement des hom-
mes le blesiait» il so réfugiait dans ce monde des sentiments et des^ idées où tout est animé sans emportement, affectueuit sans mollesse. Il appelait les inteUigences d'élite de toutes les époques et de toutes les nations pour &ire cercle autouf de son ftmei il les écoutait^ 11 leur répondait^ il Vivait dans leur intimité. C'étaient là ses consolations et la Bdurce où il puisait son courage pour Supporter les épreuTcs de la tie réelle.
Or ces épreuves étaient rudes et fréquentée ; car la grossièreté des habitants de Soumak était passée en proverbe dans tout le pays. Retirés au pied des montagnes, sans communications avec les villes Yoisines^ sans industrie et sans Tolonté d'en créeri ils étaient demeurés étrangers aux progrès qui s'é*^ talent accomplis depuis deux siècles. Non que la nature eût été pour eux avare de richesses ; leuf campagne était fertile, leurs troupeaux nombreux t mais les chemins mêmes manquaient pour faire arriver les produits du canton jusqu'à Eosaf et Bervic. Les hauts fonctionnaires chargés par le roi d'Angleterre de l'administration du pays désiraient depuis longtemps faire cesser un tel ^tat de choi'
868; ils décidèieût enfin que des routes seraient ouvertes.
A peine celte nouvelle fut-elle portée à Soumak que tout le village fut en émoi. Chacun raisonnait sur la nouvelle ordonnance, et la plupart y trouvaient à redire : l'un avait son champ traversé par la route projetée ; l'autre était forcé d'abattre quelques arbres; un troisième^ de déplacer son entrée. Mais ce fut bien autre chose quand Edouard Roslcc apprit que chacun devrait contribuer au chemiu par son travail ou son argent! Dès lors il n'y eut plus qu'une opinion; tout le monde le trouva inutile^ nuisible même. On s'assembla en tumulte sur la place boueuse de l'église : Roslee déclara qu'il refuserait ses chevaux pour les charrois; Atolf, qu'il briserait les os au premier collecteur qui oserait lui demander un shelling; Kelty elle-même déclara qu'elle ne danserait avec aucun de ceux qui consentiraient à y travailler.
L'aubergiste, de son côté, qui avait le monopolo des denrées qu'il allait seul vendre à Bervic, soutenait que si le nouveau chemin se faisait le pays serait ruiné : le tisserand ne trouverait plus à ven-
— ladre ses toiles^ parce que la ville en fournirait de plus belles; le mercier aurait la concurrence des colporteurs, l'épicier celle des marchands forains. Avec la nouvelle route il n'y aurait plus de salut pour personne^ et autant valait mettre le feu à Soumak.
Pendant ce discours de mattre Daniel, ses garçons distribuaient de la bière forte pour aider à la puissance de ses arguments. Aussi Toppositiou devintelle bientôt de la fureur : tous s'écrièrent qu'il fallait s'opposer au projet.
L'exécution ne devait en être déflnilivement décidée que dans quelques jours : une pétition, adressée au nom de tous les habitants de Soumak, pouvait donc éclairer les hauts lords, et prévenir le malheur que Ton redoutait ; mais William seul était capable de l'écrire. On courut à son école, et Ros- Ice lui expliqua ce que l'on désirait de lui. Le bossu parut stupéfait.
—Quoi! vous ne voulez point d'une route qui doit enrichir le canton? s'écria-t-il.
— Nous n'en voulons pasl répondirent cent voix.
— MaiÉi totls n'y avez point pensé, reprit vivement le maître d'école. Rapprocher les produits du lieu oà on les consomme, c'est toujours augmenter leur valeur, et le chemin proposé fait de Soumak un faubourg de Bervic : vous pourrez apporter dâtts celte ville tout ce que vous donneront vos champs, vos troupeauï, et vendre chaque denrée le double de ce que Vous la vendez aujourd'hui.
— C'est faux ! s'écria l'aubergiste courroucé.
— Vous-même, maître Daniel, continua le bossu, vous regagnerez, et au delà, comme hôtelier, oc que vous aurez perdu comme trafiquant. S'il y a une route, il y aura des voyageurs, et s'il y a des voyagcursvous les logerez. Croyez-moi, loin de réclamer contre le projet, pressez-en Texécution; Tirnpôt que Ton vous demande dans ce but n'est qu'une avance dont vous ne tarderez pas à recouvrer les intérêts,
— Non, s'écria Roslee, je ne veux point de route« Avec une route, il nous arrivera ici des richards, et nous ne serons plus maîtres du pays.
— Bans compter quÉ les garçon» de Bervic viendront épouser nos jeunes filles, ajouta Atolf.
— lo —
-» Qtt^il arrivera de belles ddmes qui nous ferout paraître laides, itiurmurâ Ketty.
^ Et que Ton ira aclieter demauvalséé marchât!diaed à la ville, s'écria John Tépicier.
— Pas de route! pas de roule! répétèrent-ils tous en chCBur*
— Nous n'avons point,d'ailleurs, besoitl ddS discours de William le Laid, reprit James ; qu'il nous écrive la pétition, c'est tout ce que nous lui demandons.
—En vérité, je ne le puis, répondit le bossu; car ce serait m'associer à un acte que je ne dois approuver ni comme être raisonnable, ni comme Anglais, ni comme habitant de* Soumak. Cherchez quelqu'un à qui un tel ofBce ne répugne point.
— Tu es le seul qui sois capable de le remplir, fit observer Daniel.
— Je ne le puis ni ne le veux.
— Quoi î il refuse? interrompirent quelques voix.
— Il faut le forcerl répondirent plusieui's autres.
— Quil écrive ! qu'il écrive ! s'écrièrcnl-ils tous ù la fois.
Mais la fermeté de William dans ce qu'il croyait bien était inébranlable. Il déclara qu'il n'écrirait point la pétition demandée^ et les menaces, les coups même ne purent rien obtenir de lui. Il supporta les mauvais traitements avec cette impassibi* lité silencieuse que donne l'impuissance^ et il fallut y renoncer.
On parla bien de se rendre à la Tille pour faire rédiger la pétition par un homme de loi^Roslee fut même chargé de cette commission : mais il était tard, et Ton dut remettre la chose au lendemain. Le lendemain, le mauvais temps empêcha le fermier de partir; le jour suivant, ce fut une affaire. Le premier empressement était d'ailleurs passé ; la résistance s'était dépensée en paroles : on causait plus tranquillement du chemin projeté : bref, la pétition ne se fit point, les hauts lords se réunirent, et Texéculion de la route fut décidée.
Les habitants de Soumak virent avec mécontentcmenl les premiers travaux, et il fallut avoir re-
cours aux g^ns de justice pour obtenir d'eux les corvées auxquelles ils étaient tenus. Mais les explications et les assurances de William finirent par les rendre moins hostiles au cbemin nouveau ; ils commencèrent à croire que ses inconvénients pourraientbien être compensés par quelques avantages, et attendirent son achèvement avec une sorte de curiosité.
A peine fut>-il ouvert que toutes les prévisions du bossu commencèrent à s'accomplir. Les denrées transportées aux marchés voisins doublèrent de Taleur^ tandis que le prix des objets fabriqués à la ville baissait d'autant. Ketty put avoir de plus belles étoffes sans dépenser davantage; James augmenta sa ferme y Roslee ses troupeaux, et Daniel 86 vit forcé de bâtir un nouveau corps do logis à son auberge.
Or il y avait près du village une grande bruyère, appartenant à la paroisse, qui pouvait avoir au moins mille acres d'étendue, mais qui, vu son aridité, servait seulement à nourrir quelques moutons; on l'appelait le Commun. William avait souvent pensé au profit que l'on tirerait de cette friche si
Ton pouyaii là transformer en prairie m en terre labourable^ Il étudia dotic avec soin la nature du 8ol| sa positioui et crut avoir trouvé le lâoyen de le fertiliser*
Un soir qu'il se trouvait chm Daniel^ il en parla à quelques fermiers qui se plaignaient de n'avoir point assez de pâturages pour leurs troupeauî; mais aux premiers mots tous se récrièrent^
-^ Par saint Dunstan I dit un gros éiêVôur de bœufs, qui passait pour une forte tête dans le pays depuis qu'il avait fait forlune^ilfaut que le magister ait l'esprit fait comme son éobine I Tu ne sais donc paS| maître bossu^ qu'il &ut de Teau pour les prairies ?
— PardoDuez^moij monsieur Dunal^ dit William avec douceur.
— Et tu n'as jamais remarqué que le Commun était plus seo que la langue d'un chat?
— Je l'ai remarqué.
~Par quel moyen, alôrS} comptes-tu en faire tm herbage? —En y trouvant de Teau.
-^ Et où la prendras-tul
**- J6 ferai ct*euscr un puits au nord du Commun.
-^ Un pttlto ! s'écria Dunal eu éclatant de rlrê ; tu veux tenir une prairie fraîche avec un puits?
^ Pourquoi non? interrompit James j il arrosera ehaque pied de trèfle à la main, comme une laitue.
Le bossu était trop accoutumé auï sarcasmes pour s'en offenser; il sourit lui-même de celte plaisanterie.
-- Le puits dont Je parle ne ressemble point à
ceux que vous connaissez, dlt^ili mais auxpuils de
l'ArtoiS) dont l'eau Jaillit hors terre et peut ensuite
. se distribuer en rigoles comme celle d^un ruisseau.
««^Un puits qui 'Jaillit 1 s'écrièrent tous les assistants.
— Sur mon âme, il est fou, dit Edouard Roslce.
— Il aura lu cela dans quelque livre, ajouta James.
— • Allons, magisUr, ne nous nous faites pas de
contes de fées, reprit Dunal ; je ne suis pas un imbécile, Dieu merci, et J'ai parcouru plus de pays qu'aucun de vous : je connais Inverness, Perth,
Stirling, et j'ai vu des vaisseaux de guerre à Âbcrdeen. Mais pour ce qui est des puits jaillissant^ je croirais encore plus facilement ce que vous nous disiez il y a quelque temps de ces grosses boules pleines de fumée avec lesquelles on pouvait s'élever jusqu'aux nuages» et de ces grands bras de fer qui écrivent dans l'air, de manière à porter en cinq minutes une nouvelle d'ici à Londres.
— Et vous auriez raison de croire à toutes cçs choses, monsieur Dunal, car toutes existent, reprit William^ mais quant au puits jaillissant, je suis sûr que l'on réussirait à le faire dans le Commun, car j'ai bien examiné le terrain; et ce serait pour la paroisse un énorme accroissement de revenus. Du reste, vous pouvez consulter Tingénieur de Bervic : il a vu en France de ces puits, et en a fait creuser lui-même.
Les fermiers haussèrent les épaules.
— Perce ton puits, William le Laid, dit James avec mépris, et je te promets d'y conduire boire mes ânes à raison d'un shding par tête.
— Et moi reprit Daniel, je te fournirai autant de bière forle qu'il jaillira d'eau do fa fontainco
Le maître d'école n'insista point. Il savait par expérience que la discussion avec les ignorants n'a d'autre résultai que d'intéresser leur orgueil à leurs préjugés, et il résolut d'attendre une occasion pour revenir sur le même sujet.
Mais, parmi ses auditeurs se trouvait un étran* ger, arrivé de la veille chez maître Daniel. Il parut frappé des observations du bossu, le prit à part, et lui adressa des questions sur la grande bruyère. William proposa de l'y conduire, et lui expliqua sur les lieux mêmes, les raisons qu'il avait de croire à la réussite d'un puits jaillissant. Elles étaient si claires que l'étranger en parut frappé ; il remercia William et partit. Quelques jours après le maître d'école apprit que la paroisse venait de vendre le Commun à l'étranger, qui n'était autre que milord Rolling, coimu pour sa grande fortune et ses grandes exploitations.
Un ingénieur et des ouvriers arrivèrent bientôt de Bervic pour percer le puits dont William avait eu l'idée. Ce fut une grande rumeur dans le pays : la plupart continuaient à se moquer de l'entre* prise^ et James venait chaque jour s'informer s'il
pouirait bientôt amener ses ftnes. Mais, que l'on juge de son étonnemcnt lorsqu'en arrivanti un soir, il aperçut^ à la place où les ouvriers travaillaient encore la veille, une belle colonne d'eau jaillissante à laquelle on s'empressait de creuser des canaux. Les habitants de Soumak, accourus pour voir la merveille, accueillirent Atolf par des buéoSj en lui oriant que l'abreuvoir était prêt, et d'aller chereber ses ftnes ; ce qui lit appeler ensuite le nouveau puits la source nux AntSy nom qui lui est demeuré jusqu'à présent.
Lord RoUingi averti de la réussite^ arriva le lendemain avec d'autres ouvriers. La bruyère ftit défricbée> des b&timents s'élevèrent, et la nouvelle ferme fut bientôt couverte de troupeaux et de moissons*
Orj comme nous l'avons déjà dit, le nouveau propriétaire du Comtmm était riche et habile. Il introduisit dans son exploitation tous les perfectionnements que l'expérience avait sanctionnés, et obtint, par suite, des produits plus parfaits et plus abondants, Les habitants de Soumak s'en aperçurent bientôt à Ut déprédation de leurs den-
— «3 — rées : ils commencèrent à murmurer conire leur heureux voisin. William leur assura que le seul moyen de soutenir sa concurrence était d*adopler les améliorations qu^il avait adoptées lui-même. Mm c'était toujours le mèm^ esprit de routine et d'aveuglement ; ils repoussèrent par desiiyures les Goaseils du maître d'école en continuant leurs plaintes stériles contre lord Rolling,
Sur ces entrefaites, celui^cij qui avait plus d'eau qu'il ne lui en fallait, proposa aux habitants de SoumaK de leur en vendre une partie ; mais tous rejetèrent bien loin cette proposition,
^ Voilà les riches? s'écria Roslee, qui se trouvait pauvre depuis qu'il n'était plus le premier fermier de sa paroisse; ce n'est point assez pour milord de vendre ses bœufsj son blé, ion fromage, il veut en faire autant de son eau«.«
-^ Comme si elle n'était point à nous plus qu'à lui, ajouta Jamc», puisqu'il Ta trouvée dans un terrain qui nous appartenait.
^ m que l'on n'9ût jamais dû vendre, lûouta
Daniel.
— Vous avez raison, reprit William^ mais on l'a
vendu, et mainienanl nous devons chercber seulement s'il est avantageux de racheter cette eau.
— Le village s'en est passé jusqu'à ce jour.
— Mais non sans en souffrir, objecta William; la fontaine où nous allons puiser est éloignée, la route qui 7 conduit fatigante...
— Pour les bossus, peut-être, interrompit James en riant; quant à moi, je la monterais en courant, mes deux sceaux chargés.
—Moi, j'y envoie mes garçons, continua James* —Et moi, je trouve toujours quelqu'un pour porter ma cruche, ajouta la jolie miss Ketty.
— Cependant, hasarda Daniel, une fontaine dans le village serait bien commode...
— Pour les marchands de vin, acheva Dunal.
— Non, reprit Willam, mais pour les faibles, pour les pauvres, et pour les femmes qui ne trouvent point des gens disposés à porter leur cruche ) Songez, d'ailleurs, qu'en cas d'incendie nous n'aurions nul moyen d'éteindre le feu.
— Sûrement lord RoUing a payé une commission à William le Laid pour appuyer la vente do son eauj dit Roslee,
Le bossu rougit légèrement.
— Vous faites-là une méchante supposition , monsieur Edouard^ dit-il.
— Moins méchante que la proposition de ton mylord, s'écria le fermier. N'est-ce pas assez pour lui de nous avoir ruinés en nous fermant tons les marchés. Qu'il aille au diable avec son eau jaillissante ! il n'aura de moi que des malédictions, et pa<3 un sheliiig.
— Non, s'écrièrent tous les fermiers, pas un sheling.
William baissa tristement la tête.
*— Vous écoutez votre passion plutôt que votre avantage, et vous avez tort, dit-il; peut-être vous repentirez-vous avant qu'il soit peu.
Sa prédiction ne tarda point à s'accomplir.
Une nuit que tout le village dormait paisiblement, le maître d'école se réveilla en sursaut; une immense clarté illuminait les rideaux de son alcôve. Il s'élança à la fenêtre... la maison placée vis-à-vis de l'école était en feu.
William jeta un cri d'alarme; mais plusieurs
autres habitants venaient également de s'éveiller*
Le bossu s'habilla à la hftte et descendit i il trouva le vilUge wtier oceupé de combattre Tincendie. Malheureusement le yent s'était élevé j la flamme^ après avoir gagné une seconde maison^ en atteignit une troisième, puis la rue entière.
Les habitants poussaient en vain des cris de désespdr en s'agitant à la clarté du village en feu : nul moyen d'arrêter le désastre... l'eau manquait.
Pendant quelques heures^ ce fut un speetacle à la fois sublime et terrible. Les femmes s'étaient assises à terre en pleurant et tenant leurs enfants dans leurs brasi tandis que les hommes, debout, lei mains crispées , les yeux secs, regardaient tomber en cendre les rester de ces cabanes que la plupart avaient gagnées par vingt années de sueurs.
EnQn, vers le matin, les derniers toits tombèrent, les dettiières flammes s'éteignirent, et de toutes ces demeureSfla veille encore bruyantes et joyeu* ses, il ne resta plus que quelques débits ftimants
entourés de familileii «ans abri i.«
Cependant un côté du village avait été épargné par rinceiîdie; c'était précisément celui où se tfôutiit l'auberge de maître DariléL Les principaux habitants s'y réunirent le lendemain pour s'entreteuir du désastre de la nuit précédente.
Mais au lieu d^âvlsèr aux moyens de le réparer, tou&se mirent à en chercher la cause. Les uns prétendirent que lldcendie avait Commencé chez le forgeron; d'autres, chez le boulanger. On parla de demandes dlndemnités, de poursuites en justice. La discussion s'aigrit^ et l^on allait se séparer sans avoir rien conclu, lorsque William rappela que plus de cinquante familles se trouvaient sans ressources et sans abri.
— Il eût SulB que le vent soufflât d'un autre côté, ajoutâ-t-il, pour que le feu qui a détruit leurs demeures dévorât les nôtres; nous n'avons été préservés que par une protection dé Dieu. Montrons-nous reconnaissants d*un tel bienfait en secourant côuï qui ont été frappés ; ûuvrons-leiir
DOS maisons, donnons nos épargnes pour relever leurs toits, prenons enfin à notre compte une part de leur désastre, afin qu'ils en sentent moins le poids.
— Mais alors nous le sentirons, nous, objecta Roslee, que la prospérité avait endurci, et qui craignait toute dépense ne retournant point à son profit; on se ruinerait en prenant tout ce monde à sa charge, et je veux laisser à mes enfants de quoi se mettre sous la dent.
— Sans compter qu'il y a plusieurs des incendiés qui ne méritent guère qu'on ait pitié d'eux, ajouta Dunal; par exemple cet ivrogne dePeters^ qui me doit encore le prix d'un veau que je lui ai vendu il y a un an.
— Et les filles de Davys, ajouta Ketty, qui font par leur coquetterie la honte de la paroisse.
— Ajoutez ce bavard de John qui dit du mal de tout le monde, reprit Atolf, et qui prétendait l'autre jour que le boucher de l'autre village m'avait fait demander grâce en boxant.
— Tout ce que nous pouvons faire, continua maître Daniel, c'est d'aider nos voisins par une
quête. Pour ma part, j'ai quelques tonneaux de bière prôte à se piquer dont je leur ferai présent.
— Moi^ je leur donnerai mes pommes de terre les plus avancées, ajouta le fermier Edouard.
— Moi, un porc maigre, continua Dunal.
— Moi, mes vieux habits, dit Ketly.
— Mais pour les loger? objecta William.
— Je prêterai une vieille grange qui est vide. * — Moi, mon grenier à foin.
— Moi, ma grande écurie.
Le mattre d'école secoua la tête.
— Ce n'est pas là ce que l'Évangile recommande à des chrétiens, dit*il tristement, et tôt ou tard TOUS vous repentirez de votre dureté.
Les familles ruinées par l'incendie furent forcées d'accepter ce qu'on leur offrait; mais quelque misérables que fussent les secours accordés par les habitants de Soumak, leur pitié ne tarda point à se lasser ; alors les incendiés se trouvèrent sans ressources^ à la misère succéda la famine. Poussés enfin au désespoir, les plus hardis commencèrent à prendre ce qu'on leur refusait. Les moissons furent arrachées, de nuit, dans les champs,
lèÉ tmûtA eùldtég des vergers^ les troopeâln dérobés aux bergëties. Les fermiers redoublèrent en tàin de vigilance; Taudace croissait avec le besoin» et les ifols se mtiltiplièreDt de plus en plus.
William Voulut faire eomprendre aux paysans que leur inbumauité ataii été la première cause de ces désordres^ mats on l'accusa de défendre les voleurs^ et Dlinal lui demanda s'il partageait le fruit de leurs rapines.
Cependant la misère^ qui avait déjà amené Timmoralité, ne tarda point à engendrer la maladie. Willi&tn reeôuûut) dès le premier instant^ les symptômes de ôette terrible contagion transportée d'Asie en Europe^ et dout les journaux lui avaient fait connaître les récents ravages. Il se hâta d'en prévenir les autorités el les principaux habitants du canton y en les engageant à faire venir un médecin qui pût surveiller l'épidémie et en arrêter les progrès. Mais on se moqua de ses craintes : Atolf déclara que la maladie frappait seulement les misérablesi et qu'elle devait être la bienirenue, puisqu'elle débarrasserait le pays de voleurs et de mendiants; James sjouta qu'il ne s'était jamais
mieux porté; et Ketty déclara qu'elle préparait tfa toilette pour une fôte où elle devait danser huit jours après.
Mais huit Jours après le village entier était dans la consternation. L'épidémie^ qui n'atait d^abord atteint que lee pautreis^ s'était bientôt attaquée à tottt le monde. James lui^mémé, l'Hereule de 8ou« mak, Jamesyqui n'avait Jamais codnu la souffrance, ataitété emporté dans quelques heures; Rosleo le êuivit de près; puis vint le Jour de Ketty : ainsi, fbtce, richesse^ beautéi rien ne put garantir du fléau I
on avait couru chercher les médecins de servie; mais la contagion commenoait à y sévir également, et aucun n'avait voulu venir à âoumak.
Ainsi livré à lui-même, le mal allait chaque jour grandissant. C'était à peine si lé meûufsier pouvait suffire à. douer les cercueils, et le fossoyeur, aidé dé ses fllSs à creuser des fosses. Tout commerce et tout travail avaient cessé. Réunis à la porte de maître Daniel, cent qui avaient survécu s'entretenaient des progrès de la maladie et de l'impossibilité de la combattre. La orahite avait fait place dans
les cœurs à une sorte de rage douloureuse, née de l'impuissance et du désespoir. Ne pouvant arrêter le mal, la plupart y cherchaient une cause mystérieuse et surhumaine : les uns parlaient de mauvais t?en^ qui avait passé sur le pays; d'autres, de vengeances du démon frappant les populations chrétiennes; quelques-uns, enfin, d'empoisonnement des fontaines^ dont ils accusaient les juifs sans savoir pourquoi et par un reste d'antique préjugé. Mais le bedeau de la paroisse haussait les épaules à toutes ces suppositions. Pierre Dikins avait été maître d^école àSoumak, et, bien que son ignorance Teût fait remplacer par William, il avait conservé toute l'importance d'un homme qui chante du latin et sait tenir un livre ouvert.
— Ce n'est ni le poison, ni le mauvais vent qui est cause de nos maux, dit-il enfio, mais quelque maléfice provenant de la magie. Il y a parmi nous un homme que j'ai toujours regardé comme dangereux.
— Qui cela? demandèrent plusieurs voix.
— Qui? reprit Dikins; n'avez-vous donc jamais songé à la conduite de William le Laid dans tous
nos malheurs? Ne vous souvenez-vous plus des injures et des coups qu'il a reçus pour n'avoir point voulu écrire la pétition contre le nouveau chemin?
— Nous nous en souvenons.
— 11 s'en est bien vengé depuis, reprit le bedeau : d'abord, il est la cause que lord Rolling est venu s'établir dans le Commun,
— C'est la vérité.
— Puis, il vous a prévenus que si nous n'achetions pas Teau qu'on nous offrait le village serait brûlé.
— En eflfet.
— Enfin, il a averti que la maladie allait venir, en nous conseillant d'appeler un médecin.
— Parle ciel! je n'avais point pensé atout cela, s'écria Dunal.
— Vous comprenez, repritDikins, qu'un homme ordinaire ne pourrait ainsi tout deviner à l'avance
—Certainement.
— ' Mais comme dit le proverbe, « le couteau peut prédire le meurtre qu'il doit lui-même commettre. »
— > Oui, oui, s'écrièrent plusieurs voix, c'est le
boMU qui est câusé de tout; U Aurft ûpptii 11 mAgld dans Aeê li^rds.
-^ Et remarques!, Interrompit Dikins^ qu'il a toujours élé^lui, à l'abri.
— 8a maison n'a point brûlé«
— L'épidémie ne l'a point frappée —C'est clair, il a jeté un sort dur le village*
— Punissons le sorcier I
-«* Vengeons nos voisina ruinés !
-^ Nos parents qu'il a fait périr !
— A mort William le Laid !
— A mort ! à mort I
Ce cri retentit dans tout le village. Les habitants avaient accueilli avec d'autant plus d'empressement les soupçons émis par Pierre Dikins, que tous nourrissaient au fond de leur Cœur, une jalousie secrète contre la supériorité de WiUiam et un dépit violent d'avoir toujours vu ses avertissements se réaliser. L'envie aidant donô à la superstition^ ils, se levèrent furieux et coururent à la demeure du maître d'école.
Ils le trouvèrent dans saclasse, occupé à instruire les enfants qui lui étaient confiés, et l'en arraché-
rent sws lui permettre de s'expliquer. Aveuglés par la colère, ils poussaient le malheureux William de l'un à l'autre, proposant mille supplices dif* f éreots. Enfin le cri ; — Au puits t au puits I domina tons les autres, et Ton entraîna le bossu vers le grand réservoir pour l'y »oyer,
Slais au moment où la bande furieuse dépas^sait les barrières du Commun, lord Bolling lui-» même se présenta à la tête de ses domestiques armés, Jl venait d'apprendre le danger auquel se trouvait exposé le maître d'école, et accourait pour le sauver.
Il arracha William des mains des paysans, en leur demandant la cause d'une telle violence. Pierre Diïin^ la lui fit connaître.
— Ainsi, dit lord RoUing lorsque le bedeau eut achevé^ c'est parce que cet homme a toujours été sage, et vous toujours insensés, que vous voulez sa mort. Il vous a prévenus du bien ou du mal qui vous attendait, vous avez refusé de le croire, et maintenant que ses prédictions se sont accomplies vous le rendez responsable de votre imprudence. Malheur aux hommes qui méprisent l'intelligence
ou la redoutent I ils seront livrés à l'ignorance, à Taveuglement, à Timprévision. Vous n'êtes point dignes que William demeure parmi vous, puisque vous m'avez point su l'apprécier. Je le prends sous ma protection, et,' dès demain, il partira pour le village que j'habite près d'Edimbourg. Là il trouvera des hommes qui regardent la science et la sagesse comme des dons de Dieu, et qui savent les respecter. Quant à vous, demeurez dans vos ténèbres et dans votre méchanceté, puisque vous avez repoussé celui qui voulait voua instruire. .
William partit en effet le lendemain, et on ne le revit plus à Soumak : mais les habitants, éclairés par Texpérience, le regrettèrent plus d'une fois; car rien ne réussit après son départ. Les incendiés, dont on n'avait pas relevé les maisons, émi» grèrent ailleurs ; une partie des terres fut abandonnée, le commerce tomba; et ce qui avait été un riche village ne fut plus, au bout de quelques années, qu'un hameau entouré de champs en friche.