LA FILLE DE L'AVOCAT
De toutes les réputations du barreau de Colmaf :
aucune n'éveillait plus d'estime et de sympathies
que celle de M. Antoine Garain. On ne vantait
point seulement sa profonde connaissance des lois^
son bon sens^ et l'éclat d'une parole toujours
échauiTée par le cœur; ce qui faisait sa supériorité
incontestée^ c'était la scrupuleuse délicatesse qui
présidait à toutes ses actions. D'autres pouvaient
régaler en savoir ou en éloquence, personne no
portait aussi loin l'austère religion du devoir. On citait des témoignages presque romanesques de cette probité exaltée du vieil avocat. Ainsi, il avait indemnisé un client dont il ne croyait pas avoir assez bien défendu les intérêts; il avait pris à sa charge la rupture d'un contrat où s'était glissée, à son insu^ une cause de nullité ; les frais de plusieiu's affaif es poufsUivieiS par soâ ôofiseil, et perdues^ avaient été supportés par lui seul. On pouvait le regarder^ en un mot, comme la plus haute expression de cette délicatesse raffinée qui se croit responsable non-seulement de la faute, mais de Terreur.
La récompense de cette espèce de fanatisme d'homieul* avait éié, outre reetime publique^ la sérénité de la conscience et la paix intérieure sans laquelle tous les succès ne soût que des ivresses éphémères» Privé de la femme qu'il avait épousée, M« Garain trouva dans sa fille unique toute la tendresse et tous les généreux instincts qui pouvaient lé ooilsoler d'une telle perte. Octavie grandit tous ges yeux «ufflsammènt heureuse du bonheur qu'elle loi apportait Jusqu'à l'âge où Vùû passe de
la protecUon du père à celle de répoux* Remarquée alors par Thomme qu'elle eût choisi ellemômei son mariage compléta les joies du vieil avocate
If. Darvière étaiti en effet, un de ces êtres rares qui, sans faire de promesses^ commandent la coqfianoe« Éprouvé par des persécutions politiqiiel^ il n'avait rien moins fallu que les enchantements d'une union désirée pour lui rendre l'aptitude au bonheur qu'un long exil semblait lui avoir enlevée. Un voyage rée^t fait en Buisse avec Ootavie avait réveillé son âme^ qui s'était pour ainti dire rsgeunie dans les aUematives delà contemplation et du mouvement.
Or^ au moment où commence notre récit, M. 6arain, assié dans son cabinet et livré à une de ces vagues méditations qui entrecoupent le travail de tous les penseufSi venait d'arrêter ses regards gur deux portraits suspendus depuis la veille à la muraille, ceuide sa fille etde son gendre» Il contemplait, avec une émotira muette, leurs deux visa^ ges illuminés de joie, et, perdu dans un attendris* •ement rêveur, il suivait par la pensée, à travers
l'avenir^ ces deux chères existences sur lesquelles se concentraient désormais tous ses espoirs. Mais^ après une assez longue rêverie, il se rearcssa en s'agitant^ comme s'il eût voulu secouer les préoccupations qui l'avaient absorbé. Le souvenir de ses travaux interrompus lui revint; il attira vers iui^ au hasard^ les papiers dont son bureau était couvert, en parcourut plusieurs avec distraction, et s'arrêta enfin à un dernier qu'il se mit à relire plus attentivement. C'était une courte lettre en espagnol, dont il comprit à peu près le sens, grâce à Tétude qu'il avait faite autrefois de Don Quichotte.
Elle ne renfermait que ces mots :
« Une étrangère qui peut à peine prononcer » quelques paroles françaises veut confier une af- B faire de la plus haute importance à un avocat » probe et actif. On lui a indiqué M. Garain, qui > comprend, dit-on, un peu d'espagnol. Elle le » conjure de la recevoir sans retard et de l'écou- » ter^ il y va pour elle d'une question de vie ou de » mort. 9 INEZ. p
Le billet avait été écrit dans une des hôtellmes
de Colmar et était daté du jour même. M. Garain allait prendre la plume pour y répondre, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre dans la pièce voisine. Presque au même instant la porte s'ouvrit brusquement, et une jeune femme vêtue de noir parut sur le seuil.
Le petit clerc, qui la suivait tout eSaré^ annonça d'une voix balbutiante : La senora Inez Cordova.
Le vieil avocatj qui s'était levé, salua.
— J'allais répondre à madame, dit-il en montrant le papier qu'il tenait à la main.
— Vous... le seûor... Garain? demanda TEspagnole, en cherchant les mots avec effort.
Il salua.
— Alors, vous... prêt à m'enlendre, continuat-elle vivement. Moi parlerai mal... mais vous écouterez mieux... Vous savez l'espagnol?
— J'en ai autrefois compris quelques mots, dit le vieillard, mais je m'en souviens à peine.
— N'importe, nous... pourrons causer... si vous été patient.
U avait montré un fauteuil à Tétrangère qui s'y laissa tomber et parut se recueillir un. instant.
L'avocat profita de cette pause pour l'observer.
La aeflora Cordava avait dû être belle ; mais ses traitg amaigris et sa taille brisée accusaient les ravages de longues souffrances. Une flamme singulière qui étinoelait dans ses regards leur donnait quelque chose de violent et d'égaré. Au premier coup d'œil on reconnaissait la nature inquiète d'une femme sans force contre ses propres emportements.
Après un court silence^ elle regarda son interlocuteur en face, comme si elle eût voulu lire au fond de son cœur, et commença un récit entremêlé de français et d'espagnol^ dans lequel M.Garalnne put d'abord rien saisir ; mais il devint peu à peu plus intelligible, grâce au retour des mêmes mots aidés par le geste et l'accent. Enfln^ à force de questions et d'efTorts^le vieil avocat put comprendre une partie et deviner le reste.
La confession de la sefiora était une triste et romanesque histoire. Follement éprise d'un Jeune homme que le hasard et la maladie avaient conduit cbez sa mère^ elle Tavait amené à un mariage contracté non par cholx^ mais par reconnaissance. Les
suites de cette inopr udente union {ivaieQt été ^ qu-eU les deyaient être. L'amow ingen&é d'Ioes n'mtàX v^ accepter la paisible amiiié du jeune bommo; son exaltation s'était tour à tour traduite en plaintei ou en fureurs jalouses ^ enfin, ne pouvant plus vi-r vre dans ses angoisses toujours renaissantes» ellQ s'était décidée à y mettre Tin. Une lettre écrite à ûe" lui que le hasard avait lié k sa destinée lui annonça qu'il était libre; et^ les derniers liens ainsi rompus^ la malheureuse femme s'était enfuie, bien décidée à saisir le prepiier moyen de mourir. Mais, au mi* lieu même de son égarement» l'amour de la vie l'avait retenue. Près de franchir le seuil du monda mcemnu, elle s'était rejetée en arrière et avait préféré l'exil à la mort. Partie pour les colonies espa« gnôles avec les saintes femmes qui Pavaient re-* cueillie, elle était restée deux années ensevelie dans leur couvent, tâchant d'accepter son rôle de morte vivante. Inutiles efforts ! sous cette oendre couvait toujours la môme flamme. Ne pouvantplua accepter la résignation, elle avait subitement quitté son sé^ pulcre, et s'était embarquée pour l'Espagne; mais celui qu'elle y avait laissé n- y était plus. Acharnée
à sa poursuite, elle avait employé une année entière à rechercher ses traces du Tage aux Pyrénées et des Alpes à l'Adriatique; enfin elle venait de les retrouver, de les suivre jusqu'au Rhin. L'homme qu'elle cherchait était en France, elle en avait la certitude; il fallait seulement le découvrir, et c'était dans ce but qu'elle venait réclamer le secours de M. Garain.
Elle lui apportait toutes les pièces qui pouvaient faciliter cette recherche en prouvant la vérité de son récit. Le vieil avocat, ému de ses larmes, promit de l'aider. L'attachement de cette femme avait, dans son excès même, quelque chose de touchant. En la voyant vieillie par tant de douleurs, il se rappela sa fille ', il pensa qu'elle aussi aurait pu subir les tortures de quelque inguérissable passion, et, attendri à cette supposition, il prit la main de l'étrangère avec une compassion presque paternelle.
— Calmez-vous, çeflora, dit-il doucement; Dieu aidant, nous retrouverons, j'espère, celui que vous n'auriez point dû quitter. Mais pour que ce retour soit une joie sans mélange, il faut que vous reveniez à lui plus tranquille, plus indulgente. L'affec-
tion qui^ au lieu de donner du bonbeur, le trouble^ n'est point une saine affection. Apaisez cette fièvre qui bouillonne en vous, prenez avec reconnaissance ce que le ciel vous donne, et ne demandez point davantage. Les cœurs insatiables sont des cœurs ingrats.
— Ab! j'ai compris, j'ai compris! s'écria l'Espagnole en serrant les mains de l'avocat ; lui heureux d'abord, moi beureuse ensuite.
M. Garain approuva par un sourire; il l'encouragea de quelques bonnes paroles, et, après lui avoir' promis d'examiner, le soir même, les papiers qu'elle venait da lui remettre, il la reconduisit à travers le jardin jusqu'au seuil de sa demeure.
Le jour touchait à son déclin; les derniers rayons du soleil coucbant^ faisaient étinceler les vitrages et glissaient en réseaux d'or au milieu des char<milles. Un vent frais, courant le long des platesbandes de narcisses et d'hyacinthes, secouait dans l'air leurs doux parfums. Séduit par ces enchantements du soir, M. Garain ralentit le pas en revenant, et gagna, sans y prendre garde, la petite allée
de tilleuls qui servait habituellement à ses prome-
PQ468. Il allait eo atteindre rextrémité, lorsqu'un éclat de rire frai9 et velouté lui fit releyer la tète. Au même instant^ une ombre folâtre s'élança du beroeau de obèvrefeuille qui fermait Tallée^ et il reottt dam ses bras OctaTie qui l'attendait là avec son mari.
Chacun d'eux prit une de ses mains, et tous trois recommenoQrent la promenade sous les tilleuls, m jeune femme avaità lui soumettre un de oes grands débats de la lune de miel, toi^ours soulevés et jamais résolus. U s'agissait de savoir laquelle des épreuves était la plus cruelle dans la séparation, celle de partir ou celle de rester. Cette question dq cour 4'amQur, gravement débattue par les deui époux» ot non moins gravement écoutée par le vieil avocat, les retint jusqu'à la nuit dose sans qu'ils pussent arriver à une solution. M. Garain déclara que la raison de décider ne lui apparaissait point dairement, et qu'il demandait remise de la omm 4 huitaine. Octavie fit un mouvement de bouderis caressante.
^ C'est un déni de justice 1 s'écriart-êlla -, le tri* bunal doit porter Tarrêt*
~ Le tribunal est chargé d'étudter ca soir WM affaire plus «éneuseï répliqua M. Garai» en sou« riant.
*-^ Pites plutôt qu'il s'est laissé séduire par mon adTersaire, reprit la jeune femme avec une iodi*» goatioQ plaisante) le tribunal attend de lui quel« que récompense^ ou en a reçu quelque service.
-*** Parbleu I tu me rappelles qu'il peut m'a» rendre un sur-le-cbamp^ interrompit l'avocat en s'arri^ tant. Vous savez Te^pagnol, Henri?
— Comme les Français savent les langues étrap* gères,
-«- Vous le comprenez, il n'en faut pas davaiH tage pour déchiffrer les pièces que Ton vient de me remettre. Voilà trente ans que j'ai traduU CervaatèS;, ^^ i^ suis aujourd'hui un bien pauvre Castillan ; vom, aidé par vous J'espère m'en tirer»
Il foUut prouver à Octavie la uécessité pressapte de ce travail pour qu'elle permit à Henri de la qui(p ter, MfQarain promit de le lui renvoyer dès qu'U aurait ewminé les principales pièces^ et elle ro** monta (^i elle en soupirant.
Arrivé daus sgn çabinet> le vieil avocat ^uçbt^
les papiers confiés par l'étrangère. A l'aspect du Tolumineux dossier, Daryière ne put retenir un mouvement.
— Ne vous effrayez point, dit M. Garain en
souriant, nous nous contenterons de parcourir, n faut seulement que je vous explique d'abord Taffaire.
-— Voyons, dit nonchalamment Henri, dont la pensée était évidemment avec Octavie, et qui s'efforçait en vain de donner de la bonne grâce à sa résignation.
M. Garain sourit, et se promit le malicieux plaisir de lasser sa patience en prolongeant outre mesure le récit. Contre son habitude, il débuta par un exorde solennellement inutile, passa ensuite à la description de l'étrangère, et n'entra que le plus tard possible dans l'explication des faits.
Henri avait d'abord écouté avec une froideur qui déguisait mal son impatience ; mais peu à peu son attention parut s'éveiller; quelques détailsrravaient fut tressaillir. Penché vers M. Garain, il écoutait avec un trouble croissant, lorsque, au nom de l'es* pagnole, il se redressa en poussant un cri.
— Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous? demanda M. Garain stupéfait.
— Inez Cordoval reprit le jeune homme haletant^ vous avez dit Inez Cordovaî ^- C'est ainsi qu'elle s'est nommée.
— Et vousTavez vue?...
— Ici, il n'y a qu'un instant.
— Vivante?
— Elle-même m'a remis ces papiers.
Darvière s'élança vers le dossier qu'on lui montrait; il le feuilleta d'une main tremblante, aperçut une pièce couverte de timbres espagnols, et recula avec une exclamation si terrible que M. Garain se sentit froid jusqu'au cœur. Il saisit vivement à son tour le papier : c'était un acte de mariage en tête duquel se lisaient les noms dînez Cordova et de Henri Darvière.
nyeut un momentde silence pendant lequel ces deux hommes restèrent l'un vis-à-vis de Taulre sans se voir et foudroyés. Le vieil avocat fut le premier à reprendre possession de lui-même ; le nuage qui avait d'abord enveloppé son esprit se dissipa rapidement» et il put tout comprendre.