LE FILLEUL
C'était un jeudi soir de Tannée 1649. Le sieur Roullard^ orfèvre de PariSi et l'un des maîtres les plus riches de ce corps d'état^ était debout dans son arrière-boutique où il semblait relire avec al* tention un papier magnifiquement libellé^ en petite bâtarde, et orné de majuscules à paraphes» Un peu plus loin se tenait assise Jeanne» sa nièce» joli9 brune de dix-huit ans^ dont les yeux quittaient à chaque instant le tricot de filoseUe qu'elle te-
nait, pour regarder à travers la devanture vitrée.
Maître Roullard replia enfib son papier^ et un
sourire de satisfaction épaocuit son lot^e visage.
— C'est parfait I 4it-51 à dea>i>voix et en s'adressant à sa nièce ; il estimpossible que monseigneur le cardinal n'ait point égard à cette requête.
— Vous tenez donc bien au titre d'orfèvre de la cour^ mon oncle ? demanda Jeanne avec distraction, et en regardant dans la rue.
— Si j'y tiens ! s'écria Roullard; voilà une question saugrenue l Mais savez-vous, mademoiselle^ que^ si je l'obtiens, ma fortune est faite !
— N'êtes-vous point déjà assez riche^ mon oncle?
—On n'est jamais assez riche, Jeanne^ répliqua maître Roullard avec une profondeur sentencieuse ; d'ailleurs comptez-vous pourrien l'honneur d'être attaché à la cour?
— C'est qu'il me semble, , objecta la jeune fille plus bas et en hésitant, que ce titre sera embarrassant pour vous.
—Pourquoi cela?
•— Parce que vous avez eu, jusqu'ici^ la pratique
de toutes les personnes qui tiennent pour monsieur le Prince*
— Eh bien?
— Eh bien, vous avez entendu dire tant de mal du cardinal que tous tous êtes habitué vous-même à en dire...
— Chut ! interrompit Torfévre qui lui imposa silence des deux mains; il ne faut point parler de cela, Jeanne. Si j'ai répété quelques propos légers sur Son Éminence^ j'ai eu tort ; quand on reconnaît ses torts, on ne doit plus tous les reprocher.
— Sans doute, mon oncle, mais vos commis et vos ouvriers ont pris les mêmes habitudes...
— Il faudra qu'ils en changent, reprit résolû*ment RouUard; je ne souffrirai pas que mes employés me compromettent. Quand je disais du mal du cardinal, je ne le connaissais pas. D'ailleurs maître Vatar vivait et je n'avais aucune chance de le remplacer, tandis que depuis avant-hier tout est changé; car c'est avant-hier soir que j'ai appris la nouvelle, en revenant de conduire Julien aux voitures de Saint-Germain... A propos, il n'est pas revenu, Julien.
—Non, mon oncle, dit Jeanne, qui tourna encore les yeux versle quai ; Jene sais ce qui peut le retenir si longtemps, et je commence à être inquiète...
Maître Roullard regarda fixement sa nièce.
— Ab ! oui-dà, dit-il en prenant tout à coup un ton mécontent, vous êtes bien facile à tourmenter pour ce qui concerneM. Julien Noiraud 1 Vous pensez toujoursà ce beau projet de mariage^ n'est-il pas vraif
— C'était ma mère qui rayait formée répliqua
Jeanne d'une voix qui trahissait son émotion.
~ A la bonne heure ! reprit Roullard ; mais moi, j'ai d'autres idées. Gomme je puis donner une dot,
je veux que vous épousiez un homme riche^ et votre Noiraud n'a pas cent écus vaillant.
— Il peut faire son chemin, hasarda Jeanne.
— Oui, gr&ce à quelque miracle, continua l'or
fèvre ironiquement. Attend-il toujours cet aventu rier italien qui a autrefois demeuré chez sa mère, et qui Ta tenu sur les fonts de baptême? le capi« taine Juliano, je crois?
— Vous savez bien, mon oncle, que Julien ne parle de cela que par plaisanterie.
— Soit ; mais comme il n'a pas de plus sérieuses espérances, je le refuse positivement pour neveu. J'ajouterai même que je désire voujs voir moins amicale à son égard. Je n'ai pas voulu lui ôtdr -brusquement toute espérance ; mais il faut m^aider à lui faire perdre courage petit à petite car vous comprenez que ce mariage va devenir maintenant moins possible que jamais. Si je suis nommé orfèvre de la cour, qui sait? il n'est pas impossible que vous épousiez un gentilhomme !...
Maître RouUard ne put continuer, car on l'appela pour parler à quelques nouveaux acheteurs qui venaient d'arriver.
Ceux-ci n'étaient autres que le gros traitant Jean Dubois, alors mêlé à toutes les entreprises flnandèreSy H. Colbert et le commandeur de Souvré. Tous trois étaient partisans du cardinal, et ne faisaient point partie de la clientèle ordinaire de maître Roullard ; mais ils avaient entendu parler de quelques pièces d'orfèvrerie qu'il venait d'exposer et voulaient les voir.
L'orfèvre les accabla de prévenances. B bouleversa sa boutique pour chercher ce qui pouvait
être de leur goût, en ayant soin d'entremêler toutes ses politesses de protestations de dévouement au cardinal et à ses partisans.
Maître RouUard^ comme on a déjà pu le deviner, ne se piquait pas d'une grande fixité dans les opinions. Cétaitune conscience barométrique toujours en mouvement^ selon Tair qui soufflait, et n'ayant d'autre occupation que de chercher ce qui pouvait être à son avantage. Il avait réussi à force de zèle pour lui-même, et était arrivé, avec une capacité médiocre dans sa profession, au point où il se troavait : la ténacité de son égolsme lui avait tenu lieu de supériorité.
Il venait de mettre à part, pour le traitant et pour M.CoIbert, plusieurs pièces d'orfèvrerie dont il avait réduit les prix en considération de leur dévouement au cardinal, et il recommençait une nouvelle palinodie en rhonneur de Son Éminence, lorsque la porte de la boutique fut brusquement ouverte par un jenne homme d'environ vingt-cinq ans, de chétive taille, défiguré par la petite-vérole, mais qui avait conservé, dans sa laideur, une expression de bonté intelligente et hardie. Le nouveau venu jeta brui^
quement sur le comptoir un paquet qu'il portai sous le bras.
— Bonjour, patron, s'écria-t-il après avoir salué les deux gentilshommes et le sieur Dubois, yous avez dû être bien inquiet de moi en ne me voyant pas revenir hier au soir, mais M. de Nogent m'a retenu pour réparer son surtout d'argent.
— Ahl vous revenez de chez le comte? interrompit Colbert ; et comment se porte-t-il?
— A merveille, monsieur.
— Il se porte bien, répéta le commandeur de Souvré ; il faut alors qu'il ait trouvé quelque méchanceté contre Son Éminence.
— S'il en a trouvé ! s'écria Julien en riant ; il m*a chanté un noëleu vingt couplets contre le cardinal.
— Comment, il a osé ! interrompit le sieur Dubois scandalisé,
-^ Ah ! je crois bien, reprit Julien ; il avait même commencé à me les apprendre... c'est sur raird'ilQeQuia... attendez donc...
Maître RouUard toussa et roula les yeux poui* avertir Julien; mais celni-(îi ne cQipprit'pas. L'ba-
bitude de dire du mal du cardinal était si bien éta< blie chez Porfévre qu'il ne pouvait supposer un changement à cet égard ; aussi^ après avoir cherché un instant, il s'écria :
— Voici un couplet !«.# Et il se mit à chanter :
AUeluia pour Maiarin!
C'est le fils aîné de Scapln, Dans le sac ta f^rance il mettra.
ÀUeluiai
^ JoUèfiI réerïâ iàâltt*e ftotiUard deVémi itétû^ blant.
— LâiâséâS doiid^ dit le Côtrimandeuf, i|ui^ tout efi iê décl&fâdlj par intérêt, |^âftls»ail du cardinal, n'était pas fâché, comme gentilhomme français, dâ lé voi!^ tdâ^er en ridicule; je étiis fou deèt)ontsneufs, et j'ai chez moi une collection de mùiàri-^
*-- tiefis, tf êât mmmê te patron, f élrrlt Noiraud ,• le valet de chamhfë de M» de Longitetlllé lui a donné lotlï 66 qili A paru*
L'orfèvre voulut balbutier tsm j^6tëi»tatioti( i
mais les rires dée âeux gentilsbomtnes et leii èiela» mations du traitant le déconcertèrent à tel point qu'il s'interrompit pour demander brusquement à Julien ce qu'il faisait là^ et s'il pensait avoir fini sa journée. Celui-ci^ ignorant le changement qne son absence de vingt-quatre heures avait produit dans les opinions de mattré RouUardj le regarda stupéfait.
— Excusez^ patrouj dit41 en héritant j mais je croyais vous faire plaisir».i
— Tu n'es donc pas allé ches le marquis d'Avaui? reprit maître RouUard^ qui oherobait évi« demment un motif de réprimande»
— Pardonnez-moi, répliqua Noiraud.
— Pourquoi me rapportes- tu alors la cassolette ? ajouta l'orfèvre en montrant le paquet jeté sur le comptoir.
Julien ne put s'empêcher de souriret
— Ça, patron, dit-il, ce n'est point la cassolette j c'est un recueil de brochures que M. de Nc^ent m'a donné.
— Des brochures contre le cardinal, je parie I s'écria le commandeur ?
*— Toutes celles qui sont arrivées de Hollande le mois dernier.
— Et c'était pour la collection de maître Rouilardî
— Je croyais faire plaisir au patron. ••
Les rires des deux seigneurs redoublèrent : mais cette fois l'orfèvre était devenu pâle de colère et de peur.
— C'est un mensonge 1 s'écria-t-il, je n'ai pas de collection; je ne sais ce qu'il veut dire.
Julien tressaillit.
— Comment, un mensonge î répéta-t-il d'un accent blessé 3 demandez plutôt aux autres gar* çons...
— Te tairas-tu ! cria Rouliard hors de lui.
— Je me tairai^ dit Noiraud ; mais il ne faut pas me traiter de menteur.
— Oui, menteur ! répéta Torfévre exaspéré ; et pour le prouver, je te chasse.
— Moi l
— Vide la boutique sur-le-champ ; je né veux pas cbez moi de gens qui parient irrévérencieusement du cardinal; je suis le fidèle siyet de Son
Eminence ; je donnerais poar lui ma fortune, ma vie 1... Vive monseigneur Mazarin 1
Roullard ne savait plus ce qu'il disait ; il ouvrit la porte de la boutique, et montra la rue à Julien.
Celub-ci^ qui était d'abord resté comme pétrifié^ voulut s'expliquer ; mais l'orfèvre ne lui en laissa pas le temps^ et lui ordonna de sortir, en lui déclarant que s'il reparaissait à la boutique, on le recevrait avec la boussine à chasser les chiens. Après plusieurs essais infructueux pour l'apaiser. Noiraud perdit enfin patience à son tour, et s'écria :
— Eh bien 1 à la bonne heure^ je pars ; car je vois que vous êtes devenu fou !
— Voilà ce qui t'est dû, dit Roullard en cherchant quelques écus dans le tiroir de son bureau.
—Je vous en fais cadeau, interrompit JuUen, qui avait remis son chapeau.
— Prends ; je ne veux pas que tu reviennes.
— Revenir ! s'écria le jeune garçon exaspéré, après avoir été traité de menteur et chassé I... U fondrait avoir bien peu de cœur. Non, non, vous ne me reverrez j amais.
— C'est ce que je veux.
«-S PI Q-Mt e«i oui fiern. Je nci fibange paaà tout vent, moi; je m suis pas aujoupd'bui pour IfQQr l{ew la Priofie et demaiQ pour le cardioal...
•.«Asrtu finit
ffr. Tout àe giilie 5 je veui seulement emporter mes brecbupes, puisque vnus renoaeea k eouU' HUer votre ppUeetiPU,
Houllard montra le poing à Julien avec une ex» pression de menace ; mais celui-ci haussa âédai*' gneusement les épaules^ prit le paquet sous mn bras, et s'élança hors de la boutique.
Il mareba d'abord quelque temps droit devant lui, sans penser à autre cbose qu'à riqjusUee et à la sottise du maître orfèvre ) mais insensiblement son irritation s'apaisa, et à la eolère suepéda ]a tristesse. Son renvoi était en lul*mâme peu de chose, et il connaissait assen d'autres maUreP peur trouver facilement à sepUoep} mais la rupture avee Toncle de Jeanne détruisait sans retour toutes ees espéraeeesde mariage, et c'était là un malbeur plus diifleiie à mppprier, te jeune ouvrier pe geft-
tit le cœur tellement serré à eette penpée qu'il n§ put aller plus loin. H ^vait dépassé les Tuileries;
en ioivaat. toujoarfii le bord de la Seine, et était arrivé à uu epdroit isûUtaif e où il g'assit. Dans œ moment (569 yeux tombèrent ^ur le9 brochures qu'il avait sons le bras, et il m put retenir un mour veinent de dépit*
r^ Maudit cardinal I penia-rt-^il, e-est lui qui est ct^use de tout ; sans luii maître Roullard ne se tàt point fâché, je ^eraîA encore son preniier garçon, et peutrétre qu'un jour j'auraiP pu épouser mademoiselle Jeanne !
Cette pensée augmenta sa bç^ine pour le premier ministre. Il défit mapbinalement \e paquet, et se mit a examiner les pamphlets qu'il r^nfermait. C'étaient des mémoires relatifs m% affaire» d'Esr
pa^e, d^s po^lis contre menâmes Manpintj nièces
de Mazarin, et enOn une biographie satirique du
cardinal.. Julien parisourut cette dernière avec distrftCtiQU } wais tout à coup il tressaillit et poussa uii cri* Il yenait de lire la phrase suivante^ imprimée dans la première page ;
« Avant d'entrer dans les ordres, monseigneur » le cardinal avait porté Tépée, \l commandait uni) » «ompagnlQ en {fm, et le^ gén^rAux dii pape
» Conti et Bagai le chargèrent alors d'une mission » près du marquis de Gœuvres. Son Eminence D vint le trouver à Grenoble^ où il séjourna deux D mois sous le nom du capitaine Juliano. »
Le jeune ouvrier relut trois fois ce passage avec une palpitation de cœur impossible à exprimer. Les noms^ les lieux, les dates ne pouvaient laisser aucun doute : le capitaine dont il était question dans la brochure était bien celui qui Tavait tenu sur les fonts baptismaux ; Julien se trouvait le filleul de Son Eminence I
Son premier sentiment avait été la surprise ; le second fut une, joie folle. Il s'était levé d'un bond, et répétait tout haut, en riant et en sautant :
— Le cardinal est mon parrain ! le cardinal est . mon parrain I
Laissant-là toutes les Ijrochures, -sauf celle qui venait de lui donner ce précieux renseignement, il retourna sur ces pas en courant, afin de communiquer à maître Roulls^d et à sa nièce cette découverte inattendue ; mais il se ravisa tout à coup. L'orfèvre pouvait ne point Técouter, refuser de le croire, et le chasser de nouveau, humiliation que
sa parenté spirituelle avec le premier ministre lui rendrait, cette fois, plus difficile & supporter. Le plus pressé était d'ailleurs de faire valoir ses droits. Une fois la protection de son parrain obtenue» il n'avait point à douter de la bonne volonté de maître Roullard, toujours ami des heureux et des puissants. Il changea^ en conséquence, de résolution, ety après avoir couru à la petite chambre qu'il occupait près du PalaisHle-Justice pour y prendre l'extrait de baptême qui constatait son titre de filleul du capitaine Juliano^ il se dirigea à toutes jambes vers Fhdtel du cardinal.
En arrivant, Julien demanda un de ses compatriotes, nommé Pierre Chottarl, qui occupait alors les fonctions importantes de premier aide dans la cuisine du cardinal. Ses opinions lui avaient fait négliger cette connaissance depuis plusieurs années, et ce fut à peine si Chottart le recon* nut. Cependant, après l'échange obUgé des premières politesses^ il demanda au garr.on orfé-
vre 06 qui ramenait» et Julien lui apprit qu'il venait pour parler au eardinal, L'^de de cuisiDe orat qu'il était fou; mais, sans «'expliquer sur ee qu'il voulait dire au premier ministre. Noiraud répéta qu'il voulait le voir à tout prix. -
*^ Et vous avez espéré qu'il suffirait pour cela de vous faire annoncer^ mou cher 9 demanda Cbot<tart ironiquement.
«**-Non, répondit Julien; mais j'ai compté que vous m'indlqueriea le moyeq d'arriver jusqu'à Son Emipenoe.
— Le moyen? il est simple : c'est d'obtenir une audience.
— Allons, Pierre, vous n'êtes pas gentil? s'écria Noiraud ; je vous demande de m'aider, et vousmo répondes par des plaisanteries.
**^ Parce qu'il p'y a point d^autre réponse à vous faire, objecta Chotlart.
-^ Ck)mment ! il est impossible de voir monseigneur le cardinal!
t^ Impossible. Moi«méroe qui vous parle^ quoi* ^ue j'appartienne h la bouche de monseigneur, je ne l'aperçois jamais.
-I» Et oâpeodant voua yoyei que je aui» ipéda« loment àxwrgi de la oonfection de son chocolat.
'mm Ah I c'est là le chocol&t du premier minialrei dit Julien en regardant une oataerolQ d'argent poiée sur un fourneau.
«^ Tout & rbeure, reprit Cbottort, Je le verserai dans eette taa^e de venneil, et je lonnerai un gar* çon de lervioe qui montera m% appartements d»
Son Eminence par cet escalier^ et quij arrivé AU grand vestibule» remettra le plateau entre les mains du valet de cbambre.
«-> De sorte que ce dernier est le seul qui appro^ che de 8on Eminenoe f
«<•« Le seul ] main é60ulex> voici justement to ei« gnal.
Un ooup de sonnette venait en effet de retentir. Pierre Chottart se bftta de remplir la tasse de ver* meil, qu'il posa sur un plateau avec tous les accessoires obligés, et passa dans le cabinet voisin pour cbercber une serviette de toile de Flandre aux tr-s mes du cardinal.
Cette absence inspira à Julien une résolution
subite et aussitôt exécutée. Courant au cabinet dans lequel l'aide de cuisine venait d'entrer, il en ferma la porte à double tour, et e'éiança avec le plateau dans l'escalier qui lui avait été désigné. U le franchit rapidement, traversa plusieurs corridors, arriva au vestibule où il devait sonner le valet de chambre, souleva au hasard la première portière de tapisserie qui se présenta devant lui, et se trouva en face du ministre qui achevait d'écrire une lettre."
Celui-ci, qui s'était détourné au bruit, resta la plume en l'air devant cet iaconnu à mine effarée et sans livrée.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il un peu sur-' pris^ et avec l'accent italien dant il n'avait pu se défaire. Que venez-vous faire ici ? que voulez-vous?
— C'est Son Eminence 1 s'écria Noiraud en laissant tomber le plateau sur la table du ministre. Ah ! maintenant je suis sauvé ! Bonjour, mon parrain.
Le cardinal recula effrayé, et chercha le cordon de la sonnette.
,: — Vous ne me reconnaissez pas? continua le
jeune ouvrier en riant; ça se conçoit : je n'avais que quinze jours la dernière fois que vous m'avez vu y en 1625.
— Ck>mment, en 1625 1 répéta Mazarin^ qui commençait à croire qu'il avait ai&ire à un échappé des Petites-Maisons, que voulez-vous dire, et qui étes-voust
— Vous n'avez pas deviné? reprit Julien en frappant ses mains l'une contre l'autre; je suis le fils de la mère Noiraud.
Le cardinal sembla chercher dans ses souvenirs.
— La mère Noiraud de Grenoble, reprit Julien, une mercière chez qui vous logiez quand vous étiez capitaine, et dont vous avez nommé le fils.
— En effet, je crois me rappeler, dit Mazarin; mais ce fils...
— C'est moi, interrompit Julien en riant : Ju* lien Noiraud de Grenoble! Je vienà d'apprendre seulement aujourd'hui que vous étiez le capitaine Juliano, et alors je suis accouru tout de suite. Vous vous portez bien, mon parrain t
Quelque imprévue que fût la reconnaissance, il
y avait dans lei manières du Jeune garçon une ai« sance et une gaieté qui amusèrent le oardlnal. Il lui demanda comment il était arrivé à cette découverte, et par quelles preuves il appuyait son dire. Julien lui présenta d'abord les papiers qu'il apportait^ puis raeonta ingénument tout ce qui s'était
passé. Mazarin voulut voir la brochure biographi« que^ et la parcourut sans souroilleri mais lorsque le Jeune ouvrier eut adievé^ il le regarda d*un air narquois.
~ Et tu es bien content d'avoir retrouvé ton parrain? demanda-t-il.
•<p« Ah 1 c'est un coup du ciel $ s'écria Julien ; si vous saviez comme j'avais besoin de ce secours!...
«- Diable I tu es donc mal dans tes aflbiresf
— Oh 1 bien mal, bien mal, mon parrain.
— Et tu es venu me trouver dans Tespolr que je les rétablirai.
— Dame^ J'ai compté que vous, qui aviez tant de fois sauvé la France^ vous n'auriez point de peine à tirer d'embarras un pauvre garçou.
Cette flatterie fit sourire le cardinal. Julien enhardi lui avoua alor^ ses projets de mariage avec la
nièce de maître RouUard et son renvoi de chez ce dernier, en ayant soin toutefois d'en déguiser la cause.»Lorsqu'll eut achevé^ le cardinal lui posa la main sur Tépaule.
— Allons^ allons, tout n'est pas désespéré^ pav0rino, ditril; Je veux faire quelque chose pour toi.
— Ah 1 mon parrain I s'écria Julien, qui devint rouge de joie.
— Dabord^ reprit le minisire. Je ne veui pas que tu retournes en boutique.
— Je n'y retournerai pas, mou parrain.
— Je te garde ici pour l'entretien de ma vaisselle plate.
— Je rentretiendrai, mon parrain.
— Seulement, tu n'auras point de gages.
— Non mon parrain.
— Tu achèteras un habit de cour.
— Oui mon parrain.
— Tu pourras prendre pension où tu voudrai.
— Merci, mon parrain.
— Et comme je veux te prouver que tu m'Intéresses, je l'accorderai un privilège insigne.
!- Un privilège t
—Tu pourras dire devant tout le monde que ta es mon filleul.
Julien regarda le cardinal, pensant qu'il avait mal entendu ; mais celui-ci lui répéta son autorisation, en ^joutant qu'il espérait le trouver digne de la faveur qu'il lui accordait. Il le congédia ensuite, en lui recommandant de revenir le lendemain à son audience avec un costume convenable.
On peut se figurer sans peine le désappointement de notre héros lorsqu'il se retrouva seul dans la rue. En résumant tout ce qu'il venait d'obtenir, il se trouvait que le cardinal le forçait à donner tout son temps^ à se loger, à se nourrir et à s'habillera ses frais, sans lui accorder d'autre dédommagement que le titre de filleul.
— Parbleu! les obligations prises par le capitaine Juliano ne ruineront pas le ministre, pensa le jeune orfèvre déconcerté. 11 eût mieux valu pour moi ne rien savoir et chercher à rentrer chez maître Rouilard ou ailleurs ; mais maintenant Son £minence me l'a défendu, et si Je ne me rendais pas demain à son ordre, Dieu sait ce qui pourrait arriver ! Bien des gens pourrissent, dit-on, à la Bastille pour de
moindres désobéissances. Ufautdoncse résignera accepter les faveurs de mon parrain.
Tout en parlant ainsi, il avait regagné sa mansarde, où il attendit le lendemain^ le cœur triste et découragé.
Le lendemain^ Noiraud se présenta à l'hôtel, vers l'heure fixée pour l'audience, en costume de cour complet. C'étaitla défroque d'un gentilhomme gascon venu à Paris pour solliciter, et qui avait dû vendre sa garde-robe afin de se procurer de quoi retourner dans sa province. Julien avait employé à cet achat une partie de ses économies, et se trou« vait médiocrement dédommagé de sa dépense par le faux air de gentilhomme que lui donnaient ses nouveaux habits.
Lorsqu'il entra dans la salle d'attente, tous les yeux se tournèrent de son cAté, et il entendit que chacun demandait tout bas son nom. Le commandeur de Souvré et le sieur Dubois, qui causaient dans une embrasure de fenêtre, le regardèrent
9YM attention j eemma s'ils eussent essayé à le reconnaître; mais tout à coup une voix s'écria : ' evrDieu me pardonne! c'est Noiraud.
Julien retouraa vivement la làte^ et se trouva en face de maître Roullard.
— C'est lui î répéta Torfévre stupéfait, et en habit de cour ! Que fai&-tu iei, malheureux?
— Vous le voyez, j'attends Son Eminence, répondit Julien en s'effoFçant de prendre un air dégagé.
^ M^iS) au fait; fit obsei^er le eemmandeur, qui ^^étmt approché aveo le traitant^ c'est le gorçon que yous aveu Qbassé hier.
ffT- Un garçon orfèvre ieiî s'écria le sieur Dubois §çapdQUsé ; qui lui a permis d^entrer? que peut-il Ypuloir au cardinal?
-^ C'gst ce que nqus allons savoir, interrompit M. de Souvré; car voici Son Eminenee.
M^aarin venait en efibt de paraître à la porte f}'^ntf ée, et toutes les conversations particulières Avaient cessé. Le premier ministre s'avança en saluant, et en s'arrèlantde loin en loin pour écouter quelque requête. Il arriva ainsi Jusau*à l'endroit
où ae tmuiraii ^lien^ et géurlt en l^aperae* Tant.
rm Ab I te veilà^ dit-il qn lui frappant familièremeut la joue de sQn gant | eh bien l eomment te trouves^tu aujouFd'bùi, peneimo?
— Très-bien, mon parrain, répondit Julien.
Oaeûtdit qu'une pùiss^nee n^agique était renfermée dans ae {net, ear àpeine le jeune ggrçon Peutril prononcé qu'il se fit un mouvement dans h foul^ des courtisans. Tous les regards se tournèrent de ^on côté ; toutes les voii: muri|iuraiént i ^ Son parr rain ! mopseigneur est son parraf n I
Et une espèce d'admir^ition jalouse se peignit sur tûufi les visages, l^e cardinal remarqua du coin de l'œil eel effet, et, s'appuyant sur Tépaule du jaunie orfèvre, il continua à faire ainsi le tour de la saUfii en lut adressant à chaque ipstani des questions familières, et lui demandant, an riant, son avis sur les requêtes qui lui étaient adrespées. Julien. q« sachant trop s'il devait prendre petta familiaritji pour une expression d'intérêt ou d'ironie, ae contenait cie répondre I --^ Oui, mon pftrrwq,,, NoUt monparrain...Avotre volonté^monparrain cKl I01
courtisans admiraient sa réserve, qui leur semblait de la profondeur.
Enfln^ l'audience finie, Mazarin quitta Tépaule de son fiUeuli en l'avertissant qu'il voulait lui parler un peu plus tard , et lui donnant rendez-vous dans son cabinet de travail.
A peine eut-il disparu, que la foule des solliciteurs entoura le jeune ouvrier: c'était à qui lui ferait quelques avances. Noiraud ne savait comment reconnaître tant de politesses, et se confondait en protestations de respect ; mais le conunandeur, qui avait laissé passer les plus pressés, arriva à son tour, et le prenant à part :
— Je suis véritablement ravi, mon cher monsieur Noiraud, dit-ii, de la bonne fortune qui vous arrive.
Julien balbutia une phrase de remerciement.
—Son Eminence parait avoir pour vous une sérieuse affection, reprit M. de Souvré, et il est clair qu'il ne vous refusera rien.
— Vous croyez ? s'écria Noiraud, qui pensa tout de suite à solliciter la permission de rentrer en boutique.
— J'en suis sûr, continua le commandeur ; et pour TOUS prouver ma conGance à cet égard, je TOUS demanderai de lui dire un mot en faveur de mon neveu qui réclame un régiment.
— Moi?
— Il l'obtiendra si vous le voulez.
— Mon Dieu! je ne demande pas mieux.
— Alors, vous le lui promettez?
— C'est-à-dire que je voudrais...
— Je ne vous en demande pas davantage ! s'écria le commandeur. Croyez que, si les choses tournent au gré de nos désirs^ vous n'aurez pas obligé des ingrats.
A ces mots, il serra la main du jeune homme, et tourna sur ses talons.
En le quiltaDt^ Julien rencontra le sieur Dubois qui l'attendait. Celui-ci le prit brusquement par le bras
— Je n'ai qu'un mot à vous dire, monsieur de Noiraud, murmura-t-il en se penchant à son oreille : vous savez que je demande le privilège du commerce général dans les lies du Vent ; faitesle-moi obtenir, et je vous paie six mille livres.
-^iiï mille liTreël répéta Julieli éiôanéi ->- Yoiis TouleB dftTantage } reprit le tratant | eh bien I Vitki jusqu'à dix niiUe liVréS;
— Permetteflj interrompit Noiraud ; tous tous trompez tout à fait sur mon crédit, et il ne dépend nullement de moi de Voua fiûre obtënii' de que TOUS désirèzi
Dubois le regaHài et lui quitta le brasi — - Ah ! je Tois ce qUe c'est, dit-il| mes eoncur' rénts Tbus ont d^à tu« *«• Je ne sais ce cjae tous Toulez dire* f^ Ilâ Vous auront offert davantage»! i
— Monsieur, je tous jure...
, >>>-Bieni bien^ je m'adresserai à quelque autre personne alors. Il ne faut pas croire, parce que TOUS êtes le flileul de Son Eminence, que tout cédera à Totre nouTeau crédit. Nous lutterons, monsieur, nous lutterons I
Et le gros traitant disparut sans attendre la réponse de Julien.
Celui-ci n'était point encore roTenu de son étonnement lorsqu'il fut introduit dans le cabinet du cardinal* Masarin s'aperçut de son trouble, et lui
èQ dedMiidA la èausd. Le jeoito garçon rMoota naïf ômént ee qui Tenait de loi arriter.
«^BraTo ! bravo murmura le i&iniflire en se ti^QU tant les maiiis } {luisqil'ils teulent que ta les fvo^ téges, i^aro^ilfaUt les protéger.
"^ Gomment ! dit Jtilien étonnéi voud toulez ddfid que je soUieite pour eux> mon parrain ?
^No, no, pas de soliicitations ; ihaii lai^âe^ldf etoire ^ue fd aedu ërédit^ p^nrimf le drédltj ça eeliaie^
^ Ainsi j ftaonparifiin> ybui vottlei que je re$oi«
^ fie^ôlë tdujourd^ JdUàno i il dé fatlt jamais fê^ AiBéf éë ([ù'on noUâ doûnë âë bëiiilë t0l0iitâ< Si tu ne les paies pas en bons Offlëe^^ tu lëë f âiëraë ëfi fdôëun&iësânèe.
Noifatfâ se retira de plttë en plu« êtonnéi Mali eeftil bien àtttrë chose lorsque^ deui joUt's ap^ê^ii il reçut uii sâë de trois mille litres^ àtec un billet de remërëiément écrit m bom du commandéuri dont le neveu venait d'être nommé coldnèlt II âche< tait de compter la somme^ lorsque te sieur Dubois entra essoufflé.
—Vous l'emportez^ monsieur de Noiraud, dit-il d'uD air dans lequel la mauvaise humeur le disputait à une sorte de respect ; mes concurrents ont eu le privilège. J'ai eu tort de vouloir lutter contre votre influence^ et je m'en punis. Voici les dix mille livres proposées ; ce sera un à-compte sur la première affaire^ pour laquelle j'espère que vous nous serez favorable.
Il avait ouvert son portefeuille^ et déposé sur la table une dizaine de billets signés par les plus riches négociants du Havre et de Dieppe. Julien voulut les refuser^ en alfirmant qu'il était complètement étranger à ce qui s'était passé, qu'il venait d'en apprendre la première nouvelle ; mais le traitant ne voulut même pas l'entendre.
— C'est bon, c'est boni s'écria-t-il en gagnant la porte ; vous êtes discret. Son Eminence vous a défendu de la compromettre ; je ne vous demande rien, je crois tout ce que vous voudrez ; promettezmoi seulement qu'à l'occasion vous ne parlerez point contre moi.
— Quant à cela, répliqua Julien, je vous le jure; mais.*.
— Cela me suffit ! s'écria Dubois ; je crois à votre parole, monsieur de Noiraud, et, de votre côlé, si vous avez jamais besoin de quelques milliers de livres, n'oubliez point que je serai toujours heureux d'être agréable au filleul du cardinal.
Il salua profondément, et sortit.
Julien ne manqua point de tout dire au ministre, qui se hrotta de nouveau les mains et lui ordonna de garder les sommes reçues. Elles furent bientôt grossies par de nouvelles largesses des courtisans. Le jeune orfèvre avait beau protester qu'il était sans crédit, et qu'on ne devait lui imputer ni Pin-^ succès ni la réussite des demandes adressées à son parrain, toutes ses dénégations étaient inutiles et ne servaient qu'à confirmer l'opinion générale. Au bout de quelques mois, Julien se trouva enrichi par des présents que l'on continuait à le forcer d'accepter.
Or, pendant ce temps, au contraire, les affaires
de maître Roullard n'avaient fait que péricliter.
N'ayant pu se faire nommer orfèvre de la cour, il
perdit, par suite des démarches tentées à cette oc-
^ion, la clientèle des ennemis du cardinal, et se
trouva ainsi > selon le proYerbe, mire deux $eUe$, oisii par terre I U attribua d'abord riosuccès de sa requête à l'oppositiou de Julien, et en conçut un Tif i^BSsœtiment contre le jeune homme ; mais c'é* tait une de ces moUes natures près desquelles la réussite a toujours raison. En voTant croître le crédit supposé de son ancien garçon, il passa insensiblement de la haine à Tadmiration. Enfin un matin il arriva ches lui, en s'écriant qu'il ne pouyait vivre plus longtemps brouillé avec son cher élève, et qu'il venait pour lui demander pardon du passé. Julien accepta sans peine upe réconciliation qui comblait tous sesvosux. La prospérité n'avait rien changé à ses affections, et sa première condition fut que le projet de mariage formé autrefois pourrait enfin s'accQmpUr. Maître Roullard n'eut garde cette fois de s'y opposer. Il donna au jeune ouvrier sa nièce en mariage et lui abandonna son commerce.
Lorsque Julien, rayonnant de bonheur, vint conduire sa jeune femme à son parrain» celui-ci lui prit roreille, et lui dit en riant :
— Tu ne t'attendais pas à cela quand je t'ai ao«
cordé, pour tout' présent, la permission de m'appelerlon parrain.
— C'est la vérité, répliqua Noiraud; j'étais loin de croire que je devrais tout à ce titre.
— C'est que tu ne connaissais pas les hommes, picciolOy dit le cardinal : à la cour, vois-tu, on ne réussit pas à cause de ce que L'on est^ mais à cause de ce que Ton parait être.