‹ Dans la prairieChapitre 7 sur 9 · JEAN-FRANÇOIS L'INDÉPENDANT · texte numérisé non relu

JEAN-FRANÇOIS L'INDÉPENDANT

Un jeuae garçon d'environ quinze ans, mais dont

la haute taille annonçait une force au-dessus de

son âge et le* regard une audace peu commune,

était assis sur le parapet qui borde, à Brest, le cours

d'Ajot. Le coude appuyé sur des livres réunis par

une courroie et les pieds suspendus sur l'abîme, il

jetait, d'une main distraite, dans la mer, qui gron-

dait à ses pieds, quelques débris arrachés au mur

sur lequel il était à demi couché. Près de lui se te-

nait UD autre écolier pâle, maigre et contrefait, que Ton eût cru à peine sorti de la première enfance^ si ses traits déjà développés n'eussent contredit sa chétive apparence.

Paul Minart avait, en effet, une seule année de moins que son frère Jean-François ; mais, inférieur à lui en force, en hardiesse et en volonté, il s'était accoutumé à suivre en tout ses comeils. Non que Paul fût aussi faible qu'il le paraissait au premier abord ; son enveloppe débile cachait, au contraire, une vitalité tenace et une vigueur d'inertie que l'on * n'eût point trouvées chez de plus grands : mais c'était une nature imitatrièe,preiiant la route qu'on lui montrait par paresse d'en chercher une autre ; dévoué, d'ailleurs, à son frère, pour lequel il avait autant d'admiration que d'amitié, et se faisant gloire de le suivre en tout, comme le soldat suit son général.

Us se rendaient au pensionnat voisin, et atten^ daient que l'heare de la classe sonnât.

Tout à coup Jean-François se redressa brusquement eq poussant une exclamation et étendant la main vers la radQ«

— Vois, vois, petit Paul, s'écrifiht-fl, la cofvette d^instruction va appareiller.

Le navire, désigné par l'écolier, venait en effet de lever l'ancre ; les vergues et les hunes étaient garnies d'élèves du vaisseau«école. Les voiles se déployèrent Tune après l'autre; elles commencèrent à prendre la brise qui s'élevait du large, et bientôt la corvette s'élança sur les vagues avec la légèreté d'une hirondelle de mer.

De tous les spectacles propres à intéresser l'intelligence humaine, aucun, peut-être, n'est comparable à celui d^un navire manœuvrant sur une bonne mer, avec une brise favorable, et le drapeau national à son pic. Les passes les plus rapides et les plus variées du cheval de course lui-même ne peuvent donner idée de cette promptitude de mouvements, de cette coquetterie d*allure, ni de cette grftce mutine d'obéissance. Un navire n'est point une machine de bois, de toile et de cordages, comme on peut le croire en le voyant immobile au port, c'est un être animé de plusieurs centaines d'intelligences, vivant de plusieurs centaines de vies, qui peut écouter, voir^ A qui parle avec le canon I

La corvette venait justement de faire entendre cette voix, et elle rasait la c6te, laissant derrière elle lin long nuage de fumée. Jean-François s'était redressé sur le parapet en poussant un joyeux hourra, lorsque la cloche du pensionnat interrompit tout à coup son enthousiasme.

— Au diable le vieux timbre fêlé ! s'écria l'écolier en se tournant ; il faut toujours qu'il se fasse entendre quand on s'amuse ! Je voudrais que le Grand Jaune eût sa cloche suspendue au cou, ea guise de breloque.

Le lecteur saura que le Grand Jaune n'était autre que le maître de pension, excellent homme, auquel ses cheveux gris et son visage couleur de parchemin avaient fait une réputation universelle de science.

—Regarde, ajouta Jean-François, dont les yeux ne pouvaient quitter la corvette, la voilà qui lotte,.. Ils vont carguer les cacatoès:.. Quel plaisir^ petit Paul, de la voir filer ainsi sur la vagne !

— Si le Grand Jaune était ici, dit le bossu, il nous prouverait que Virgile a parlé de cette manœuvre, et il nous citerait un vers latin.

— Ne me parle pas de latin, répliqua brusquement François ; c'est mon ennemi naturel . Le beau profit que je tirerai d'avoir expliqué Horace, et de savoir que les Romains préféraient l'huile de Venafire pour la sauce des lamproies !

— Notre oncle veut que nous fassions nos classes, objecta Paul avec un soupir.

Son frère haussa les épaules.

— Pourquoi notre oncle serait-il le maître de nous mènera sa fantaisie ?murmura-t-i]. Est-on esclave parce qu'on n'a pas encore de favoris?... Je veux être indépendant, moi.

C'était ordinairement par ce mot que commençaient les révoltes de Jean-François. Qu'on lui reprochât la perte de ses mouchoirs l'accroc fait à un pantalon, ou sa négligence à apprendre, il finissait toujours, après un court débat, par invoquer son indépendance ! L'expérience ne lui avait pojnt encore fait comprendre la nécessité de la soumission, et il regardait toute contrainte * comme un attentat à sa liberté. Ce besoin dé n'obéir qu'à ses propres désirs l'engageait dans des combats qui lui ôtaient tout repos et toute joie;

mais loin de s*en prendre à son manque de docilitéy il accusait la tyrannie des maîtres^ et ne voyait 1 dans les tourments de la lutte qu'une excitation à conquérir sa liberté.

Son frère Paul, plus paisible^ eût accepté sans trop de peine l'obéissance ; mais il s'associait aui insurrections de son frère par imitation. C'était une sorte de Pylade nonchalant^ courant toujours après son Oreste afin de n'être pas obligé de chercher tout seul son chemin^ et partageant ses aventures par occasion^ sans les avoir cherchées, mais aussi sans les craindre.

Lorsqu'il entendit Jean-François invoquer son indépendance à propos de la classe du Grand Jaune, il comprit qu'il allait y avoir une levée de boucliers contre le latin, et, reposant sur le parapet les livres qu*il avait pris sous le bras, il attendit la déclara* tion de guerre.

Elle ne se fit point attendre. La cloche avait cessé de tinter ; Jean-François tourna la tête vers le pensionnat avec une résolution méprisante.

*— Qu'ils expliquent des églogues et scandent des vers alcalques^ dit-il; j'ai besoin de prendre

l'air, petit Paul, et ie veux suivre Texercice à feu de la corvette.

-~ Voyons l'exercice à feu, Jean, dit petit Paul d'un ton d'indifférence philosophique.

-~ Le Grand Jame peut se fâcher si cela lui plait ^ ajouta Jean; je fais cas de sa coltee comme d'un bigorneau vide ; et quant à notre oncle, s'il veut m'ôter toute libertéi je tapisse notre mansarde ayeo les feuilles de mon Virgile, et je donne le ConeUnm à Manon pour flamber les poulets.

— * Tu pourras aussi donner le snien^ ajouta pe* lit Paul tranquillement.

— - Descendons à Postren, reprit François^ nous verrons mieux ; et quand la corvetteaura fini, nous pécherons des cancres pour mettre dans les poches du Grand Jaune.

Paul saisit la courroie qui liait ses livres^ et, les jetant sur sa bosse en guise de havresoc^ suivit tranquillement son frère.

Us s^ dirigèrent vers la descente qui longe les bastions du château.

-« Les autr^ sont occupés maintenant à sentir les beautés des. ablatifs absolus, dit François en

— i08 — riant ; je me moque de la grammaire, du mot-Âmot, et du Grand Jaune /... On n'a point de plaisir sans liberté 1... Nous allons nous amuser comme des hommes^ petit Paul.

-— Amusons-nous^ répondit celui-ci en promenant autour de lui un regard indifférent.

Dans ce moment passait une demi-douzaine d'enfants appartenant aux compagnies de mousses. A la Tue de Paul^ il s'arrêtèrent en ricanant.

— Excusez ! dit l'un d'eux en montrant le bossu; en y'ià une embarcation drôlement construite ! elle porte le bossoir à la poupe.

— Ne vois-tu pas que c'est un fraudeur? ajouta un second ^ il a un pain de sucre de contrebande entre les deux épaules.

— Passez votre chemin, mauvais gratteurs de gamelle 1 dit Jean-François, qui ne souffrait point

. que l'on raillât petit Paul sur son infirmité. Les mousses le regardèrent.

— Pardon ^ dit le plus grand en tirant s9n chapeau goudroné^ monsieur demande quelque chose ; que veut-il qu'on lui serve? est-ce un coup de pied ou un coup de poing?

— Prends d'abord ceci toi-même ! s'écria Jean en appliquant à Toreille du mousse un soufiDiet retentissant.

Le petit marin recula étourdi, mais revint bien-« tôt furieux sur François, qui le reçut vigoureusement. Par un élan naturel, petit Paul s'était élancé au secours de son frère ; deux mousses l'assailli* rcnt^ et un combat général s'engagea.

Bien que le nombre rendit la lutte inégale, l'agilité et la force de Jean-François tinrent longtemps la victoire incertaine ; enfin des passants s'interposèrent, on força les mousses à se retirer^ et les deux frères demeurèrent tout meurtris et tout sanglants au milieu de leurs livres et de leurs cahiers foulés aux pieds.

— En voilà une partie de plaisir ! dit Paul qui se frottait les bras d'un air piteux, tu aurais bien dû les laisser passer, Jean-François, au lieu de commencer le feu.

—Pourquoi se sont-ils moqués de nous? s'écria François exaspéré. EslMîe qu'on n'est pas libre d'être bossu, maintenant?... Qu'ils y reviennent, et je leur ferai voir plus de coups de pning qu'ils n'ont

de gourganes dans une ration. Je ne soufiRrirai point qu'on nous tyrannise 1 je veux élre indépendant.

Petit Paul savait bien qu'il n'y avait rien à répondre à cela. Il se moucha^ essuya la boue doot il était couvert, et commença la pèche de ses classiques dans le ruisseau.

Jean*François l'aida à les réunir, et tous deux descendirent à Postren; mais lorsqu'ils arrivèrent sur la grève, la corvette étaitrevenue à son ancrage, la mer descendait, et les cancres avaient disparu. Après d'inutiles recherches, il fallut se résigner à rentrer au logis sans avoir joui d'aucun des plaisirs qu'iU s'étaient promis.

A la vue de Jean et de Paul rentrant, à demi défigurés par les coups qu'ils avaient reçus, leur tante» madame Durocher, jeta les hauts cris et voulut savoir ce qui leur était arrivé. François était sincère : il raconta tout sans exprimer de repentir, mais aussi sans rien déguiser.

Son oncle ^ qui survint pendant le récit, déclara aux deux frères qu'ils ne se rendraient plus seuls an penaonnat, et que leurs récréations seraiont supprimées paidant huit jours. Provisoirement on les envoya changer de vêtements, M. Durocher ayant à dîner ce jour-là plusieurs invités, parmi lesquels se trouvait M. Livel, commandant la flrégate la Filiciii, qui devait partir sous peu*

Lorsqu'ils redeséendirent au salon, ils trouvèrent les convives réunis, et aux regards demi-sévères, demi-railleurs que l'on tourna vers eux, ils eomprirent facilement que leur escapade avait été racontée.

Le capitaine Livel ne leur laissa, du reste, aucun doute à ce sujet; car, prenant Jean-François par roreille :

—C'est donc toi, dit-il en riant, qui fais l'école buissonnière et rosses les mousses de Sa Majesté I... Pardieu ! vous devriez me le donner à bord, Durocher, puisqu'il aime tant l'indépendance.

— Je l'ai plusieurs fois demandé, répliqua har-» diment Jean-François; mais mon oncle prétend

qu'il n'y a que les ignorants et les mauvais sojetâ qui veuillent se faire marins.

— Platt-il? s'écria le capitaine Livel.

— C'est une méchanceté de ce drôle, interrompit M. Durocher embarrassé.

— Petit Paul peut dire si c'est la vérité.

— C'est la vérité, répéta le bossu.

Le capitaine, qui avait paru un instant blessé, éclata de rire.

— Allons, dit-il, je vois que nous ne sommes pas plus en crédit près des gens de loi, que les gens de loi près de nous. Tout est pour le mieux^ du reste: t^hacun pour son pavillon. Mais si vous trouviez jamais, par hasard, que ce garçon-là eût assez de défauts pour devenir marin, envoyez-le-moi, et je me chargerai de son éducation navale.

L'avcrlissement que le dîner était servi brisa la conversation, et une fois à table, on se mit à causer d'autre chose.

Le capitaine Livel avait beaucoup navigué, et gavait parler de ce qu'il avait vu. 11 raconta, avec une originalité piquante, plusieurs aventures comiques ou terribles dont il avait élé le héros. Jean-

— H3 — François oubliait de manger et osait à peine respirer.

Lorsqu'il se retrouva seul^ le soir, ayec son frère, il ne lui parla que du bonheur de voyager, et de la résolution qu'il avait prise de saisir la première occasion de tenter au loin les aventures. Petit Paul approuva tout afin d'abréger les confidences et de pouvoir dormir.

Cependant M. Durocher n'avait pas oublié la menace faite aux deux frères. Dès le lendemain ils furent enfermés dans une chambre; ils n'en sorlirent que pour être conduits au pensionnat, et y furent ramenés aussitôt les classes finies.

Six jours s'écoulèrent ainsi dans une complète séquestration. Le septième était jour de congé. Le soleil étincelait dans la cour, et les moineaux chantaient gaiement sur les cheminées. Jean- François, le visage collé aux \itres, regardait le coin du ciel tout bleu que les toits lui laissaient apercevoir, en pensant avec une sorte de rage que cette magnifique journée serait perdue pour lui.

Après un long silence, pendant lequel ses désirs

et sa col^ avaient grandi, il firappa raderaent la

fenêtre du poing.

— Ça ne peut pas continuer ainsi 1 s'écria-t-il:Je ne suis point un galérien> après tout, pour que l'on m'enferme... Petit Paul, nous devons être libres, et pour cela il faut nous faire marins.

— Nous faire marins? répéta Paul selon son habitude.

—Oui ; sur mer il n'y a ni oncle qui vous enferme, ni Grand Jaune qui vous donne des penmms, ni sergent de police qui vous empêche de lancer des cerfs-volants... les marins sont indépendants.

— Tu crois? demanda le bossu.

— N'as-tu pas vu comme le capitame Uvel avait l'air d'être habitué à ne se point gêner ? Il a dit que le vin de Madère était mauvais, il a redemandé trois fois du pudding, et a raconté toutes ses histoires les deux coudes sur la table, ce que notre tante nous défend toujours. Voilà un homme libre, Petit Paul I on ne lui mesure pas sa tartine^ à lui... C'est décidé, frère, n'importe par quel moyen, il faut que nous nous fassions coucher sur le rôle d'un équipage. Là, du moins, nous n'aurons pas de pé-

dant quiûousforccra à prendre son latin en manière de pilules^ et on ne nous enfermera pas quand le ciel sera en habit de dimanche.

— Alors cmbarquoDS-ûouS| dit Paul ; mais par quel moyen?

— Nous le cheroherons, répondit Jean-Fran* çois.

Il achevait à peine de parler^ lorsque la porte s'ouvrît; M. Durocher parut avec le capitaine Livel.

— Eh ! vite, garçons, s'écria celui-ci, que Ton passe son habit neuf et son chapeau de gala I Je vous emmène à bord.

Les deux frères parurent étonnés.

— Le capitaine, qui part demain, a voulu nous donner à dîner, reprit M. Durocher $ il a demandé que vous fussiez de la partie, et j'ai cédé; seulement, au retour, vous reprendrez vos arrêts.

— Compris ! dit Jean-François quand il se trouva seul avec son frère. 11 eût fallu que quelqu'un res« tâtici pour nous garder, et ils nous emmènent aOn de pouvoir aller tous à bord : c'est de la clé* menée intéressée; mais n'importe, ça pourra peutêtre nous servir.

Deux barques attendaient les invités à la cale convenue, et en moins d'une demi-heure ils atteignirent la frégate.

Le capitaine Livel avait préparé un accueil splendide: l'équipage ^taii en grande tenue, le pont passé au grès, et le gaillard d'arrière recouvert d'une tente sous laquelle on avait dressé la table.

Les deux frères étaient dans Fémerveillement. Ils se mirent à parcourir le navire, examinant tout avec curiosité.

En entrant sur le gaillard d'avant, Jean-François se trouva, tout à coup, en face du mousse auquel il avait voulu donner une leçon de politesse quelques jours auparavant. Celui-ci le reconnut également , et parut embarrassé ; mais Jean-François Taccosta en riant, et ils entrèrent bientôt en conversation.

Le jeune écolier parla de son vif désir d'embarquer, et dePopposition qu'y apportait M. Durocher. Marsouin (c'était le surnom du mousse) allait lui expliquer les moyens de satisfaire sa fantaisie malgré son oncle, lorsque Ton vint chercher les deux frères pour déjeuner.

Comme on quittait la .table, un officier arriva à bord, portant des dépêches au capitaine Livel: elles lui ordonnaient de lever Tancre à' l'instant mémo, et de franchir le goulet avant la nuit. A cette nouvelle^ les invités s'empressèrent de prendre congés et Ton arma à la hâte toutes les embarcations pour les reconduire à terre.

Paul et Jean allaient descendre dans le canot du commandant, lorsque Marsouin leur fit un signe.

— Êtes vous décidés à courir la bouline avec nous? demanda- t-il aux écoliers.

— Décidés, répondit François.

— Ëh bien, descendez dans la batterie» et cachez-vous derrière les coffres.

— Mais on nous cherchera.

— Je me charge de tout.

Les deux frères se regardèrent; il y eut uu moment d'hésitation. Mais, comme nous l'avons d^à dit, Jean-François était un garçon résolu, et qui n'abandonnait point aisément un projet.

— ^Descendons, petit Paul, dit-il d'une voix émue.

•— Descendons, répéta Paul.

Et tou8 deux disparurent.

Cependant M. Durocher, qui venait de prendre place dans la yole du commandanti demanda ^ personne n'avait vu ses neveux.

—• Un beau garçon et un difforme ? demanda Manouin,

— Précisément.

-* Ils viennent de s'embarquer à bâbord dans le grand canot, et ils seront à terre avant vous.

M. Durocher voulut s'assurer de la vérité de ce qu'on lui disait : mais le grand canot était déjà loin, le capitaine Livel pressait le départ de la yole : il se rassit, et se décida à regagner la ville^ bien résolu d infliger une nouvelle |)unition à ses neveux pour être repartis sans lui.

 peine les barques eurent-elles déposé à terre les invités, qu'elles regagnèrent le bord; on leva l'ancre^ et une heure après la Filiciîi avait disparu dans le goulet.

Ce fut le soir seulement, et lorsque l'on commençait à perdre la terre de vue, que les deux frères sortirent de leur cachette. Le capitaine Livel se montra d'abord fort courroucé; mais le mal était

sans remède» et il était désormais impossible de les débarquer* Jean-François paraissait d'ailleurs déterminé à courir toutes les chances de la vie marilime.

— Restez alors l s'écria le capitaine ; mais rappelez-vous, mes drôles, que vous faites partie de l'équipage, et veillez au grain> si vous ne voulez faire connaissance avec le chat à neuf queues. Allez trouver maître Floch^ il vous fera donner une ration et un bamac.

Maître Floch regarda en tous sens les deux nou-^ veaul venus, tourna trois fois sa chique> puis» haussant les épaules :

•— Sais-tu d'où ça nous vient^ Marsouin^ cette graine de modernes*? demandait-il en se tourdant vers le mousse qui avait indiqué aux deux frères le moyen de rester à bord»

Celui- ci fit un clignement d'œil et prit un air narquois*

— Ce sont deux messieurs de bonne famille qui ont embarqué pour être indépendantSi dit-il.

Maître Floch regarda le mousse, puis les deux frères.

— C'est différent, dit-il... alors faut leur parler avec des gants.

Et, se tournant vers Paul :

— Toi d'abord, rEnflé,ie t'attache à notre gamelle. Quand nous serons de mauvaise humeur, tu nous montreras ta bosse pour nous égayer.

— Je voudrais ne point être séparé de petit Paul, objecta Jean-François.

Maître Flocb se tourna vers lui avec étonnement. — Tu voudrais 1 dit-il; excusez... un novice qui parle comme le commandant... Dis donc, Marsouin^ fais donc des excuses pour moi à Monsieur. Ah 1 ah I ah! il est curieux, l'indépendant.

Le marin éclatait de rire ; Jean-François déconcerté voulut lui faire une observation ; mais maître Floch l'interrompit brusquement.

— Assez causé ! dit-il ; nous allons descendre à la batterie, et te donner ce qu'il te faut. Rappelletoi seulement, noiraud, qu'ici le chien et les novi-

CCS n'ont point de volonté. Marsouin t'expliquera cela en t'apprenant à manier le fauberg.

Celte première conversatioa désenchanta quelque peu François sur les douceurs de la yie maritime ; il n'était pas au bout.

D'abord le mal de mer ne tarda point à réprouver 3 mais^ quelles que fussent ses souffrances et celles de son frère, nul n'y prit garde : Marsouin seul vint, deux ou trois fois, détacher leurs hamacs pour qu'ils sentissent davantage le roulis, et leur offrir un morceau de lard dont la seule vue augmenta leurs nausées.

Cependant vers le troisième jour le mal s'apaisa, et ils purent monter sur le pont.

Ils s'y promenaient depuis quelque temps, lorsque maître Floch les aperçut et courut à eux.

— Que faites-vous ici, faillis cancres? dit-il brusquement.

— Nous prenons l'air, répondit François.

— Sur le gaillard d'arrière ?

— Pourquoi non ?

— Pourquoi, paria? Parce que tu n'es qu'un

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