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j'ai rédigé la dite préface. Mardi, je lai tirée au clair. Mercredi, j'en ai fait une copie pour Monsieur et Madame Rameau : co:nnme elle renferme plusieurs extraits de leurs lettres, la déli- | catesse m'oblige à-la leur montrer avant de la livrer à l’im-
pression. | A7 septembre, jeudi.—La plus belle journée de la traversée jusqu'ici, Le cielest pur de cette pureté d'azur clair, propre à V'Italie, dont seul notre ciel de janvier, par un froid sibérien, peut donner une idée. Le soleil, comme d’un foyer ardent, lance des flots de lumière et de feu ; ses rayons scintillants dansent sur les flots mouvants ; les eaux miroitent, vous diriez une mer de diamants chatoyants qui prendraient plaisir | à se tenir en mouvement pour faire briller à vos yeux les di- | verses nuances de leurs prismes. Mes luvpettes bleues me protègent la vue contre les étincelles et les flèches aigues de ce rayonnement. Are Ve Ù
Hier matin, le brouillard s'étendait épais sur locéan, et rétrécissait le cercle de l’horizon. La pluie fouettait les toiles qui nous protégeaient : la tristesse était dans l'atmosphère. L'âme a aussi son atmosphère qui change de sentiments et d’impressions avec autant de rapidité que les courants de | la plaine aérienne. à Hier soir fut mélancolique, La lune répandait ses pâles rayons sur les vagues d’argent, dont les paillettes brillantes semblaient sautiller dans une longue trainée en queue de comète, Les étoiles, dans l’azur éthéré aux mille et cent yeux, nous regardaient du haut du paradis. La fanfare faisait résonner les silences de la nuit d'accords mélodieux. La valse tourbillonnait sur le pont. Je rêvais. Je rêvai jusqu’à minuit,
Tout passe. Depuis huit ans seulement, depuis que jai transporté à St-Lin le centre de mes opérations, que de chan-
a RE CA er SA LT rt ci Le RER
gements., Où est ma mère ? où est un tel, un tel, un tel 2...
Tout passe sur la terre, seul Dieu reste. Seuil, nous le retrouverons. C’est pourquoi il doit être notre premier maître, avoir notre première pensée, faire l’objet de notre première préoccupation. Ce soin envers Dieu ne nuit pas aux soins de nos devoirs d’état ; loin de là, il est le gage de notre fidélité à nos parents, à nos amis, à nos supérieurs. Tout en Dieu, tout pour Dieu, tout avec Dieu.
18 septembre, vendredi.—Matin rayonnant. Comme je montais sur le pont, après déjeuner, vers 9 heures, nous attaquions les Açores, passant au-sud à environ deux ou trois milles des côtes. A l'extrémité ouest de la première île s'élève
un rocher rond en forme de tour, qui me rappelle le château
St-Ange. Vite, je cours chercher le petit sac rouge qui renfer- |
me la lunette d'approche. Je la porte suspendue à mon épaule, quand elle n’est pas à cheval sur mon nez ou celui de mes voisins,
L'ile est en forme de cône ; ici la rive est coupée à pic,
battue par la lame écumante ; là elle descend en pente douce
jusqu’à la mer qui baise ses pieds. Le flanc de la colline est en culture jaunissante ou en pâturages verts. Des haies vives séparent les champs. On dirait l’Ile Bizard vue des côteaux de Ste-Geneviève. dJ'’ai trois églises en vue, entourées de petits vitlages aux maisons blanches. Une rangée d’habitations, à une certaine distance du rivage, relie les fauboures l’un à l’autre. jusqu’à un port de mer qui apparaît dans le lointain, Une autre fortification naturelle flanque l’est de cette première île. Cet archipel est habité par une population portugaise, et par conséquent toute catholique. Quel isolement que d’être ainsi perdu au centre d’une vaste mer !
Avant de quitter cette première île, nous passons en face
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d’une charmante petite ville, blanche comme un cygne, se reposant au fond d’une baie circulaire, défendue de chaque côté par des pointes sauvages et sévères, couronnée par des collines gracieuses couvertes de bois sombres, agrémentée de clochers nombreux, avec une cathédrale au portique majestueux, 7000 habitants, dit-on, de nom Fayal.
À peine finie l’île du nord, une autre apparait au sud. C’est bien, changeons de côté, c’est un spectacle qui récrée, et brise l’'uniformité du voyage. Nous passons plus loin de terre, et de lécers brouillards voilent les formes indécises de ces collines qui paraissent moins habitées. Cependant, de distance en dis-
tance, se montrent à travers les arbres des maisons, des groupes
d'habitations, des églises. Sur le sommet de l’île qui s'étend
comme un dos d'âne on voit une rangée de petits cônes, autant de cratères de volcans éteints.
Au nord surgit une troisième île, dans les mêmes apparences que la deuxième, en sorte que nous passons entre deux terres.
A midi, nous quittons San Jorge et Pico ; à deux heures nous passions devant Terceira, la plus coquette, la plus fraîche la plus gentille des quatre sœurs que nous avons vues jusqu'ici. Il n’était pas encore jour lorsque nous passâmes devant Corvo et Flores, et il se faisait nuit lorsque nous arrivàmes en face de Saint-Miquel, dont notre œil ne put distinguer que la silhouette indécise dans un mirage lointain et nuageux.
Samedi, 19 septembre.—Une semaine complète que nous sommes à bord. Si jeudi nous avons eu le plus beau soleil de : la traversée, nous avons aujourd'hui la mer la plus calme : surface plane comme une prairie de l’ouest, avec un petit mouvement de vie: il n’y a de plus calme que la mer dite “mer
d'huile”, calme qui arrive très rarement ; pour moi je ne l'ai
aue qu’une fois, dans ma traversée de retour en août 1885.
LE G, Eee
I1 y a quelques jours, passait devant ma chaise sur le pont
un garcon du bord, pantalon bleu marin, gilet bleu avec double rangée de boutons jaunes, chevelure blonde, air ouvert ; ne lui dis: “Y a-t-il longtemps que vous distribuez le bouillon aux passagers de ce navire ? — Quatre ans, Monsieur.— Vous étiez ici par conséquent en février 1895 7? — Certainement,
monsieur, — Vous souvenez-vous d’une petite dame française
qui ne parlait pas l’anglais, et qui dut passer toutes entières
ses journées sur le pont ? — A écrire, lire et prier ? — Probablement, —$Si je m’en souviens! tout le monde se souvient d’elle.—C’est ina nièce.—En effet, elle vous ressemble. Eh ! bien, vous avez une smurt de nièce.”
Je pensais que la chose en resterait là, Nenni. Chaque jour, on me parle de la petite dame, L'un me dit : “Tenez, voici sa chambre.” Un autre: “ŒÆlle se mettait ici à la table.” Un autre: “C’est moi, une fois, qui lui ai donné une tasse de bouillon et une orange.” Un autre me demanda : “N'est-ce pas un écrivain pour les journaux 12 Dé ce temps-ci, elle est à publier un livre.—Il me semblait aussi, elle avait toujours la plame à la main.” Un autre: “C’était une femme courageuse, toujours au grand air, qu’il fit froid, ou qu’il plat, comme un marin.” Voilà pour le passé, j'ignore ce qu’on pourra encore à l'avenir me dire de la petite française.
Toujours est-il que le Capitaine ne m’en dira rien ; 1l en est -
à son premier voyage sur le Kaïser. C’est un homme encore
jeune, qui n’a pas quarante ans, bien pris, carré, d’une belle
éducation. Nous échangeons un mot chaque matin. L'autre jour, il mw’invita chez lui, et me fit visiter ses appartements privés. Le curé de St-Lin n’est pas mieux logé,
Le Kaiser Wilhelm est réellement un beau palais flottant, solide, propre, bien aménagé. Je ne vois qui puisse lui être
Ha tes
comparé, dans ce que j'ai vu, que la Touraine de la Ligne française, où la table est plus délicate ; mais la plupart des Amé-
ricains préfère le service calme, la liberté large, le at home du
Kaiser. La fanfare qui joue ou deux trois fois par jour au grand air, et l'orchestre qui se fait entendre chaque soir pendant le diner qui dure au moins une heure, contribuent grandement à rompre la monotonie d’une vie nécessairement la même, et à
jeter dans la conversation et dans les esprits une note joyeuse.
: J'écoute avec délices ces beaux morceaux des grandes maîtres,
la fibre musicienne se réveille dans mon âme, et je rêve du Macbeth de Verdi.
20 septembre, Dimanche.—Le jour se leva habillé de sombres nuages, toilette de deuil qui convient bien à un dimanche en mer, et en particulier à la fête de ce jour, Notre-Dame des
septs Douleurs. “Siemus juxta crucem ... Tenons-nous
au pied de la croix avec Marie, mère de Jésus, dont l’âme fut
percée par un glaive de douleur. © vous qui passez sur le
chemin, faites attention et voyez s’il est une douleur semblable à la mienne.” ’
- Volontiers je me laissai aller à la tristesse, il fait bon quel-
quefois de sentir son cœur saigner. Je repassai toutes les
peines de ma vie, toutes les douleurs qui dans le passé ont pesé sur mon âme, l’isolement du présent, les inquiétudes de l'avenir ; et, couché sur mon sofa, je restai toute l’avant-midi écrasé sous le poids de mes tristes méditations.
Du reste, dans le vaisseau, tout s’y prétait. (C’est aujour-
- d’hui le 26e anniversaire de l’entrée des Italiens à Rome, la
fête de la Révolution triomphante. Le Gouvernement de
Humbert, par décret, l’a déclarée la fête nationale. Les Ita-
liens, nombreux à bord, l'ont célébré bruyamment par la mu-
sique, des discours, des vivats : Ævviva Roma intangibile ! 4 F
ROSE Er