SILENCE ET SOLITUDE DES HAUTEURS 1R
de cette sphéricité; il n'en est rien, et c'est même un effet tout contraire qui se produit à mesure que Ton monte.
Ici se déroule sous nos regards charmés un panorama magique que les rêves les plus téméraires n'oseraient enfanter. Le centre de la France se déploie au-dessous de nous comme une plaine illimitée, diversifiée des nuances et des tons les plus variés, que de nouveau je ne puis mieux comparer qu'à une splendido carte géographique. On distingue fort bien le fond de la Loire et l'on suit au loin le cours du fleuve. L'espace est partout d'une limpidité absolue. Dans ce ciel bleu, je me lève, et, les bras appuyés sur le bord de la nacelle comme sur un balcon céleste, je laisse mes regards tomber dans le vide immense...
Li-bas, à dix mille pieds au-dessous de moi, la vie déploie son rayonnement universel; plantes, animaux, hommes, respirent ensemble dans la couche inférieure de ce vaste océan aérien ; ici déjà décroît la puissance de la vie ; là-bas palpite à l'unisson le cœur de tous les
êtres; là-bas se mêlent les parfums des fleurs; là-bas murmure la mélodie des existences ; làbas, du limon nourricier de la terre maternelle s'élèvent les épis et les vignes, les roseaux et les chênes, et dans cet air, principe et soutien de la chaleur vitale, se perpétue le concert de l'inextinguible existence.
Mais dans les hauteurs où plane ce navire léger comme Tair, en ce chemin invisible où rhomme passe pour la première fois, nous n'appartenons déjà plus au règne de la terre vivante. Nous contemplons la nature, mais nous ne reposons plus sur son sein. Le silence absolu règne ici dans sa morne m.ije-té. Nos voix n'ont plus d'écho, nous sommes c;ivironnés d'une étrange solitude.
Un silence si profond et si terrifiant domino en ces régions isolées que Ton est porté à se demander si l'on vit encore. Ce n'est pourtant pas la mort qui règne ici : c*est labsence de vie. Il semble que l'on ne fasse plus partie du monde d'en bas. L'aérostat étant en repos absolu dans l'air qui marche, l'immobilité qui
SILENCE ET SOLITUDE DES HAUTEURS i55
Dous enveloppe se propage jusqu'à notre esprit. Contemplateurs isolés de la scène de la nature, descendons-nous des cieux? Âbordons-nous une planète habitée dont la magni»
ficence se révèle en ce panorama merveilleux ! Combien elle est admirable, cette vaste scène de la nature vers laquelle nous allons descendre! Quelle paix et quelle richesse! Qui oserait croire que, dans une résidence aussi belle, l'homme vit dans le dédain et Tignorance de ces splendeurs, et que ce parai^ile a employé tous ses efforts à faire naître la guerre et le mal sur le sein de la beauté et de l'amour ?
Oui, le silence qui règne en ces profondeurs est véritablement solennel ; c'e^t le prélude du silence des espaces interplanétaires, do l'immensité silencieuse, noire et glacée, à travers laquelle les mondes gravitent en cadence.