VOYAGE AÉRIEN NOCTURNE
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La lumière argentée de la luae descendait du haut des cieux comme une rosée divine; dans la paix du ciel limpide, étincelaient les étoiles pâlissantes ; et la tt rre sommeillait dans un profond rêve, comme un être vivant qui se repose d'un travail et reprend en silence ses forces dispersées.
Tout dormait dans les vast^ s plaines. Les petits êtres ailés qui jasent dans les bois, les oiseaux et les insectes, avaient cessé leur harmonieux bruissement. Le vent lui-même ne soupirait plus dans les arbres. Le moindre souflfle d'air ne caressait pas lu surface de la terre.
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J'avais laissé aux portes do la \ille* l'esquif aérien plus léger que Tair, et notre nacelle avait été chargée de pierres, de crainlo qu'il ne s'envolàl dans son domaine. L'escorte d'honneur que nous lui avions donnée n'avait eu aucune peine à le retenir, car l'air était resté absolument calme, et l'aérostat gardait une complète immobilité.
Lorsqu'on l'eut délivré du poids qui le retenait au sol vulgaire, il s'éleva lentement, majestueusement, divinement, dans le ciel pur et dans la lumière lunaire. Mon pilote, assis devant moi, versait avec précaution le lest sacré, tenant son regard interrogateur fixé sur le baromètre. Et moi, confiant dans son soin et dans la sûreté de l'aérostat, je m'abandonnai librement à deux sortes do bonheurs : la contemplation et rélude.
C'est une sensation douce et profonde que celle de voyager silencieusement dans l'espace pendant une belle nuit d'été. En regar-
* Dreux, 19 juin 18.., une henre du matin.
dant la terre, en sondant Tespace inférieur, je n'éprouvai plus ce sentiment d'isolement qui m'avait âprement impressionné lorsque, en plein soleil, à plus de trois mille mètres au* dessus du sol, je comparais la hauteur et l'exiguilé de ma sphère de gaz à la grandeur de l'immense plaine étendue au-dessous de moi. Là, je me sentais moins vivant. Ici, au contraire, seuls êtres animés, nous vivions et nous pensions au-dessus du sommeil de tous.
Notre ascension s'effectua à 1 heure 25 minutes du matin, lorsque tous les instruments eurent été enregistrés ; c'était exactement l'heure du passage de la lune au méridien.
A 2 heures, nous étions parvenus à 1 440 mètres de hauteur.
A terre, Tair était d'un calme absolu. A peine arrivés à cent mètres d'élévation, nous fûmes emportés avec une vitesse déjà très sensible, croissant en raison de notre ascension. Cette vitesse fut en moyenne de 10 mètres 40 par seconde pendant la première
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heure, et de 11 mèlres 95 pendant la deuxième.
En me voyant porté par les vents du ciel au-dessus de la terre endormie, je ne puis m'empêcher de penser que cette loi de la circulation atmosphérique est Tune des causes do l'entretien de la vie et de la jeunesse perpétuelle de la nature. Pendant le jour, l'air sillonne la surface de la terre, tempérant les ardeurs de la vie, mêlant la chaleur solaire et les parfums des plantes à la respiration des êtres animés, répandant sur chacun l'abondance et la rénovation. Pendant la nuit, les enfants de la terre s'endorment sur le sein de la nalure; nul trouble ne vient inquiéter leur repos, et les sensitives sommeillent en paix comme les oiseaux des bois.
Mais, en même temps, une immense circulation s'accomplit au-dessus de la sphère du sommeil, et les vents supérieurs , enveloppant la terre, rétablissent partout l'équilibre des principes et des fonctions, jusqu'à l'heure où, le soleil apparaissant à l'orient, viendra
» rappeler tous les êtres à l'action, en répandant des flots de lumière et d'électricité sur la surface du monde.
Au solstice d'été, Taurore et le crépuscule se touchent de bien près. A peine avionsnous quitté le sol, à une heure et demie du matin, que nous aperçûmes très distinctement Taurore au nord-nord-est. Sa blanche clarté se dessinait correctement sous la forme d'une zone horizontale assez mince, nettement terminée à 15 degrés au-dessus de notre horizon. Je n*ai jamais admiré une lumière aussi douce en même temps qu'aussi pure. C'était, en effet, celle des hauteurs de l'atmosphère éclairées par le soleil qui planait alors au-dessus de rOcéan Pacifique. Cette clarté vraiment céleste était d'une pureté si exquise, que le ciel étoile, quelque transparent qu'il fût lui-même, semblait couvert d'un gris de plomb! A mesure que j'examinais cette clarté, le ciel paraissait de plus en plus couvert, à ce point que je m'étonnai de voir les étoiles briller!
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Il est remarquable que malgré la lumière de la lune dous ayons aperçu Taurore dès une heure et demie du matin. J'ai voulu faire rexpériencé à la nouvelle lune. Or, le 30 juin, par un ciel extrêmement pur, j*ai suivi la faible lueur du crépuscule de onze heures à une heure du malin, et j'ai constaté qu'elle a progressivement passé du nord-nord-ouest au nord et au nord-nord-est, sans disparaître entièrement. A cette époque de Tannée, le soleil ne descend pas à plus de 18 degrés au-dessous deThorizonde Paris.
Désirant connattre Téclat relatif de la lune et de l'aurore, je comparai leur lumière de cinq en cinq minutes. C'est à 2 heures 45 mi* nutes que les deux clartés furent égales en intensité; alors je pouvais lire une feuille tournée du côté du nord-est (aurore) exactement comme je lisais une feuille tournée du côté du sud-ouest (lune). Mais voici une particularité qui surprendra mes lecteurs.
La lumière de la lune est d'une blancheur
devenue proverbiale, lorsqu'on la compare
aux lumières artificielles, aux becs de gaz par exemple, qui, eux-mêmes, font paratlre jaune les quinquets à l'huile. Or la lune fait jaunir et presque rougir à son tour la lumière de rhydrogène, et elle paraît si blanche qu'elle en est bleue par contraste. L'astre candide des nuits est devenu l'emblème de la pureté immaculée, et le lis le plus virginal oserait à peiné comparer sa blancheur à celle de Phœbé.
J'étais donc intéressé à savoir si, surprise au lever du jour, la déesse dos nuits serait aussi pure que sa réputation. L'expérience était facile à faire, et le photomètre des plus simples ; exposer une feuille de papier blanc à la clarté de la lune et la retourner ensuite du côté de l'aurore, et ainsi successivement, pour comparer simultanément l'intensité et la couleur des deux lumières.
Or, avant même que l'intensité de la lumière lunaire eût atteint celle de l'aurore, je constatai qu'à son tour cette lumière jaunit devant l'apure splendeur du jour! Ainsi la lumière
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de Taurore est plus blanche encore que celle de la lune. Peut-être l'azur de Tatmosphère entre-t-il comme cause et comme contraste dans cetle exquise blancheur de la lumière de Taurore.
Il est bon de mppeler ici que les notes de mon journal de bord, dont je me sers pour rédiger ces impressions de voyage, ont été écrites séance tenante dans la nacelle» tantôt à la clarté de la lune, tantôt à la clarté des étoiles, tantôt à t&tons, car il est prudent de n'emporter aucune sorte de lumière en ballon ; celui-ci , ouvert à sa partie inférieure, ferait l'oflBce d'un immense bec de gaz et pourrait bien nous causer la surprise d'éclater à quelque mille mètres de hauteur.
Le sud et le nord de notre ciel nous offrent deux aspects fort différents. Dans le premier, le ciel est profond, transparent, bleu; la brume qui recouvre la terre est semblable à un océan de brouillards; la lune trône audessus de ce monde de vapeurs. Dans le se-
cond, le ciel parait couvert et terminé au nord-est par une ouverture ou une transpa* rence. — Directement au-dessus de notre tète plane Ténorme sphère sombre et en apparence immobile.
J*aperçois à Toeil nu la plupart des mers lunaires et plusieurs cratères lumineux, surtout la montagne rayonnante de Tycho« A Taide d*une faible lunette» je distingue jusqu'aux petites taches, telles que le lac de la Mort, le lac des Songes, les marais du Sommeil, la mer du Froid. En voyant les brumes inférieures et en sachant quels vents sillonnent Tatmosphère, je songe combien il est difficile à ceux qui habitent le fond de cet océan aérien d'observer sans erreurs les mondes éthérés ; je songe surtout à la difficulté de bien observer à l'Observatoire de Paris, perpétuellement enseveli sous la poussière et les voiles de la grande ville.
A travers la nuit transparente, notre esquif aérien vole. En bas, un silence absolu; en
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haut, les constellations scintillantes. Je me souviens des deux strophes du poète, chantant précisément le passage de l'aérostat sous la nuit étoilée :
, Andromède étincelle, Orion resplendit; L'essaim prodigieux des Pléiades grandit;
Sirius ouvre son cratère; Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid ; Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith
Le poitrail bleu du Sagittaire.
L'aéroscaphe voit, comme en face de lui, Là-haut, Aldébaran par Céphée ébloui,
Persée, escarboucle des cimes.
Le Chariot polaire aux flamboyants essieux, Et plus loin la lueur lactée, ô sombres cieuxl
La fourmilière des abîmes.
Nous sommes passés à 2 heures 20 minutes à gauche d'une petite ville carrée. Nous avions d abord pris cette place pour un verger, mais un examen plus attentif nous montra qu^il y avait là des édifices et qu'une promenade plantée d'arbres en faisait le tour. Vérification faite sur la carte, nous constatons que c'est la ville de Yerneuil.
i66 IMPRESSIONS DE VOYAGES EN BALLON
A 2 heures 55 minutes, nous passons audessus d'une autre ville, endormie profondément comme la première. Nous nous disons que s'il y a des êtres humains éveillés au-* dessous de nous à cette heure nocture, ce ne peut guère être que ceux qui souffrent, et nous voudrions, du haut du ciel, pouvoir ver^ ser un allégement sur leurs souffrances et signaler notre passage par une bénédiction réelle et effective.
La ville que nous traversons nous parait encadrée d'un pittoresque paysage, où les roehers et les vallées ne manquent pas. Des vallées profondes, au milieu desquelles s'élève le duvet d'un léger brouillard, dessinent le caractère du sol. Nous sommes, en effet, au zénith de la ville de Laigle et du fameux château élevé au onzième siècle sur des rochers menaçants signalés par la découverte d'un nid d'aigles.
C'est ici, au-dessus de Laigle, dans ce ciel que nous traversons , qu'eut lieu la première chute d'aérolithes constatée par la science;
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c'est de cet espace, aussi pur qu'aujourd'hui, que tombèrent, le 6 floréal an XI, vers une heure de l'après-midi, des milliers de pierres, qui purent être ramassées dans tous les villages environnants, et dont Biot rapporta les fragments à l'Académie des sciences, qui, jus^ que-là, avait rigoureusement nié que des pierres pussent tomber du ciel. Une explosion violente qui dura pendant cinq ou six minutes, avec un roulement continuel, fut entendue à près de trente lieues à la ronde; el'e avait été précédée par un globe lumineux de la grosseur d'un ballon, traversant l'air d'un mouvement rapide. Jamais chute d'aérolithes ne jeta plus grand effroi parmi les populations des campagnes^ Ceux qui avaient entendu Fexplosion sans voir le bolide, s'étonnaient de ce coup de tonnerre éclatant par le ciel le plus pur, et croyaient assister à la confusion des éléments; ceux qui virent soudain des pierres, lancées par une force invisible, tomber du ciel avec fracas sur les toits, sur les branches, sur le sol, et creuser des trous danjs
lesquels elles s^engloulissaient , réveillaient les cris des anciens Gaulois et se demandaient si c'était la « cbule du ciel ». Une fallut rien moins que ce grand événement pour faire accueillir par la science l'existence réelle des aérolilhes.
Notre aérostat a traversé cette région célèbre dans rhistoîre de Tastronomie, et continue son vol au-dessus du département de rOrne,
Yénus vient de se lever. Étoile blanche, elle brille dans Taurore lumineuse comme une flamme plus vive encore. Mercure se lèvera trop tard pour être visible. Mars était couché avant minuit. Saturne descend à Vo cid.nt. Mais le sceptre de cette nuit appartient à Jupiter. Je n'ai jamais vu cette planète aussi éclatante, quoique sans scintillation. Elle semblait aussi lumineuse que la lune, tant elle jetait de feux, et toutes les étoiles, celles de première grandeur comme les plus modestes, pâlissaient et s'effaçaient devant elle. Vers trois heures, les étoiles s'éteignirent
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lune après l'autre, Arcturus s'évanouit la der* nière, mais la lune et Jupiter restèrent lors* que toute Tarmée céleste se fut enfuie aux approches du jour.
Depuis ce premier voyage nocturne aérien, j'ai passé plusieurs fois la nuit entière dans ralmosphèrc, mais je n'eus jamais de nuit aussi belle, et j'oserai dire aussi pure et aussi charmante, car c'était un charme magique que cette douce influence de la lumière lu* naire descendant de no!re pâle satellite,
La lumière répandue dans l'atmosphère par l'aurore est bien difierente de celle de la lune. A la faveur de celle-ci, j*ai constamment pu lire mes instruments et écrire, et nous n'avons pas cessé de distinguer la campagne, les bois, les champs, les plateaux, les vallées. Mais cette clarté glisse sur ces objets plutôt qu'elle ne les pénètre. Elle estompe vaguement les contours et dessine une carte de demi-teintes. Il en est tout autrement de la lumière de Taurore. Avant même que son intensité égale celle de la clarté lunaire, elle emplit toute Tatmos*
phère et s'incorpore avec elle. Elle imbibe les airs, les montagnes et les vallées, elle pénètre les plantes des forêts et Therbe des prairies. Il semble que tout vive en elle et qu'elle s'impose magistralement à la nature comme la cause universelle de la vie, de la force et de la beauté des choses créées.
Le silence absolu de la nuit disparaît avec elle et commence à se laisser entrecouper par quelques notes douces et lointaines. A 3 heures 20 minutes, le chant des oiseaux s'annonce avec plus de vivacité. T^ur voix est pure dans tordre du son comme taurore dans l'ordre de la lumière. Ils chantent tous avec joie, et les notes limpides de leurs petites gorges s'envolent avec candeur dans l'atmosphère baignée de clarté.
Le navire aérien venait de passer à 3 heures 25 minutes au-dessus du bourg de Gacé, lorsque nous descendîmes dans une prairie couverte de rosée, au bord de la jolie rivière de la Touques, qui se jette dans la mer à Trouville.