‹ Dans le ciel et sur la terre, tableaux et harmoniesChapitre 12 sur 19 · LE LEVER DU SOLEIL VU DE LA NACELLE D'UN BALLON · texte numérisé non relu

LE LEVER DU SOLEIL VU DE LA NACELLE D'UN BALLON

itir-k

L'œil mortel qui eut une seule fois le privilège de contempler Tarrivée triomphante du dieu du jour dans le monde aérien et d'assis* ter, dans les hauteurs du ciel , à la glorieuse manifestation de sa splendeur, ne saurait oublier un tel spectacle et en gardera jusqu'au dernier sommeil l'image ineffaçable. Il y a sur la terre des impressions qui donnent une si haute idée de la nature, et qui nous la révèlent sous un aspect si imposant, que Tâme

* A deux mille mètres de hauteur au-dessus du Rhin, 15 juillet 1867, quatre heures du matin*

i72 IMPRESSIONS DE VOYAGES EN BALLON

profoQdémeat émue ea recueille pour toujours rimpérîssable souvenir*

Lentement, insensiblement , la tendre et blanche clarté de Taurore s'é'ait affermie, et, semblable à un doux océan de lumière, elle emplissait Tatmosphère, Gomme la mélodie d'un orchestre lointain semble d'abord un écho imperceptible, et progressivement augmente en grandissant Tenivrant murmure, ainsi la lumière était pour Tœil ce que la musique est pour l'oreille, La terre silencieuse attendait dans le recueillement, éveillée de son sommeil réparateur, mais comme accablée sous le prestige de la beauté céleste.

Le Rhin déroulait au loin ses anneaux d'argent, comme un serpent étendu sur la verte Allemagne, penchant là-bas dans la mer du Nord sa tète aplatie. La nature se taisait ; et si les petits oiseaux chantaient, c'était seulement un timide prélude à l'hymne du jour ! Bientôt un vaste rayonnement d'or s'élança cle l'orient, comme un éventail fluide venant

caresser de ses chatoyanles couleurs les nuages les plus élevés de ratmosphère» et leurs légers contours s'allumèrent des nuances de la rose et de Tor.

Toute la nature atmosphérique se met en fête pour saluer le lever du soleil. Les nuages lointains s*embrasent et ressemblent aux Alpes éclairées par le soleil couchant; les plus légères vapeurs se teignent en rose tendre , du lit de pourpre de Tastre radieux s'élancent en * tous seDS des gerbes de lumière, et les nuées supérieures se bordent d'une éclatante broderie d'or.

L'orcheste augmente, et déjà parmi les

moires flottantes, les bercements et les bro* deries mouvantes de l'harmonie, on distingue les frémissements célestes. Tout à coup, au moment où l'àme charmée se sent emportée vers ses rêves les plus élevés par le magnétisme du chant divin, l'orgue universel dont tous les jeux sont ouverts entonne pleinement Féclatante fanfare de la vie!... Soudain tout s'écarte, les plans s'éloignent et le foyer de la

i74 IMPRESSIONS DE VOYAGES EN BALLON

lumière et de la chaleur s'élève majestueusement en versant au loin dans l'espace les flots de la fécondité et de la vie. Les accords solennels du mode majeur répandent dans Tespase le sublime poème de la mélodie sacrée. Le dieu de la lumière vient d'apparaître; son disque immense flambloie entre les tentures de pourpre que TOrienta écartées pour le recevoir!

Un rayon éblouissant se précipite sur l'aérostat et dans l'atmosphère entière, jetant à travers l'espace les fantastiques féeries d'une céleste splendeur. Tout renaît, tout s'illumine, tout vit, tout chante. La sphère ardente du soleil apparaît, majestueuse , au-dessus de la nappe de feu qui lui servait de couche ; les montagnes s'éclairent sur les vallées qui s'éveillent; le rêve est fini. Voici la lumière, voici l'activité, voicile jour I Instant merveilleux où la nature entière paraît ressusciter, spectacle sublime devant lequel l'àme enthousiasmée vit d'une double vie, jouit d'une double jouissance , contemplant dans un fier

bonheur celte vaste étendue des royaumes de la terre qui, maintenant, palpite et rayonne dans la féconde lumière de l'astre du jour,

À mesure que le soleil se levait lentement de rhémisphère inférieur, notre aérostat s'élevait lui-même dans l'espace. Il atteignit 2300 mètres au moment où l'astre radieux, dégagé des couches des nuages inférieurs, vint planer dans un ciel double, formé par l'atmosphère supérieure grise et occupée ellemême par des tratnées blanches très élevées.

Puis le soleil nous parut se lever une seconde fois. Caché par de longues files de nuages, on aurait pu croire qu'il n'était pas encore arrivé sur notre hémisphère, lorsque nous le vîmes de nouveau à l'horizon, non plus rouge écarlate comme tout à l'heure, mais d'un blanc vermeil ; c'était le Rhin qui nous renvoyait son image éblouissante.

Avant d'atteindre Âix-la-Chapelle, nous distinguions déjà à l'œil nu la ville de Cologne, ou plutôt sa cathédrale, basilique géante dont

la masse noire se projetait sur le ruban d'argent du grand fleuve*

Nous nous nous trouvions à 2 400 mètres d'élévation, et nous passions au-dessus d'une plaine de nuages, lorsque les sons de V Angélus vinrent frapper nos oreilles. C'était le premier bruit de la terre qui nous arrivait.

Le son des cloches est doux à entendre dans le ciel; mais il ne nous fut pas donné d'en goûter le charme, car le bruit du canon vint aussitôt lui succéder, et pendant longtemps, de minute en minute, la voix de ce gracieux appareil de civilisation et de progrès vint gronder dans les nuages et s'étendre dans les plaines de Tair. C'était, nous dit-on à notre descente, « rartillerie de Muhlheim qui s'exerçait pour la guerre prochaine..* » Nous ne nous doutions pas de ce que devait être cette guerre! La lumière est dans le ciel; Tombre est sur la terre*

La pleine lune brillait, suspendue dans le ciel, comme une sphère éclatante; son p&le visage semblait regarder la Terre en répandant sur elle une clarté éthérée; dans le miroir de la Seine indolente ses rayons d'argent glissaient en scintillant sur chaque petite vague. Au bord du fleuve, Tantique et si pittoresque petite ville de Gaudebec était endormie, resserrée autour du vieux clocher gothique qui la domine ; on n'entendait que le bruissement, léger comme un souffle, du vent dans les marronniers, les ormes et ]es tilleuls séculaires qui bordent le fleuve. Enveloppé de calme et de silence, le contemplateur pouvait se croire transporté sur les rives

solitaires d*uû lac oublié au fond des campagnes. ' •

Ce cours de la Seine à son embouchure est peut-être unique au monde par son caractère.

G*est une ondulation de serpent, nonchalamment étendu, endormi dans ses plis. De Rouen au Havre, il n y a, à vol d'oiseau, que soixante-dix kilomètres, tandis que les sinuosités de la Seine en décrivent plus de cent vingt, avec une pente de 5™74 seulement.

C'est vraiment un lac, dont les rives vont en s' écartant insensiblement Tune de l'autre, jusqu'au large estuaire de l'embouchure.

Le clair de lune agrandit tout. Les ombres sont plus intenses, les murs paraissent plus élevés, les arbres plus noirs. Nous suivions en silence les rives du fleuve dont les vagues légères venaient mourir à nos pieds; les bosquets, les silhouettes des maisons normandes aux balcoDs échancrés, la flèche de l'église aux noires ogives dessinaient un paysage humain nous rappelant que nous appartenions encore à la terre; mais nos

pensées flottant sur les ondes, bercées entre ciel et terre, descendaient comme en un rêve vers la mer, vers l'horizon vague où le ciel et la terre se confondent.

Toute mystérieuse qu'elle soit, la clarté de la lumière lunaire est encore d*une grande intensité. Un monde éclairé seulement par une lumière égale à celle de notre clair de lune ne serait point un séjour nocturne.

Peut-être serait-il plus tempéré, moins rude, moins cru, que le nôtre, composé non de durs contrastes, mais de tons et de nuances ; les yeux auraient acquis une faculté de perception plus puissante, l'oreille serait plus délicate et plus sensible, le système nerveux tout entier étant plus impressionnable ; mille nuances indécises qui nous échappent formeraient la base de nos impressions, de nos idées, de la double vie, physique et morale^ matérielle et intellectuelle, qui constitue Tètre humain. Et, qui sait? les sens qui nous manquent sont-ils nés, peut-être, sur les mondes éclairés par de pâles soleils, — mondes af?

franchis de ces éléments disparates qui nous plongent tour à tour dans les feux du solstice, dans la neige des hivers, dans Téblouissant éclat du Soleil, dans la nuit profonde, dans Forage aux tonnerres retentissants, dans les tempêtes et les inondations, dans les volcans et les tremblements de terre, — mondes affranchis de ces impressions trop brusques, trop grossières, et dans lesquels les premiers organismes vivants ont donné naissance à des êtres délicats et sensibles, de plus en plus perfectionnés.

Si le clair de lune double l'intensité des ombres, le calme de la nuit développe singulièrement aussi la faculté d'entendre. Qui d'entre nous n'a remarqué combien, dans cet universel recueillement des choses, deux êtres rapprochés s'entendent sans se parler, même à voix basse ? Ne semble-t-il pas que, dégagés des bruits et des diversions du jour, les cœurs battent mieux à l'unisson, et qu'une pression de mains sufiBse pour mettre en communication subite et profonde les

sources d'électricité nerveuse qui circulent en nous? Le Soleil est un astre splendide, la lumière du jour est pénétrante et féconde ; mais les cordes les plus intimes de la lyre humaine vibrent avec plus d'intensité dans les harmonieux silences de la nuit. L'astronome peut regretter que les habitants de Vénus ne connaissent pas la calme et mélancolique beauté des clairs de lune.

Alors on sent mieux l'attraction qui, dans la nature entière, gouverne les mondes et les êtres, les atomes et les âmes. L'espace est une nuit. C'est à travers la nuit que les astres s'attirent, à travers la nuit qu'ils voguent en se cherchant, à travers la nuit qu'ils exercent les uns sur les autres les influences auxquelles leurs destinées sont suspendues.

Il n'y a de jour qu'à la surface des mondes,

et seulement dans le voisinage de leur moitié éclairée; l'espace n'est pas visible : il laisse passer la lumière des soleils et reste noir, obscur, transparent, à midi comme à minuit. La Terre n*a pas d'yeux pour voir Jupiter glisser dans les cieux à 155 millions de lieues d'elle ; pourtant elle le sent, elle le devine, et lorsqu'il passe, à cette immense distance même, elle subit son attraction et, au lieu de suivre directement l'orbite qu'elle doit décrire autour du Soleil, elle s'écarte, malgré sa masse si énorme, elle s'écarte de sa route et se laisse dévier par lui. — La dé» viation est de 2"10 pendant cette heure de plus grand rapprochement de Jupiter et de la Terre. — • L'aiguille aimantée enfermée dans une cave de l'observatoire ne voit pas le régiment qui passe sur le boulevard voisin ; pourtant elle est toute troublée, agitée, contrariée de la perturbation apportée par les baïonnettes, et elle oscille sans repos tant que la cause n'a pas disparu. — La foudre ne voit pas la clef portée dans la poche d'un

LE MASGAHET iS^

paisible habitant de la maison voisine, tran« quillement assis dans son fauteuil; pourtant Torage passe, la foudre éclate et va justement frapper sa victime en lui arrachant ses vêtements. — La mer ne voit pas la Lune planant dans les cieux ; mais elle la sent, ses eaux la cherchent, la désirent, s'élèvent vers elle, et, avec la Lune, la marée formidable fait le tour du monde.

Le spectacle des grandes marées, surtout aux époques où le Soleil et la Lune se réunissent pour appeler les eaux sur un même diamètre du globe terrestre, est éminemment propre à nous faire concevoir la grandeur et la puissance de Tattraction. Ainsi, en ce mo« ment, par exemple, la pleine Lune attire les eaux de ce côté-ci du globe et la mer entière est soulevée vers le ciel par la puissance d'une main invisible. Mais ce n'est pas seulement la mer qui est soulevée, c'est la Terre entière, à ce point qu'en ce moment mÔQie, de l'autre côté du globe, TOcéan reste au delà de ce déplacement de la Terre vers la Lune et produit

précisément chez nos antipodes une marée symétrique de celle-ci. Le Soleil ajoute son influence. L'équilibre est d'une telle délicatesse que les nuances les plus légères en modifient l'harmonie. Loin d'être pesante et grossière, la création est pour ainsi dire immatérielle.

Aux époques de mascaret, c'est-à-dire à chaque marée de pleine Lune et de nouvelle Lune, mais surtout aux jours de grandes marées d'équinoxe, le fait si bizarre et si paradoxal de la rétrogradation de la Seine impétueusement poursuivie par les eaux de la mer qui la forcent à remonter son cours est l'un des plus curieux spectacles qui se puissent voir. Ce grand et émouvant spectacle n'a qu'un tort :

c'est d'être aux portes de Paris. C'est si près, que personne ne va le voir et qu'il n'y a pas un Français sur mille qui l'ait contemplé. Si c'était en Suisse, en Italie, sur le Rhin ou sur le Danube, tout le monde y courrait.

LE MASCARET I8t

Spectacle merveilleux, en effet, surtout pour celui qui sait le comprendre. Dans le silence de la nuit, sous la rosée lumineuse du clair de Lune, on entend d'abord, on perçoit un vague murmure, comme un frisson dans l'atmosphère, comme un frémissement dans le feuillage. En cherchant à le définir, on croit distinguer des froissements de vagues, cette sorte de bruit sinistre précurseur des inondations. Pourtant la Seine coule tranquillement à nos pieds, calme, paisible, silencieuse. Le bruit grandit, et là-bas, sachant que la mer va arriver, nous commençons à reconnaître des crêtes de vagues. Oui, les voici qui s'avancent! Cavales à la blanche crinière, éclairées par l'astre des nuits, elles sautent là-bas, au loin, bondissent et disparaissent. Les voici qui approchent... Le bruit grandit, devient tumulte. Une muraille liquide, haute, houleuse» agitée.

arrive avec la vitesse d'un cheval au galop; déjà une partie des flots a bondi sur la rive opposée, paraissant jeter toute la barre aquatique sur les campagnes riveraines; mais elle s'est reformée, la muraille liquide; elle occupe la largeur entière du fleuve et semble précédée par un long sillon noir. Quel torrent! Quelle avalanche! C'est la mer ! C'est la mer! La Seine a fui, disparu; la mer est arrivée avec un niveau supérieur à elle de plusieurs mètres, et maintenant à nos pieds s'agitent les vagues immenses et courroucées.

Elle a passé comme un torrent, bondissant toujours en avant, et, sans arrêt, elle continue son cours, poursuivant les eaux du fleuve comme un escadron de cavalerie poursuit les fuyards.

Étrange et grandiose dans le silence de la nuit, sous la froide clarté de la Lune qui semble se désintéresser des effets qu'elle produit elle-même, le mascaret est, à la lumière du jour, moins mystérieux, mais plus vivant.

On en saisit mieux les multiples détails, et

les gracieux paysages qui l'encadrenl mettent en lumière tout son mouvement et toute sa beauté. Le rouleau d'eau jaillissante semble tourner en avançant à travers le fleuve, comme un serpent gigantesque, et derrière lui arrivent les vagues avant-courrières de la grande nappe de marée. Tous les obstacles placés sur sa marche l'exaspèrent et augmentent son élan. Il bondit sur les rochers de la rive, les quais et les digues, et s'élance aveuglément vers un but qu'il ignore. Malheur à la barque qui s'aventure à traverser le fleuve à cette heure! Plus d'un voyageur a payé de sa vie l'imprudence d'un instant. Personne n'a oublié la fin si tragique de la fille de Victor Hugo, de son jeune mari, Charles Vacquerie, qui voulut mourir avec elle, du marin et de l'enfant qui conduisaient la barque.

(MUequier, 4 septembre 1843.)

Le mascaret a tant bouleversé le lit du fleuve, les courants changent si souvent en cette région, que nul ne peut s'y fier. Celle grèxe e.ichantereise, purfumée tour à tour

par les brises du rivage et de la mer, s'est mille fois couverte d'épaves et de cadavres. Les naufrages y sont plus nombreux que sur les rives de la mer voisine. Que de souvenirs endormis dans le cimetière de Yillequier!

Mais le -flot passe devant nous avec une vitesse terrifiante. Ea un instant le fleuve a fait place à la mer. Le contemplateur reste stupéfait de la transformation soudaine qui vient de s'accomplir sous ses yeux et du tumulte des eaux profondes; il se souvient de l'impression si juste du berger de Virgile :

Stabat, et ingénie motu stupefactus aquarum !

Ce grandiose phénomène est produit par la marée qui arrive du large dans Tembouchure de la Seine, dont le fond va en s'élevant graduellement et dont les rives vont en se resserrant. En vertu d'une loi mécanique bien connue, les ondes se propagent d'autant plus vite que Teau est plus profonde. Les premières

vagues de marée arrivant dans une eau moins profonde , sont ralenties ; celles qui viennent derrière elles les poussent, les dominent, les dépassent, et ainsi de suite *. La Seine immense coulait tranquillement; mais insensiblement rOcéan la refoule, opposant son courant au sien. Elle lutte, résiste, parait s'étonner, combat, fait des concessions, glisse le long des rivages et des plages, cherche à s'échapper; mais, sourd, TOcéan se fait mur et avance. Confiante en sa destinée, elle hésite longtemps encore et change son cours. Elle semble s'interroger. « Ne sommes-nous pas dominés parfois par des lois inconnues, par des forces supérieures?... Pourtant les fleuves ne remontent pas vers leur source. Sa destinée, sa fin, n'est-elle pas de descendre toujours, de marier ses ondes aux flots de l'Océan, de se fondre et de mourir en lui? Pourquoi

* Le volume moyen d*eau de mer refoulé par marée est d'en« tiron trente millions de mètres cubes ; le volume moyen des eaux douces descendantes est de vingt millions de mètres cubcs. La différence entre ces deux volumes s'accrott avec l'intensité des marées.

donc la repousse-t-il aujourd'hui? Nou, ce n'est pas possible : ce n'est qu'un orage. »

Mais à l'embouchure la mer s'est fermée ; un mur dense, lourd, impénétrable s*est mis à marcher, poussé par la marée. Il marche, il s'élève, et toutes les eaux du fleuve réunies n'arriveront pas à passer par-dessus. Â mesure qu'il avance en remontant, il acquiert plus de force et plus d'énergie. La marée augmente encore. Le flot s'épaissit, se soulève , s'irrite des dernières résistances de la Seine, qui descend toujours. Alors, il semble qu'importé par une implacable fureur, l'Océan saisisse la rivière tout entière, la repousse avec violence et la force, sans trêve ni merci, à reculer vers sa source à la vitesse de vingtci nj kilomètres à l'heure et sur une longueur de cinquante kilomètres! Deux heures plus tard, elle revient, fidèle, calme, oublieuse du passé, s'abandonner à l'abtme immense. Mais à chaque marée , deux fois par jour, le même phénomène se reproduit. Aux jours de faible marée, il est peu sensible. Aux jours de gran-

des marées, il se présente tel que nous venons de le décrire. Lorsqu'il est contrarié par le vent, il est plus formidable encore.

La Seine devenue mer était encore houleuse et agitée, lorsque les douze coups de l'heure de minuit s'envolèrent du clocher de la vieille église. Nous avions suivi le rivage au loin, en causant de cette mystérieuse at« traction lunaire qui agit ainsi sur notre monde, et de l'harmonie générale des mouvements célestes qui régit la grande œuvre de l'univers. Qui sait, pensions-nous, si, en dehors des bruits d'ici-bas, la gravitation rapide de toutes les sphères dans l'espace ne produit pas une sorte de mélodie simple et grandiose aux modulations variées! Ce tumultueux bouleversement du fleuve dont nous venions d'être témoins, est lui-même un produit de

iOi LE MASCARET

riiarmonie, une complication d'ondes, el sa cause originaire n'est autre que l'attraction elle-même, car c'est elle qui fait descendre Teau des fleuves, comme c*est elle qui fait monter les marées. Singulière antinomie!...

Et nous nous demandâmes si, dans Thumanité comme dans la nart;ure, dans le cours de la vie comme dans l'océan des âges, tous les actes n'auraient pas pour origine, en dernière analyse, une loi suprême : i/attractton.

▲n MONT-SAINT-MIGHXZ.

Au Xont-Salnt-lficlial

Celui qui douterait encore de rinfluence attractive de la Lune sur la Terre, celui qui ii*aurait pas encore assisté aux mouvements grandioses de la mer, obéissant avec docilité aux lois directrices de l'univers, celui-là n'aura jamais sous les yeux de spectacle plus éloquent, plus imposant, plus magnifique, que l'envahissement de la baie du Mont- Saint-Michel, le jour d'une grande marée d'équinoxe. Nulle part la leçon de la nature n'est mieux donnée; nulle part l'expérience de physique n'est faite sur une plus vaste échelle. Imaginez-vous cette lie merveilleuse isolée au milieu d'une plaine de sable, si

étendue qu'elle semble sans bornes. A perte de vue, du côté de la terre comme du côté de la mer, les sables succèdent aux sables, les grèves perpétuent les grèves; pas une oasis, pas une ferme, pas une campagne ne viennent tempérer, par une fleur ou par un sourire, le sévère et silencieux désert qui nous environne.

Assis sur les rochers dorés par le soleil couchant ou debout sur les remparts de Tantique forteresse, voyageurs, pèlerins, contemplateurs, artistes, disséminés par groupes, attendent Tarrivéé de la mer. On la distingue - aii loin, vers Thorizon du Nord et on en retrouve les récents vestiges dans les lacs que les dernières eaux descendantes ont laissé sur les grèves ravagées. Il y a seulement dix heures, toute cette plaine immense était inondée sous les flots mugissants d'une mer en courroux. En ce moment, la marée basse la laisse à découvert et les pêcheurs ou les curieux peuvent la traverser à pied, en tous sens.

Ce matin, la haute mer est arrivée à sept heures. Comme la lune retarde de trois quarts d*heure par jour sur le soleil, c'est à sept heures vingt-trois minutes que la mer atteindra sa plus grande hauteur. Il semble que Tintervalle de douze heures vingt-trois minutes qui sépare deux pleines mers devrait se partager également entre le mouvement de hausse et le mouvement de baisse, et que la basse mer aurait dû avoir lieu aujourd'hui vers une heure douze minutes. Or il n'en est rien. A deux heures, à trois heures, la mer baissait toujours. Il est quatre heures, et elle ne monte pas encore.

A cinq heures, elle ne monte pas davantage, et la rivière du Couesnon, qui de temps immémorial sépare la Normandie de la Bretagne, continue tranquillement son cours vers la mer encore lointaine.

900 LES GHÂ.NDES MAREES

Cependant, un bruit sourd se fait entendre au large. C'est d'abord comme un simple bruissement de feuillage, léger, intermittent, ondulant avec la brise. En prêtant mieux Toreille, on remarque qu'il est permanent, et . Ton pressent en lui le signal précurseur de l'inondation. Malheur au pêcheur, malheur au . touriste qui resterait confiant sur l'un de ces . Ilots de sable déjà séchés par le soleil l Plus d'un aussi a payé de sa vie Timprudence de se laisser surprendre par la mer envahissante !

Le flot arrive. Le bruit de la mer, plus intense, plus fort, plus général, laisse percevoir le froissement des flots entre eux, l'entrechoquement des vagues. A Thorizon, dans la direction du nord, on dislingue une ligne blanche qui semble rouler comme un serpent Cette ligne blanche se divise, se coupe, se rejoint, se resserre, se divise encore. En voici une autre à TOuest qui semble se rapprocher de nous. En voici une autre à TEst qui semble s'éloigner. Mais quel bruit et quelle ampleur l Où regarder? Où fuir, si nous étions là? La

AU MONT-SAINT-MlCriEL 201

barre aquatique arrive comme un mur liquide, ondulant mais formidable. Tout TOcean est derrière cette muraille, et c*est lui qui la pousse. Ah! nous distinguons maintenant la forme du phénomène^ parce que nous domi^ nons jusqu'au loin la vaste plaine liquide. Ce n'est pas une ligne blanche, ce n'est pas une muraille, ce n'est pas un torrent, c'est une nappe, une nappe d*eau immense, miroitante, . qui coule comme un lac de mercure, calme, tranquille, douce, mais forte, puissante, irrésistible.

liO vent soufflait de terre, ce matin, un vent du Sud-Ouest, violent, mobile, capricieux, plein décolères; il semblait vouloir lutter avec le flot, retarder sa marche, empêcher sa do- .mination. Quoi de plus léger, de plus subtil, de plus insaisissable, de plus invisible que le vent I Quoi de plus doux, de plus ondoyant,

de plus mobile, de plus fugitif que Tonde? Eh bien! ni le feu, ni la poudre, ni le fer, ni l'airain, ni le volcan, ni le tonnerre n'arriveraient dans tous leurs efforts réunis au résultat produit par cette simple rivalité du vent contre la marée. Soulevés par la tempête, excités par les obstacles, les flots se sont élancés du large, les uns par dessus les autres, les uns contre les autres, furieux, éperdus, comme fous de colère, bondissant sur les rochers, revenant sur eux-mêmes, se précipitant sur les remparts, les bastions, les tours, et le Mont- Saint-Michel tout entier fut enveloppé par Touragan maritime. Aucune barque ne put tenir la mer. Non loin de là, sous les remparts de Saint-Malo, un bateau de pêche qui n'avait pu revenir à temps fut jeté sur les récifs où dort Chateaubriand, et les deux matelots qui le montaient furent noyés dans la tempête.

Ce soir, une légère brise glisse coquette-

' ment à travers Tatmosphère transparente, et

la mer calmée s'avance comme une nappe de

mercure réfléchissant la douce lumière des cieux, moirée de rose et de pourpre, bordée d'argent. Mais le flot n'en a pas moins de puissance. Il fait remonter vers sa source le Couesnon, qui descendait tranquillement la pente des grèves. Il avance de toutes parts et inexorablement. La baie de sable, tout à rheure découverte, ne mesure pas moins de 250 kilomètres carrés. Le flot avance avec la rapidité d'un cheval au galop. Il est six heures, et le soleil se couche dans un rayonnement de gloire empourprée. Dans une heure, la mer aura atteint le fond de la baie. A huit heures, le vaste désert sera recouvert d'une couche d'eau de dix mètres d'épaisseuri

Progressivement, la première nappe avance, sûre de sa force, ici refoulant les eaux du fleuve, plus loin s*étendant comme une tache d'huile sur toutes les dépressions de la plage. Elle n'a pas plus d'un pied d'épaisseur. En voici une seconde, qui s'étend sur la première, la pousse, la domine, interdisant toute hésitation, tout oubli, tout retard dans To-

béissance aux lois de la nature. En voici une troisième qui n'avance pas moins vite et ne recule plus. Elles s'étendent les unes sur les autres, poussant de toutes parts la rive mo* bile le long des grèves envahies, se fondant ensuite en ondes et en vagues, et bientôt (en moins d'une heure) la mer houleuse se répand sur rimmense baie, entourant entièrement rile merveilleuse qui semble un palais de

, granit sculpté par un Titan, dominant l'espace à plus de cent cinquante mètres au-dessus du niveau des flots, .

Ce phénomène diffère essentiellement de celui du mascaret, qui, d'autre part est lui^ mèo^e si fantastique , lorsqu'on l'observe aux jours de grandes marées d'équinoxe à Caudebcc et à Villequier. Ici, le fleuve de la Seine, qui remonte avec impétuosité vers sa source, fait songer à une immense armée de chevaux blancs arrivant en lignes serrées, la crinière au vent , et se précipitant avec violence en renversant tout sur leur passage. Au Mont-

, Saint-Michel, au contraire, l'envahissement de

la mer opéré sur une vaste échelle est moins bruyant, moins brusque, moins frappant, moins formidable; mais, tout eu étant plus calme, il est réellement plus fort, plus immense, plus inexorable et nous donne Timpression d'une puissance plus prodigieuse encore *.

L'Ile granitique du Mont - Saint - Michel , couronnée par la splendide, la merveilleuse abbaye que tout le monde connaît, est unique sur notre planète, et, par sa situation au milieu de l'immense baie qu'elle domine , offre au spectateur, à Tartiste, au naturaliste, au savant, au poète, une curiosité à la fois natu-

* Les grèTes du Mont-Saint Michel n'occupent pas moins de 25 300 hectares, qui, découverts à basse mer, sont submergés aux graudes marées sur une épaisseur de 14, 12, 10, 8, 6 mètres d*eau, suivant les points, soit de 10 mètres en moyenne, c'est-à-dire de deux milliards cinq cent trente millions de mètres ctibes d'eau! Touic une mer!

âoé Les ôraKdës MARE^d

relie et historique sans seconde. Depuis bien d,es siècles déjà, elle fait Tadmiralion de tous ceux qui Font contemplée. Mais elle a désormais assez vécu pour la valeur intellectuelle moyenne de l'humanité terrestre, et en particulier pour le sentiment esthétique des Français du XIX* siècle. On vient de déclarer inutile la baie du Mont-Saint-Michel. Le gouvernement vient — de laisser faire? non pas — de construire lui-même une belle digue qui désormais réunit l'ile à la terre ferme , empêche les grandes marées de se croiser en avant du Mont et d'environner comme autrefois les remparts de l'antique cité féodale.

L'ile .est devenue presqu'île. La digue pai t du rivage de Pontorson-Moidray et aboutit aux remparts même. Une autre digue est commencée dans la direction d'Avranches. On espère conquérir sur la mer quelques centaines d'hectares de terrains que l'on pourra ensuite livrera la culture, et si l'on réussit, le XX' siècle , qui approche à grands pas, aura rinsigne honneur de voir disparaître l'ile du

Mont-Saint- Michel envahie au Sud-Est par des. pâturages de prés salés, des champs de diverses couleurs, et peut-être même par de fi:uctueuse3 usines et de belles maisons de campagne. On va certainement démolir les remparts pour faire place à une gare, et exproprier les vieilles' maisons de la rue trop, étroitei des antiques chevaliers pour construire un boulevard à Tinstar des avenues géomé-' triques de New- York. Quand on songe, en effet, que cette vieillerie du Mont-Saint-Michel ne sert à rien et qu'il y a tant de terrain perdu tout autour, on comprend que « ça ne peut pas durer », et qu'il est grand temps de mettre cette valeur négative en actions de banque çt de partager ces sables mouvants en lots bien achalandés...

Ah! que la prochaine marée serait donc divinement inspirée de balayer, d'un seul coup, cette digue des ponts et chaussées avec les millions que nos députés ont aveuglément votés pour sa construction. Lune brillante et pure, qui sur la plaine argentée coupée par la

ligne noire fais glisser tes rayons enchanteurs, daigne ressentir Toatrage des hommes qui ne comprennent ni le ciel ni la terre, et par un phénomène d'attraction dont la patrie du bon goût te sera éternellement reconnaissante »

concentre tes efforts, tends, ô Diane, ton arc vers cette plage au doux miroir, lance tes flèches rapides sur les défenseurs du pont-auxànes, et doucement, mystérieusement, divinement, couche les ingénieurs dans les flots amers, gonfle les vagues, amoncelle les flots, appelle le Zéphiros; soufflez, renversez la digue impie, et répandez autour de la montagne céleste ce magique miroir dans lequel se reflète Tun des plus grandioses spectacles de la nature et l'un des plus hardis chefs-d'œuvre de l'humanité *.

Mont-Saint-Michel, grande roaréo de septembre i£82.

* Au moment où nous mettons ce volume sous presse, nous apprenons que le ministre de l'instruction publique et des beauxarts \ient enfin d'obtenir la démolition de la digue au contact des remparts. Elle sera légèremei.t détournée. C'est un commencement de réparation k Terreur commise.

Naguère encore, elle errait comme un rêva dans la nuit noire et glacée des vastes cieuxi Invisible, même pour Tœil géant des puissants télescopes, sans lumière et sans consistance, elle était comparable à une boule de vent gravitant dans le vide de Téther. Mais lorsqu'elle arriva à une centaine de millions de lieues de notre ardent Soleil, elle sentit à travers son être comme un frisson électrique qui réveilla, la pénétra, l'enflamma d'une ardeur inattendue, l'illumina de lueurs phosphorescentes. L'aiguille aimantée enfermée dans la boussole palpite, tressaille, s'afl'ole,

* La grande comète de I83f.

perd Je nord, lorsque — à trente-sept millions de lieues d'ici — le Soleil est sous le coup de ces violents orages magnétiques qui le parsèment de taches énormes ou projettent autour de lui des flammes de cent mille lieues de hauteur. Plus sensible et plus excitable encore, la Comète se met elle-même en feu, lorsqu'elle est subjuguée par Taltraction pénétrante de Tastre du jour! Se laissant glisser avec délices sur la parabole qui la rapproche du foyer bien-aimé, elle s'envole vers lui, l'astre trop lointain, avec une ardeur croissante, dévorant l'espace, doublant, décuplant, centuplant de volume ; et bientôt, enveloppée elle-même de gloire et de lumière, transfigurée d'éclat et de splendeur, elle se jette à corps perdu dans les flammes du divin Apollon, qui, parfois, effleure de ses foudres l'imprudente libellule céleste, mais toujours la renvoie, sans la brûler, visiter de nouveaux cieux dans son vol mystérieux et infatigable.

L'immense Comète qui plane tous les ma-> tins au-dessus de nos tèles , précédant le lever du soleil comme un météore avantcoureur, restera inscrite dans les annales de la science comme Tune des plus brillantes et des plus grandioses qui aient jamais apparu devant les yeux étonnés des mortels. En vérité, si nous ne connaissions aujourd'hui la nature de ces apparitions, si nous ne saviens qu'elles ne viennent pas déranger Tordre des mouvements célestes et qu'elles ne sont pas associées directement aux affai* res de notre humanité sublunaire , l'aspect inattendu et fantastique de cette oblique colonne de lumière qui se lève lentement à l'Orient et semble, comme un bras mystérieux, menacer la Terre en se dressant silencieusement dans le ciel étoile, un tel aspect, dîs-je, serait bien fait pour consterner les

ti4 LA COMETE

âmes timides, ignorantes de la réalité, et pour les pénétrer d*une impression d'étonnement et de terreur.

La Comète actuelle est si étendue qu'elle met plus d'une heure à se lever tout entière, quoiqu'elle ne soit pas perpendiculaire, mais oblique à Thorizon. Elle est si large, surtout à son lever, qu'elle couvrirait entièrement la ligne des Trois Rois du quadrilatère d'Orion. Elle est si lumineuse que, lorsque son noyau se lève à Thorizon obscur, on croit assister à un lointain incendie, dont la colonne de fumée éclairée serait chassée par un vent du Nord-Est. Il est difiBcile, en la contemplant, de s'affranchir de l'idée que de tels astres doivent jouer un rôle important, quoique mystérieux encore, dans la constitution de l'Univers.

Elle a été visible à l'œil nu pendant trois jours en plein midi à côté du Soleil, déflant l'éblouissante splendeur de l'astre du jour!

Ce laboratoire céleste devait être alors le siège de conflagrations électriques et calori-

fiques auprès desquelles nos réactions chi-* miques les plus puissantes, nos explosions de poudre ou de dynamite, nos canons, nos tonnerres, nos tremMements de terre et nos volcans ne sont que de doux sourires d*enfants au berceau.

Mais essayons de tracer, d'après Tensemble des documents reçus, Thistoire de cette appa-: rition singulière.

La première notification que nous en avons reçue nous a été adressée par la Société scien-» tifique Flammarion de Jaën (Andalousie), le 18 septembre, à huit heures du matin. Depuis la veille^ qui était un dimanche, les habitants de Jaën, de Reus, de Linarès, se rendant à la messe, avaient été frappés par l'apparition d'une comète visible à côté du Soleil. Il en avait été de même à Nice.

■ Cette comète était si brillante , qu'elle éclatait à tous les yeux, en plein midi, et à trois degrés seulement du Soleil (ou six fois la largeur de son disque). C'est là un fait auquel nos dieux classiques se refusaient à

oroire, quoique Thistoire eu possède plusieurs exemples. Mais ces exemples sont rares. Nous ne connaissons que dix comètes qui aient été vues pendant le Jour par des observateurs (ligqes de foi. Ces astres mémorables sont :

la comète de Tan 43 avant Jésus-Cbrist, prise par les Romains pour Tàme de César, tombé peu de temps auparavant sous les poignards de Brutus et de Cassius; celle du siège de Jérusalem, en Tan 70; les deux comètes de r^n 1402 ; celles des années 1532, 1577, 1618 et 1744, et celle do 1843, qui est passée si près du Soleil, qu'elle a traversé ses flammes supérieures avec la vitesse incojicevable de cinq cent cinquante mille mètres par seconde I La 28 février 1843, son apparition soudaine près du Soleil avait stupéfié tous les observateurs, comme celle-ci vient de le faire ces jours derniers. La comète actuelle est la dixième.

Nous avons su depuis qu'elle a été vue dès le l^' septembre par des navires au golfe de Guinée et dans les parages des îles Auckland , dès le 8 à robscrvatoire de Melbourne (Aus-

tralie), et le 9 à Tobservatoire du Cap de Bonne-Espérance. Les astronomes l'ont observée jusqu'au 6 avril 1883, c'est-à-dire pendant plus de six mois* ' Elle est arrivée sur le Soleil par l'ouest it s'en est retournée également par l'ouest, après avoir fait le tour de Fastre radieux. Le 17. septembre, à 3 heures 46 minutes, on ta vue arriver en contact avec le Soleil (M. Finlay, au cap de Bonne-Espérance). Elle est passée devant le Soleil relativement h nous ; puis, contournant le foyer de notre systèn^e, le touchant presque à son hémisphère oriental, elle s'est échappée rapidement de ses flammes pour s'enfuir dans les profondeurs deTespace. La comète est descendue de l'espace situé au delà du Soleil ; dans la première partie de sa courbe, elle marchait en s'approchant à la fois du Soleil et de nous; dans la seconde partie, elle s'éloigne à la fois de cet astre et de nous. Dès le 18, le déplacement des raies de son spectre vers le rouge indiquait que la comète s'éloignait de la Terre avec une grande vitesse.

Le plus étrange est qu'elle a dû frôler véritablement le corps même du Soleil au passage. Elle ne Ta pas touché, car elle y serait restée; mais elle a traversé l'atmosphère gazeuse dont ce globe colossal est environné, renou^ vêlant Tévénemenl des comètes de 1843 et 1880. Son atmosphère s'est mêlée à celle du foyer central de notre système; mais son noyau est néanmoins sorti sain et sauf de la fournaise, qu'il a traversée avec la vitesse fantastique de 480 000 mètres par secondel . La chaleur qu'elle a dû subir est tout simplement terriQante, inimaginable. La fonte en fusion serait un bloc de glace dans le sein do la comète !

Notre ardente voyageuse a fait le tour de lu moitié du globe solaire, — n'oublions pas que ce globe mesure plus d'un million de lieues de circonférence, en deux heures^le 17 septembre.

Dans la seule journée du 17 (du 17, quatre heures du matin, au 18 même heure), le noyau de la comète n'a pas parcouru moins de cinq millions de lieues ;

LA GOMETR 219

Le 18, sa vitesse était de 2 200 000 lieues par jour.

Le 19, cette vitesse était de 2 000 000 ;

Le 20, de 1900000;

Le2î, de 1430 000;

Le 4 octobre elle était encore de 1 060 000 lieues par jour;

Le 15, la comète, déjà éloignée à une distance du Soleil égale à celle de la Terre (37 millions de lieues), volait encore en raison de 909 000 lieues par jour.

La tète de la comète mesurait 860 000 kilomètres de diamètre, ou 215 000 lieues. Le noyau proprement dit avait un diamètre de 10 770 kilomètres. Quant à la queue, elle s'étendait sur une longueur de plus de vingtcinq millions de lieues !

De jour en jour elle s'éloigna du foyer central, diminuant de lumière et de grandeur. Le 6 avril, à la date de la dernière observation, elle n'était plus qu'une pâle nébulosité presque imperceptible môme dans les plus puissants télescopes. Sa distance au Soleil était

îiO LA COMÈTE

déjà de 140 millions de lieues. Elle poursuivit son cours jusqu'au delà de Torbite de Neptune, jusque dans les inaccessibles proFondcurs de l'espace *.

Le passage d'une comète dans les flammes du Soleil n*est pas sans précédent. Naguère encore, le 28 janvier 1880, à onze du matin, la grande comète australe de cette année-là s*est précipitée sur le Soleil avec une ardeur prodigieuse : elle a traversée Tatmosphère solaire, les protubérances hydrogénées, la couronne et les gloires qui enveloppent à d'immenses distances le flambeau du jour (de surface à surface il n'y a eu que quarante

* Cette comète est arrivt^c inopinément, car elle n'appartient pas b la classe des comètes périodiques connues, et Ton ne sait pas quand elle reviendra, ni même si elle reviendra jamais. Cependant on a prétendu que nous Tavions annoncée. On peut voir, en effet, dans les journaux do juillet et d*aoûl 188Î, l'annonce que, « d*après les calculs de Flammarion, une

mille lieues) avec une vitesse de cinq cent mille mètres par seconde! Déjà, le 27 février 1843, une comète aussi étonnante — c^est peut-être la même — avait fait en deux heures le tour de la moitié du Soleil et était passée à treize mille lieues (de surface à surface) dans un bond de cinq cent cinquante mille mètres par seconde! pénétrant davantage encore à travers l'atmosphère flamboyante, subissant une intensité de chaleur inimaginable (au moins trente mille fois supérieure à celle que nous recevons nous-mêmes du soleil tropical), et, sans un instant de ralentissement, se dégageant saine et sauve et s'envo-

granJe comèto doit arriver aa mois de septembre prochain rencontrer la Terre, et produire des phénomènes aussi dangereux qu*inattendus. « Dans l'Amérique du Sud et à l'tle de la Réunion la prédiction avait même jeté l'alarme parmi un grand nombre d'esprits, et l'on s'attendait à quelque cataclysme. Dès qu'on nous eût fait part de cet émoi, nous nous empressâmes de déclarer qu'il était sans fondement, et que les astronomes n'attendaient aucune comète pour le mois de septembre. Le hasard est paifois bien étrange I A peine notre démenti était-il arrivé que la comète fit son apparition, et depuis, malgré toutes nos dénégations, on a persisté k nous attribuer la prt^iciion de cette voyageuse dtbérée.

tn LA COMÈTE

lant dans l'espace, avec une queue de quatrevingt millions de lieues de longueur?

Pareil fait était déjà arrivé à la fameuse comète de 1680, observée par Newlon.

Or, le foyer solaire lance autour de lui des explosions d'hydrogène incandescent jusqu'à quatre-vingt mille et cent mille lieues de hauteur; ces comètes ont traversé ces flammes sans s'y brûler et sans être arrêtées ni par l'atmosphère incendiée, ni par l'effroyable attraction de cette masse solaire, qui pèse trois cent vingt-quatre mille fois plus que la Terre, et est un million deux cent soixantedix-neuf mille fois plus volumineuse. La chaleur à laquelle ces comètes ont dû être sou»

mises dépasse toute conception.

Vu de la comète de 1880, le Soleil soustendait un angle de quatre-vingt huit degrés, et présentait par conséquent un diamètre cent soixante-cinq fois plus grand que celui qu'il nous présente : il devait briller dans le ciel de la comète comme un disque immense, dont le bord inférieur était encore à Thori-

zon, lorsque le bord supérieur était déjà près du zénith. Quatre jours après son passage, le 1*' février, l'ardente voyageuse paraissait en vue de la Terre, étonnant les astronomes de TAustralie par Timmense jet de lumière qu'elle déployait à travers les constellations. — La comète de 1843 a été vue le lendemain môme de son passage au périhélie, le 28 février, en plein jour, visible à l'œil nu à côté du Soleil. — Celle-ci a été également visible à l'œil nu, à côté du Soleil, le jour et le lendemain de son passage au périhélie, comme nous l'avons vu plus haut.

Ah! cette vie vagabonde n'est pas sans périls. Plus d'une en est morte.

Par exemple, la fameuse comète de Biéla.

Découverte le 27 février 1826 par Biéla, et dix jours après, indépendamment, par Gam-

barl, qui en calcula les éléments, elle revint six ans neuf mois plus tard, Adèle au rendezvous assigné par le calcul, et il en fut de même en 1845.

On la suivait tranquillement au télescopé, depuis le 25 novembre 1845, et tout marchait à la satisfaction générale, quand, spectacle inattendu, le 13 janvier 1846, Tastre chevelu se fendit en deux sur toute sa longueur, et Ton vit dès lors voyager, Tune à côté de Fautre, doux sœurs jumelles, deux comètes complètes, chacune ayant son noyau et sa queue.

Puis elles se séparèrent lentement. Le 10 février, il y avait déjà soixante mille lieues de distance entre les deux. Elles ne semblaient toutefois se quitter qu'à regret, et pendant plusieurs jours on crut apercevoir une sorte de pont jeté de Tune à l'autre.

Bientôt le ponl disparut, et l'une des deux perdit sa queue, en diminuant, du reste, assez rapidement d'éclat. Le couple cométaire s'enfonça insensiblement dans la nuit infinie.

Qu'allaient*elles devenir? Les astronomes

les suivirent par la pensée, avec inquiétude, pendant la période de leur invisibilité, calculant avec plus de soin encore les perturbations qui pourraient être exercées de loin sur leur marche par les perfides barons des célestes domaines et surtout par le puissant Jupiter. C'est avec satisfaction qu'on les vit reparaître toutes deux six ans neuf mois plus tard, en 1852. Les deux sœurs étaient alors séparées par une distance de cinq cent mille lieues.

Depuis, elles sont perdues. Elles devaient revenir en 1859, 1866, 1872 et 1879, et personne n*a jamais rien vu. Je me trompe, le 27 novembre 1872 il nous est tombé du ciel une pluie, une véritable averse^ d'éîoiles filaur tes : on a évalué le nombre à cent soixante mille ! Elles tombèrent à gros flocons, lignes de feu silencieuses, pendant la nuit entière. Je me trouvais à Rome, et l'événement y fit tant de bruit que le pape Pie IX lui-même s'en préoccupa assez vivement. Gomme j'allais le voir le surlendemain, les premières paroles

qu'il m'adressa furent celles-ci : « Eh bien ! vous avez vu la pluie de Danaé ? » J'avais admiré, quelques jours auparavant, à Rome même, de fort gracieuses Danaés peintes par les grands maitres de TÉcole italienne, dans un costume qui ne laissait rien à désirer, et je m'étonnais d'abord de la question..., mais il s'agissait de la pluie d'étoiles sur le Jupiter du Quirinal, sur c Victor-Emmanuel, l'usurpateur. »

Chacun sait, depuis les beaux travaux de l'astronome Schiaparelli, de Milan, que les étoiles filantes, groupées en essaims, suivent dans Tespace des orbites elliptiques associées à celles des comètes. Il n'est pas douteux que la Terre n*ait traversé ce jour-là, comme un boulet une nuée de mouches, un vaste essaim d'étoiles filantes appartenant à la comète désagrégée, d'autant mieux que le plan de cette comète coupe précisément celui de l'orbite terrestre au point où notre planète passe à cette date. Les étoiles filantes pieu valent d'Andromède. PcraKiadc que, juste à Topposé

du Ciel on pourrait trouver quelque débris de la comète, un astronome allemand, Klinkerfues, envoya de l'autre côté du globe, à Madras, celte dépèche incompréhensible pour les télégraphistes : Biéla touché Terre; cherchez près thêta Centaure. Immédiatement, l'astronome de Madras, Pogson, braqua son télescope vers la zone indiquée, et il y trouva effectivement une p&le nébulosité d'aspect cométaire; mais le mauvais temps qui arriva dans la nuit même et qui dura plusieurs jours empêcha de la suivre, et on ne Ta plus retrouvée.

Le fail du partage d*une comète en plusieurs parties avait déjà été observé en 1664, 1661, 1652, 1618 et en Tan 371 avant notre ère; mais les astronomes n'y croyaient pas.

Quel mystère que la constitution de ces astres étranges ! Pâles nébulosités, elles n'ont aucune masse sensible, aucune densité appréciable, el elles ressemblent plutôt & des spectres qu'à des êtres réels. Analysées au spectroscope, elles montrent trois bandes brillantes qui correspondent à celles des hy-.-

drocarbures, et déDOtent la présence du carbone^ de V hydrogène et de V azote à Tétat d'incandescence. Plusieurs noyaux cométaires ont paru constitués de corpuscules solides immergés au centre de la nébulosité qui forme la tète.

On s'est souvent demandé ce qui arriveinit si une telle comète, dont le volume est si considérable, rencontrait notre planète par rentre-croisement de leur cours céleste dans l'espace.

Sans doute, il n'est pas impossible que celte occurence se présente et que la Terre puisse être pendant quelques heures plongée dans les vapeurs cométaires, dans lesquelles Tanalyse spectrale a constaté la présence dominante de rhydrogène et du carbone. Nul ne peut prévoir quelles seraient les conséquences physiologiques du mélange chimique de ces

vapeurs délétères et brûlantes avec Tatmosphère que nous avons rhabitude de respirer.

Une diminution dans les proportions de Foxygène déterminerait probablement dans l'esprit des humains une lourde stupeur : désormais les pensées, les actes, les gestes ne se produiraient plus que dans une sorte de lenteur valétudinaire et léthargique. Toute affaire cessante, les combinaisons éphémères de la politique qui passionnent nos fourmilières nationales, aussi bien que les combinaisons financières dont les fourmis les plus remuantes de notre planète se tourmentent avec un sérieux digne du rire des héros d'Homère : mouvements de hausse et de baisse ; combats politi jues plus ou moins sincères... tout s'arrêterait, figé dans le froid de la terreur, devant la Comète envahissante. Une diminution de Tazote, au contraire, un accroissement progressif dans la proportion de Toxygène, produirait tout d'abord une satisfaction joyeuse, une gaieté irrésistible, une expansion de tous les sentiments, bientôt

suivies d'une excitation nerveuse développée par la combustion plus rapide du sang dans les poumons et de la circulation dans les artères. Plus d'ennemis! plus de cruelles ! L'humanité entière palpiterait des battements d'un même cœur, battements accélérés, hélas!

jusqu'à l'heure où, les cerveaux eux-mêmes étant atteints dans leur profondeur par la combustion de l'oxygène , toutes les populations, transportées de vertige, ne tarderaient pas à se lancer dans une sarabande univer-* selle, à subir les derniers plaisirs d'une orgie aboutissant à l'épuisement final : dans un cas comme dans l'autre, le manteau flamboyant de la Comète serait devenu le suaire de l'humanité.

Vous trouvez la prophétie d'un fâcheux augure? J'avoue qu'elle est extrême, et je m'empresse d'ajouter que, selon toute probabilité, la rencontre de l'un de ces « astres de terreur », dont le seul aspect faisait trembler nos pères, n'aboutirait pas à ces désagréables conséquences. Les calculs s'accordent pour

montrer que les plus immenses comètes — quelques-unes ont atteint 400 et 500 000 lieues de diamètre : exemple, celle de 1811 , dont la queue s'étendait sur une longueur de quarante-quatre millions de lieues, — les calculs, dis-je, montrent qu'elles ne pèsent presque rien, n'ont qu'une très faible densité, et ne pourraient sans doute môme pénétrer à travers notre atmosphère. Cependant, il ne faut pas oublier qu'elles sont lancées avec une vitesse formidable, que leur température est fort élevée, puisque leurs éléments sont à Tëlat d'incandescence, et que plusieurs noyaux ont paru composés d'une agrégation de bolides et d'aérolithes immergés dans un gaz brûlant.

Si la rencontre n'était pas mortelle, elle ne serait probablement pas non plus tout a fait inoffensive.

Dans le cas où ce feu d'artifice d'un no\jveau genre n'atteindrait pas la vitalité terrestre et laisserait les spectateurs en état d'écrire l'histoire, la nature nous offrirait là une expérience rarissime et grandiose. Il y a si long-

S3i LA COMETE

temps que l'on attend une vraie rencontre de comète!

Malheureusement... une telle rencontre est tellement improbable — quoique possible — que nul observateur ne peut espérer voir cette belle expérience pendant sa vie. — A tout prendre, c'est regrettable.

Ab! si seulement la céleste voyageuse pou* vait nous raconter son histoire ! Si elle pouvait nous dire quelles régions célestes elle a visitées, quels abîmes elle a traversés, quels mondes elle a rencontrés, quelles humanitos Font déjà saluée au passage, quelles civilisa* tiens trônent sur les terres du ciel, quels gé* nies pensent, quels cœurs battent, quels joies et quels chagrins se succèdent en ces patries différentes de la nôtre! Si elle pouvait nous apprendre jusqu'où s'étend ce vaste univers, cet océan sans fond dont la terre n'est qu'une goutte, quelle diversité charme le regard de

Icsprit qui passe d'un univers à uu autre, et quelle infinie variété d'êtres a dû éclore dans les célestes campagnes!

Elle a vu des mondes naître et des mondes uiourir : ici des berceaux, là des tombes I Depuis le commencement de l'éternité , — qui n'a jamais commencé, — des soleils s'éteigneul et des genèses s'ouvrent au jour. Le jour viendra où notre soleil assombri n'emportera plus autour de lui dans l'immensité que des planètes obscures. La dernière famille humaine sera venue s'endormir sur le rivage glacé de la dernière mer équatoriale, et désormais la Terre roulera, « dans la nuit éternelle emportée sans retour », comme un sépulcre sans épitapbe : nulle pierre mortuaire ne sera fixée dans l'espace pour marquer la place où la pauvre planèle aura rendu le dernier soupir... et, de toutes nos pompeuses et retentissantes histoires, il ne restera pas un lambeau, pas un souvenir.

Peut-être une Comète des temps futurs, passant alors dans le voisinage de celte Terre

OÙ tant d'hommes auront vécu, emporterat-elle dans ses flancs, quelques ruines, quelques épaves de notre naufrage céleste , et irat-elle les transporter en d'autres sphères. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, tout ressuscite. La molécule d'acide carbonique qui s'exhale de la poitrine oppressée du moribond va fleurir dans la rose du parterre ; la molécule d'oxygène qui s'échappe du vieux chêne en ruines va s'incorporer dans la blonde tête de Tenfant qui vient de naître. La Terre est un astre , comme Vénus et Jupiter ; nous sommes tous citoyens du ciel sans le savoir : lorsque nous nous endormons sur la Terre, c'est pour nous réveiller dans les

étoiles.

Le rôle des comètes dans TUnivers est encore une énigme. Elles semblent faire exception dans l'harmonie générale des mouve-

ments célestes et traverser cette harmonie comme une fugue étrangère à la mélodie des chœurs. Voyagent-elles d'une étoile à l'autre, c'est-à-dire d'un soleil à l'autre, puisque chaque étoile est un soleil , — et circulent-elles de systèmes en systèmes? Quelques-unes, en traversant nos contrées planétaires, ont subi Tattraction du puissant Jupiter, de Saturne , d'Uranus, qui constamment leur tendent des pièges invisibles; elles ont été capturées, et sont désormais fixées dans notre monde solaire pour ne plus s'en échapper.

Toute comète qui s'est laissé une seule fois détourner de sa route par Tinfluence attractive d'une planète change absolument de destinée : c'en est fait de la voyageuse intersidérale; après avoir visité le Soleil, la petite nébuleuse devra revenir au point même où elle a subi l'indiscrète influence, et désormais elle gravitera suivant une courbe fermée, suivant une ellipse. Autrement, elle reste libre et peut courir indéfiniment le long des paraboles ou hyperboles ouvertes dans l'infini.

Il est probable qu'en général les comèlt-s qui nous visilent sont des nébulosités abandonnées au commencement du monde solaire, des restes extérieurs de la nébuleuse primitive dont le Soleil , la Terre et toutes les planètes sont des condensations. Insensiblement, le foyer central les attire ; elles viennent voltiger autour de lui comme des papillons autour d'une flamme. Un grand nombre peuvent descendre des autres systèmes et être rencontrées par notro république flottante dans notre translation vers la constellation d'Hercule.

Tout invite à penser qu'il existe çà et là, disséminées sur les plages célestes, flottantes sur les vagues éthéréos, quelques comètes disloquées, ruines deis naufrages de millions de mondes , épaves qu'un tourbillon remporte. Kepler pensait qu'il y a autant de comètes dans le ciel que de poissons dans l'Océan.

L'analyse de leur lumière montre en général — rapport assez inattendu — un spectre analogue à celui de la flamme de l'alcool. Autre coïncidence, plus profonde et plus impor-

tante : le fait de la présence du carbone , de Toxygène et de Tazote dans ces laboratoires du ciel, est d'autant plus remarquable, que la vie a précisément commencé sur notre planète par la combinaison chimique du carbone avec l'hydrogène, l'oxygène et Tazote, pour former les premières cellules albuminoîdes.

Ces mystérieuses exploratrices de l'inQiii seraient-elles destinées à recueillir les derniers soupirs des planètes défuntes et à semer la vie sur les mondes futurs?... ^

Mais arrêtons-nous : les ailes de ces blondes messagères nous emporteraient jusqu'aux étoiles — dont la plus proche plane à huit mille milliards de lieues d'ici. Le voyage serait un peu long : il Test déjà; revenons sur la Terre.

Les idées simples primitivement inspirées par la contemplation des spectacles de la nature ont été généralement modiSées, transformées, parfois complètement détruites, par Tanalyse scientifique des phénomènes. Mais bien souvent aussi la marche progressive des découvertes, modifiant à son tour les théories classiques, a ramené les esprits vers les opinions anciennes et a ressuscité ces idées en leur donnant un nouveau corps et une nouvelle vie. C'est ce qui arrive pour le Soleil.

Ce n'était plus guère . en effet , que dans la poésie et dans la musique que Ton entendait, en notre siècle, parler des flammes du Soleil. 11 y avait suus ce mol comme un parfum my-

thologique que les siècles avaient dû évaporer depuis longtemps. Depuis les travaux de William Herschel surtout, c'est-à-dire depuis la fin du siècle dernier, l'astre du jour semblait avoir perdu ses feux. On sait que, pour des raisons théologiques, William Herschel croyait le Soleil habitable et habité. Son globe, aussi massif que la Terre, était considéré par lui, par Wilson et par leurs contemporains, comme environné d'une atmosphère immense couronnée d'un éternel dôme de nuages resplendissants. Les astronomes de la première moitié de notre siècle ont admis cette théorie. On avait bien remarqué , pendant les éclipses totales de Soleil , des proéminences rouges débordant autour de la Lune, et des nuages lumineux de la même nuance , paraissant suspendus autour de l'astre central ; mais on n'était pas disposé à les attribuer au Soleil. Quelques théoriciens, plus royalistes que le roi, allaient même jusqu'à prétendre que non seulement le Soleil n'est pas enflammé, mais qu'il est un véritable bloc

Les flammes du soleil 243

de glace et que la chaleur lumineuse que nous en recevons est un phénomène subjectif.

Voici maintenant les flammes du Soleil ressuscitées pour ne plus s'éteindre. Cette qualification de flammes est même beaucoup mieux appropriée à la nature du phénomène que les mots actuellement employés de proéminences, de protubérances, d'explosions ou de nuages, car elle répond mieux à la légèreté, à l'inconsistance des aspects observés, aux formes aériennes, évaporées, changeantes des lueurs aperçues, à l'état calorifique de l'atmosphère solaire aii sein de laquelle s'exhale et s'envole l'hydrogène incandescent. Il y a, sur la terre même, fiammes et flammes.

Sans abuser de la métaphore, n'observe-t-on même pas quelquefois des flammes froides?

Le feu follet qui voltige la nuit sur les tombeaux a-t-il jamais brûlé autre chose' que lesprit du spectateur affolé qui le rencontre ? Les lueurs empourprées de Taurore boréale ne soDt-elles pas aussi froides que l'atmosphère du pôle? Quel contraste entre ces flammes

iuoffeosives et celles de la fournaise versant en flots de feu dans Tarène Tardenl métal aux bouillonnements éblouissants et emplissant la forge d'une étouffante chaleur! Quel abîme entre la douce et silencieuse flamme qui se détache en s'envolant de la bougie prête à s'éteindre et Tétourdissant éclair de la poudre qui éclate en semant sur son passage la mitraille et la mort! La variété, la diversité des phénomènes chimiques et physiques exprimés par ce même mot justifient amplement son application générale aux protubérances solaires.

Ces flammes du Soleil, nous ne les voyons (au spectroscope) se détacher sur le fond du ciel que le long de la circonférence solaire ; nous ne les distinguons que lorsqu'elles se présentent ainsi de profil. Il faut que par l'esprit nous considérions le globe immense du

LES FLAMMES DU SOLEIL 2i5

Soleil comme enviroDDé, hérissé de toutes parts, de flammes s'éleyant dans son atmosphère et s*étcndaQt parfois en nappes de fou dans les hauteurs illuminées.

La surface solaire que nous voyons et qui dessine pour nous le globe de l'astre, supporte une nappe de feu écarlate de laquelle s'élèvent constamment une multitude de flammes, véritable et perpétuel incendie. L* bleuissante lumière de Tastre du jour rend pour nous ces flammes invisibles (elles sont d'ailleurs transparentes) comme elle rend invisibles les étoiles. Avant l'invention du spoctroscope, on ne les apercevait qu'aux rares instants des éclipses totales, lorsque le disque lunaire, venant s'interposer entre le Soleil et nous, masquait Féblouissement solaire et permettait de distinguer son entourage. On conçoit que de telles observations, réduites à quelques minutes, diminuées encore par la surprise et l'étrange beauté Ju phénomène, étaient nécessairement fugitives et imparfaites. Maintenant on les observe tous les jours.

t46 LES FLAMMES DU SOLEIL

La couche gazeuse qui enveloppe le Soleil, l'océan de feu, mesure de sept mille à huit mille kilomètres de profondeur. La Terre, en roulant dedans, ne serait pas submergée ; mais elle entraînerait avec elle des Qammes qui la lécheraient le long de son parcours.

De là s*élancent des flammes gigantesques s'élevant jusqu'à cent mille, deux cent, trois cent, quatre cent, et même cinq et six cent mille kilomètresde hauteur! Le 7 octobre 1880, Young en a observé une qui , en une heure , s^éleva à la hauteur de cinq cent soixante mille kilomètres, se divisa en filaments et s'évanouit. Lorsque les protubérances ne dépassent pas douze mille kilomètres, soit l'épaisseur de la Terre, les astronomes ne les comptent pas. La Terre en feu posée au bord du Soleil et vue d'ici ne serait pas remarquée ou à peine. Le quart des protubérances observées surpasse quarante mille kilomètres. Celles de cent mille kilomètres ne sont pas rares.

Elles présentent les formes les plus variées. Les unes, désignées plus spécialement sous

le titre d'éruptions , s'élancent comme des explosions jusqu'aux élévations fantastiques que nous venons de dire. Les autres, désignées sous le nom de nuageuses^ ressemblent tout à fait aux nuages suspendus dans notre atmosphère ; quelquefois elles paraissent posées sur le bord du Soleil comme un banc de nuages à l'horizon, mais généralement, lorsqu'on les voit entièrement jusqu'en bas , on remarque qu'elles sont réunies à la chromosphère par de minces colonnes; quelquefois aussi la sur* face inférieure est bordée de filaments dirigés vers le bas, rappelant une pluie d'orage qui tombe d'un gros nuage. Les flammes éruptives ne sont pas de longue durée; elles s'élancent dans les hauteurs célestes avec une vitesse inimaginable, se déploient souvent comme un bouquet de feu d'artifice et retombent en pluie de feu sur la surface enflammée où elles s'éva^ nouissent en s'étendant comme une fumée rose ; parfois on croit voir les flammes d'un violent incendie chassées par le vent. Les protubérances nuageuses dureat longtemps, au con-

248 LES FfAMMES DU SOLEIL

traire, parfois plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Ces explosions formidables sont souvent lancées avec des vitesses d'autant plus surprenantes que la surface du Soleil n'étant ai solide ni liquide ne présente pas la résistance qui devrait correspondre à des éruptions volcaniques ou à des projections quelconques. Il faut croire que c'est là un gaz extraordinairement condensé et dans un état quasi-liquide et peut-être visqueux comme de la poix. On a mesuré des vitesses de trois cent mille et quatre cent mille mètres par seconde.

Mais qu'est-ce encore que toutes ces flammes de cinq et six cent mille kilomètres de hauteur devant les magnificences de la coi/ronne solaire qui enveloppe constamment Tastre éblouissant dans une auréole de gloire et de lumière, et qui lance des rayons jusqu'à des distances supérieures au diamètre tout entier du Soleil! Quels rayonnements! quelle grandeur! Nous commençons seulement aujourd'hui à posséder les éléments de la solution de cet important problème.

Important, en effet, comme tout ce qui touche à la vie. « L'ordre de choses actuel, écrit Young, semble être borné, dans Tavenir comme dans le passé, par des catastrophes terminales, qui sont voilées par des nuages jusqu'à présent impénétrables. » C'est surtout la question de la chaleur solaire et de Teutretien de ces flammes qui nous intéresse le plus. Il est certain que cette température est si élevée que nulle de nos combinaisons chimiques n'y est possible et que les éléments y restent dissociés. C'est un feu si chaud qu'il ne brûle plus! L'évaluation thermométrique la plus probable est dix mille degrés; un éire qui sortirait de cette température et qui se coucherait sur une plaque de fer chauffée à blanc ou sur une coulée de fonte en fusion croirait s'étendre sur de la neige. JjCs rayons solaires concentrés au foyer d'une lentille fondent instantanément le platine , l'argile , le diamant lui-même; or, celte température ainsi obtenue ne peut évidemment dépasser celle de Torigine, l'effet de la lentille étant simple-

ment de rapprocher l'objet virtuellement vers le Soleil, à une distance telle que le disque solaire y paraîtrait égal à la lentille elle-même vue de son propre foyer. La lentille la plus puissante qu'on ait encore construite transporte ainsi virtuellement un objet qui est à son foyer à quatre cent mille kilomètres ou à cent mille lieues de la surface solaire. On en conclut avec certitude que si le Soleil se rapprochait de nous à la distance de la Lune, la Terre entière fondrait comme une boule de cire et s'évaporerait en grande partie *.

Il est fort heureux pour nous que l'astre du jour soit si éloigné. Bien éloigné, en effet I Sa

* M. Langley a fait en 1878 uue étude bien intéressante sur rintensité de la lumière solaire comparée k celle du métal fondu dans un convertisseur Bessemer. L'éclat de ce métal est si éblouissant que le courant de fer fondu^ qui est versé pour former le mélange, semble brun foncé en comparaison, comme du café noir dans une tasse blanche. La comparaison fut conduite de telle sorte que, avec intention, tout avantage fût laissé à la fonio incandescente et qu*on ne tînt pas compte de l'affaiblissement de la lumière solaire dans Tair enfumé de la forge. Eh bien, en dépit de tous ces avantages, la mesure pbotométriquc montre que la lumière solaire était encore cinq mille trois cents fois plus brillante que celle du métal incandescent I

distance est de cent quarante-huit millions de kilomètres. Les impressions se transmettent le long de nos nerfs avec la vitesse de trente mèlres par seconde. Si Ton pouvait imaginer un enfant ayant le bras assez long pour toucher le Soleil et s'y brûler, cet enfant ne sentirait jamais la brûlure : pour se rendre de sa main à son cerveau, l'impression nerveuse n'emploierait pas moins de cent cinquante ans; Tenfaut serait devenu un vieillard et serait mort longtemps avant que la douleur eût pu se transmettre du bout du bras au cerveau. A la vitesse constante d*un kilomètre par minute, un train rapide emploierait cent quarante-huit millions de minutes pour se rendre d'ici au Soleil... soit deux cent soixante-six ans... la durée de sept générations humaines!

Qui pourrait imaginer, qui pourrait dépeindre les ardeurs de ce feu céleste, assez intense

pour faire bouillir par heure deux trillions neuf cent milliards de kilomètres cubes d'eau à la température de la glace, assez riche pour brûler encore sans arrêt pendant dix millions d'années? Si nous pouvions nous en approcher sans être vaporisés comme une goutte d^eau tombant sur un fer rouge, sans être aveuglés dans l'éblouissement infernali nous verrions, stupéfiés par le vertige, un océan lumineux, sans rivages, un océan de flammes dont les vagues agitées ont presque la hauteur du diamètre de la Terre, au sein desquelles et au-dessus desquelles, à travers les éclats fulgurants du tonnerre, les orages et les éclairs, s'élèvent, s'élancent, retombent, flamboient, se brisent en furîe, se déchirent et se renouvellent, des montagnes de feu de la dimension de notre planète et plus volumineuses encore, lancées vers le ciel par la main monstrueuse d'invisibles Titans, s'épanouissant dans l'atmosphère incendiée, se développant en nuages de lumière, ou retombant en pluie de feu sur l'océan qui toujours brûle.

D^immenses rayons de lumière s^en vont au loin, à des millions de kilomètres, dans toutes les directions, projetant comme des phares l'éblouissante lumière dans Tespace empli de météores tourbillonnants. Phénomènes grandioses dans lesquels la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, agissent ensemble avec une énergie si effroyable que nos ouragans les plus violents, nos volcans et nos tonnerres ne sont devant eux que de passagers sourires dans le rêve d'un en Tant endormi.

Et comment concevoir, par-dessus toutes ces forces géantes, le contre-coup magnétique que nous en ressentons d'ici, à trente-sept millions de lieues de distance? Cependant cette mystérieuse connexion n'est plus contestable aujourd'hui *.

* Il y a longtemps que U nature dous incitait à la prendre en sérieuse considération. Ne se sou? ient-on pas que pendant le jour qui a précédé la fameuse aurore boréale du 2 septembre 1859 (laquelle s*étendit sur le globe tout entier, Italie, Cuba, Indes, Australie, États-Unis, etc ), M. Carrington d'une part, M. Hodgsou d'autre part, avaient été fiolemment frappés par une explosion de lumière éclatant au milieu d'un groupe de taches

ÎU LEO FLAMMES Ï)U ÔOLËIL

Gomment ne pas nous intéresser à Tétude de ce divin Soleil 1 C'est lui qui nous fait vivre, et toutes les destinées de la Terre sont suspendues à ses rayons. Il est à la fois la main qui nous soutient dans Tespace, le flambeau qui nous éclaire, le foyer qui nous échauflfe, la source puissante d'où dérivent toutes les énergies. Gomme Texprimait déjà, il y a dix-huit siècles, une heureuse métaphore de Théon de Smyrne, il est véritablement le cœur de l'organisme universel, car ses palpitations lancent tout autour de lui

solaires? Le premier obscrrateur compare cet éclair à un rayon de lumière qui aurait traversé l'écran attaché à Tobjcctif pour prendre la projection des taches, le second à Téclat de l'étoile de première grandeur Véga Tue au télescope. Cette apparition lumineuse dura de onze heures dix- huit minutes à onze heures Tiogttrois minutes et s'évanouit. L'impression de M Carrington (on ne songeait pas encore aux protubérances) est qu'elle avait dû se produire a une hauteur con&idérable au-dessus de la tache, dont

dans l'espace les flots de la vitalité planétaire. S'il s'arrêtait un instant, s'il variait dans son éclat, si son énergie caloriQque devenait plus violente, ou si son émission était tout d'un coup paralysée, l'humanité tout entière se sentirait frappée au cœur, et, toute activité personnelle cessant, nous attendrions sans espoir l'universelle agonie. Aussi sûrement que la force qui fait marcher une montre dérive de la main qui Ta remontée, autant il est cerlain que toute puissance terrestre descend du Soleil. C'est lui qui maintient l'état liquide de l'océan profond, du fleuve qui roule à travers les campagnes, du ruisseau qui gazouille ou de la source qui murmure ; car sans lui l'eau serait roche. A lui nous devons le vent qui soufDe, le nuage qui passe, l'herbe qui

raspectn'en fut d'ailleurs aucunement affecté. A ce même instant, les instruments magnétiques de rObservatoire de Kew se montrèrent agités et indiquèrent l'existence d'une violente tempête magnétique ; l'aurore boréale qui fut visible le soir était déjà commencée; les lignes télégraphiques de TAnglcterre cessèrent de fonctionner. Depuis ce: te époque, la correspondance entre les taches solaires et le niugnétisme terrestre a été surabondamment démontrée.

verdit, là forêt qui croît, la fleur qui brille et parfume. C'est lui qui fait tourner la Terre, lui qui ramène le printemps, lui qui gémit dans la tempête,, lui qui chaule dans le gosier infatigable du rossignol. Le cheval qui marche n'agit que par le combustible qu'il a emprunté au Soleil ; le moulin qui tourne est mû par Tastre bienfaisant. Le bois qui nous chauffe en hiver est du soleil en fragments ; chaque décimètre cube, chaque kilogramme de bois a été fabriqué par la chaleur solaire. Et dans la nuit noire, sous la pluie ou la neige, le train bruyant et aveugle qui fuit comme un serpent, s'engouffre sous les montagnes, sort en sifflant et se précipite à travers le brouillard au sein des nuits glacées d'hiver, cet animal artificiel est encore un enfant du dieu-Soleil; car le charbon de terre qui nourrit ses entrailles, c'est encore du soleil emmagasiné il y a des millions d'années dans les forêts géologiques de la période houillère. Le Soleil vient à nous sous forme de chaleur, il nous quitte sous forme de chaleur; mais, entre son arrivée et

son départ, il a fait iiaitre toulos les puissances vitales de notre globe.

Et quel prodige! quel pouvoir I quelle énergie I quelle splendeur!... La chaleur émise par le Soleil d chaque seconde est égale à celle qui résulterait de la combustion de onze quatrillions six cent mille milliards de tonnes de charbon de terre brûlant ensemble !

Cette même chaleur ferait bouillir par heure deux trillions neuf cent milliards de kilomètres cubes d'eau à la température de la glace!

Évaluer sa température en degré? est de toute impossibilité.

Nous appelons flamme et feu ce qui brûle ; mais les gaz de Tatmosphère solaire sont élevés à un tel degré, qu'il leur est impossible de brûler. Ils sont dissociés et ne peuvent se combiner. On voit les vapeurs du magnésium, du fer et d'un grand nombre de métaux, imprégner rhydrogène incandescent. Si nous appelons la couche superficielle du globe solaire un océan de feu, il faut songer que c'est un océan plus chaud que la fournaise embra-

sée la plus ardente et en même temps plus profond que TÂtlantique est large. Si nous appelons ouragans les mouvements observés sur le Soleil, il faut remarquer que nos oura* gans soufflent avec une force de cent soixante kilomètres à Theure, tandis que là ils soufflent avec une violence de cent soixante kilomètres par seconde; nos plus impétueuses tempêtes ne sont que de légères brises ! Compareronsnous les explosions solaires à nos éruptions volcaniques? Le Vésuve a enseveli Herculanum et Pompeï sous ses laves : une éruption solaire s'élevant instantanément à cent mille kilomètres de hauteur engloutirait la Terre entière sous sa pluie de feu et en quelques secondes réduirait en cendres toute la vie terrestre ! Cette couche embrasée, ces particules éblouissantes, dansent sur un océan de gaz; cette surface granulée n'est, à proprement parler, ni solide, ni liquide, ni gazeuse; elle est nuageuse, et repose sur le globe solaire qui. parait formé d'un gaz énormément condensé.

LES Fr.AMMKS DU SOLEIL 259

Cet énorme globe solaire est un million deux cent quatre-vingt mille fois plus volumineux que la Terre et ne mesure pas moins de un million trois cent quatre-vingt-deux mille kilomètres de diamètre. Il pèse à lui seul autant que trois cent vingt-quatre mille terres réunies.

Et maintenant, aomment s'entretiennent celle chaleur et cette lumière? Trois causes principales paraissent en jeu : la contraction du globe solaire, la chute des météores à sa surface et les dégagements de chaleur produits par les combinaisons chimiques. La première cause doit être la plus importante. Tout corps qui tombe et qui est arrêté dans sa chute produit une certaine quantité de chaleur, et la quantité de chaleur produite est la même, que le corps soit arrêté brusquement ou successivement ralenti par des résistances. Si,

comme c'est probable, le globe solaire est le résultat de la condensation d'une immense nébuleuse qui s'étendait primitivement au delà de Torbite de Neptune, la chute des molécules jusqu'au point de concentration actuelle a fourni environ dix-huit millions do fois autant de chaleur que le Soleil en donne maintenant par an. Il en résulterait que le S oleil n'aurait que dix-huit millions d'années d'existence. D'autre part, étant donne que ce soit la seule source de la chaleur solaire, cet astre continuant de se condenser serait réduit à la moitié de son diamètre actuel dans cinq millions d années au plus tard, et comme, à cette dimension, il aurait huit fois sa densité actuelle, il deviendrait liquide et sa tempéra* ture commencerait à décroître, de telle sorte que dans dix millions d'années environ sa chaleur ne serait plus suffisante pour entretenir un état de vie analogue h celui de la vie actuelle. La vie totale du système solaire ne surpasserait pas, dans celte hypothèse, trente millions d'années. La chute des ma-

tièrcs météoriques pourrait Taccroitre d'autant, ce qui conduirait à soixante millions d'années. Il est prudent d'ajouter que nous ne connaissons pas toutes les ressources de la nature et que probablement ce prodigieux rayonnement s'entretient encore par d'autres causes.

Quoi qu'il en soit» la constitution physique du Soleil est Tun des plus curieux et des plus importants sujets d'études qui s'offrent à notre attention, et tout esprit qui s'intéresse aux choses de la nature ne peut s'empêcher d'être à la fois impressionné par ces grandeurs et attiré par ces problèmes, dont l'étude double pour nous le plaisir de vivre.

BT LA LOI DU PROGR&S

LES PREMIERS JOURS DE LA TERRE Bt la Loi du Progrès

Il n'est certes aucun épisode de Thistoire des nations, aucune passion du caractère humain, aucun aspect de la physionomie mo« bile et changeante de Thumanilé, qui n*ait eu son roman, écrit dans toutes les langues et interprété sous toutes les formes. Notre grande patrie terrestre a, elle aussi, son histoire, ou, pour mieux dire peut-être, son roman, car sa vie déjà si longue reste enveloppée de mystères que les diverses sciences réunies ont à peine commencé à soulever. Ce n*est pas que rhistoire de la Terre n*ait été maintes fois écrite déjà, depuis Âristode, Pline et Lucrèce jusqu'à Buffon, jusqu'à Ciivier» et jusqu'à

M. Faye, qui vient de nous donner tout récemment son nouvel ouvrage sur a TOrigioe du monde ». Nous n'aurions pas, du reste, la prétention de publier ici une véritable < Histoire de la Terre » c'est-à-dire un traité technique de cosmogonie, de géologie, de paléontologie et do physiologie. Mais peut-être ne sera-t-il pas désagréable à un certain nombre de nos lecteurs de faire une excursion à la fois philosophique et scientifique dans le domaine du passé, et de voir ressusciter un instant sous leurs yeux le panorama des &ges disparus. Les dernières découvertes faites dans les diverses branches des connaissances humaines semblent se réunir en ce moment pour nous inviter à résumer renseignement qu'elles nous apportent. Nous essaierons de donner un exposé à la fois complet et succinct. Chaque minute de notre récit résumera peutêtre cent mille ans d'histoire réelle, et dix minutes représenteront un million d'années :

ce sera minuscule ; mais ce sera suffisant. Le plus vaste paysage peut tenir dans le cadre du

plus petit miroir; la goutte de rosée qui tremble sur la corolle de la rose reflète le soleil tout entier.

Il fut un temps où rhumaiiilé n'existait pas. La Terre offrait alors un aspect tout différent de celui qu'elle présente de nos jours. Au lieu de la vie intelligente, laborieuse et active qui circule à sa surface ; au lieu de ces villes populeuses, de ces villages, de ces habitations, de ces champs cultivés, de ces vignes, de ces jardins; de ces routes, de ces chemins de fer, de ces navires, de ces usines, do ces ateliers ; de ces palais, de ces monuments, de ces temples ; au lieu de cette incessante activité humaine qui exploite actuellement toutes les forces de la nature, pénètre les profondeurs du sol, interroge les énigmes du ciel, étudie les événements de l'univers et semble con-

centrer sur elle-même Thisloire eolière de la création, il n'y avait que des forêts sauvages et impénétrables, des fleuves coulant silen* cieusement entre des rives solitaires, des montagnes sans spectateurs, des vallées sans chaumières, des soirs sans rêveries, des nuits étoilées sans contemplateurs. Ni science, ni littérature, ni arts, ni industrie; ni politique, ni histoire; ni parole, ni intelligence, ni pensée. Alors, les drames et les comédies de la vie humaine étaient inconnus sur notre planète. L'affection comme la haine, Tamour comme la jalousie, la bonté comme la méchanceté, l'enthousiasme, le dévouement, le sacri* flce, tous les sentiments, nobles ou pervers, qui constituent la trame de l'étoffe humaine, n'étaient pas encore éclos ici bas. Les citoyens de la patrie terrestre existaient sans le savoir et travaillaient sans but. C'étaient le lourd mastodonte écrasant sous ses pas les fleurs déjà écloses dans les clairières, le colossal mégathérium fouillant de son museau les racines des arbres, le mylodon robustus rongeant les

branches basses des cèdres, le dinotherium giganteum, le plus grand des mammifères terrestres qui aient jamais vécu, plongeant ses longues défenses au fond des eaux pour en arracher les plantes féculentes. C'étaient aussi les singes mésopilhèques et driopithèques, qui gambadaient avec agilité sur les collines de la Grèce antédiluvienne, et commençaient la famille sur les hauteurs du Parthénon.

Eu ces temps reculés, Paris sommeillait dans TinconDu de l'avenir. Due antique forêt avait étendu son manteau sombre sur la France entière, la Belgique et rAllemagno. La Seine, dix fois plus large que de nos jours, inondait les plaines où la grande capitale développe aujourd'hui ses splendeurs ; des poissons qui n'existent plus se poursuivaient dans ses ondes ; des oiseaux qui n'existent plus chantaient dans les îles ; des reptiles qui n'existent plus circulaient parmi les rochers. Autres espèces animales et végétales, autre température, autres climals, autre monde !

En remontant plus loin encore dans Thistoire de la Terre, nous rencontrerions une époque où Paris et la plus grande partie de la France étaient plongés au fond des eaux, où la mer s*élendait de Cherbourg à Orléans, à Lyon et à Nice, où la surface de l'Europe ne ressemblait en rien à ce qu'elle est actuellement, où la faune et la flore différaient si étrangement de celles qui leur ont succédé, que sans doute, les habitants de Vénus ou de Mars nous ressemblent davantage. D'épouvantables ptérodactyles aux larges ailes sautaient dans le ciel, vesperlillons des rêves de la Terre, et ces dragons volants, ces chauvessouris géantes, étaient alors les souverains de Tatmosphère. Le dimorphodon màcronyx, le crassirostris et le ramphorynchus, aussi barbares que leurs noms, perchaient sur les arbres, s'aidaient des pieds et des mains pour grimper sur le haut des rochers, s'élançaient dans les airs en ouvrant leurs parachutes membraneux et se précipitaient dans les eaux comme des amphibies. En même temps, les

sauriens gigantesques, richthyosaure et le plésiosaure, se combaltaiont au sein des flots agités, remplissant Tair de leurs hurlements féroces, monstres macrocéphales aux larges mâchoires, dont la taille ne mesurait pas moins de dix ou douze mètres de longueur.

Et quelles têtes! (On a compté jusqu'à deux mille soixante-douze deuts dans la tète de certains dinosauriens.) L'iguanosaure et le mégalosaure animaient la solitude des forêts, au sein desquelles des arbres gigantesques, des fougères arborescentes, des sîgillaires, des

. cycadées et mille conifères, élevaient leurs cimes pyramidales ou arrondissaient leurs dômes de verdure. Des iguanodons de la forme du kangourou, atteignaient quatorze mètres de longueur : en appuyant leurs pattes sur Tune de nos plus hautes maisons, ils auraient pu manger au balcon d'un cinquième étage... Quelles masses prodigieuses ! Quels animaux et quelles plantes relativement à notre monde actuel ! Ces êtres fantastiques

r valent bien ceux que Timagination humaine

27i LES PREMIERS JOURS DE LA TERRE

a inventés, dans les centaures, les faunes, les griffons, les hamadryades, les chimères, les goules, les vampires, les hydres, les dragons, les cerbères, et ils sont réels ; ils ont vécu, au sein des primitives forêts; ils ont vus les Alpes, les Pyrénées, sortir lentement de la mer, s'élever au-dessus des nues et redescendre. Ils ont marché dans les avenues ombreuses de fougères et d'araucarias. Paysages grandioses des âges disparus! nul regard humain ne vous a contemplés, nulle oreille n'a compris vos harmonies, nulle pensée n'était éveillée devant vos magiques panoramas.

Pendant le jour, le soleil n'éclairait que les combats et les jeux de la vie animale. Pendant la nuit, la lune brillait silencieuse au-dessus du sommeil de la nature insconscienle.

Depuis la naissance de la Terre, depuis répoque reculée où, détachée de la nébuleuse

LES PREMIERS JOURS DE LA TERRE 97:i

solaire, elle exista comme plauèle, où elle se condensa en globe, se refroidit, se solidifia et devint habitable, tant de millions et de millions d'années se sont succédé, que Thistoiro tout entière de Thumanilé s'évanouit devant ce cycle immense. Quinze ou vingt mille ans d'histoire humaine ne représentent certainement qu'une faible partie de la période géologique contemporaine.' En accordant (ce qui est un minimum) cent mille ans d'&ge à l'époque actuelle, que ses caractères vitaux signalent comme étant la quatrième depuis le commencement de noire monde, et qui porte en géologie le nom d'époque quaternaire, T&ge tertiaire aurait duré quatre cent soixante mille ans, r&ge secondaire deux millions trois cent mille, et l'époque primaire plus de six millions d'années. Celle lente succession représente un total de près dé dix millions d'années depuis les origines des espèces animales et végétales relativement supérieures. Mais ces époques avaient élé précédées elles-mêmes d'un ûgé primordial pendant lequel la \ie

ili LES PREfMIERS JOURS DE LA TERRE

naissante ne consistait qu'en organismes rudimentaires primitifs, en espèces inférieures, algues, crustacés, mollusques, invertébrés, et cet &ge primordial paraît occuper les cinquante-trois centièmes de l'épaisseur des formations géologiques, ce qui lui donnerait, à l'échelle précédente, dix millions sept cent mille ans pour lui seul.

Ces vingt millions d'années du calendrier terrestre peuvent représenter Tàge de la vie. Mais la genèse des préparatifs avait été incomparablement plus longue encore. La période planétaire antérieure à l'apparition du premier être vivant a surpassé considérablement en durée la période de la succession des espèces. Des expériences judicieuses conduisent à penser que pour passer de l'état liquide à l'état solide, pour se refroidir de 2000* à 200% notre globe n'a pas demandé moins de trois cent cinquante millions d'années.

Quelle histoire que celle d'un monde 1 Essayer de la concevoir, c'est avoir la noble ambition de s'initier aux plus profonds et plus

imporlants myslères de la nature, c e§t désirer pénétrer dans le conseil des dieux antiques qui s'étaient partagé le gouvernement de rUnivers. El comment ne pas s'intéresser à ces merveilleuses conquêtes de la scieiicQ moderne, qui, en fouillant les tombeaux de la terre, a su ressusciter nos ancêtres disparus | Â Tordre du génie humain, ces monstres antédiluviens ont tressailli dans leurs noirs sé-j pulcrès, et, depuis un demi-siècle surtout j ils se sont levés de leurs tombeaux, uq k un, sont sortis des carrières, des puits de mine, de tunnels, de toutes les fouilles, et ont reparu à la lumière du. jour. De toutes parts, péniblement, lourdement, léthargiques, brisés ei^ morceaux, la tête ici, les jambes plus loin, souvent incomplets, ces vieux cadavres, déjà pétrifiés 8>u temps du déluge, ont entendu la tropapette du jug;ement de la science, et ils sont ressuscites, se sont réunis comme une armée de légions étrangères de tous les pays et de tous les siècles, et les voici qui maintenant défilent devant nous, étranges, bizarres.

inattendus, gauches, maladroits, monstrueux, paraissant venir d'un autre monde, mais forts, solides, satisfaits d'eux-mêmes, semblant avoir conscience de leur valeur et nous disant dans leur silence de statues : « Nous voici, nous, vos aïeux ; nous, vos ancêtres ; nous, sans lesquels vous n'existeriez pas. Regardez-nous et cherchez en nous Torigine de ce que vous êtes, car c'est nous qui vous avons faits. Vos yeux, avec lesquels vous sondez l'inQniment grand et Tinfiniment petit, en voici les premiers essais, modestes, rudimentaires, mais bien importants, car si ces premiers essais n'avaient pas réussi chez nous, vous seriez aveugles. Vos mains, si élégantes, si savantes, voici de quelles pattes elles sont le perfectionnement : ne riez pas trop de nos pattes si vous trouvez vos mains utiles ou agréables.

Votre bouche, votre langue, vos dents, tout cela est délicat, charmant, très gentil, mais ce sont nos gueules, nos museaux, nos crocs, nos becs, qui sont devenus votre bouche. Vos cœurs battent doucement, mystérieusenient,

et ces palpitations humaines, que nous ne connaissons pas, vous procurent, dit-on, des émotions si profondes, si intimes, que parfois vous donneriez le monde entier pour satisfaire la moindre d'entre elles ; eh bien, voici comment la circulation du sang a commencé, voici le premier cœur qui a battu. Et votre cerveau, vous vous admirez en lui, vous saluez en lui le siège de ï&me et de la pensée, vous en appréciez à ce point l'incomparable sensibilité, que c'est à peine si vous osez en approfondir la délicate structure ; or, votre cerveau, c'est notre moelle, la moelle de nos vertèbres, qui s'est développée, perfectionnée, épurée, et sans nous le géologue, l'astronome, le naturaliste, le philosophe, le poète, n'existeraient pas. Oui nous voici :

Saluez vos pères ! »

Ainsi parleraient tous ces fossiles, tous ces singes, les prosimiens^ les quadrupèdes, les marsupiaux, les oiseaux, les serpents, les reptiles, les amphibies, les poissons, les mollusques, et ils diraient vrai, car l'homme est

S78 LE$ PJ\i>MIÇI\S JOURS DE LA TERRE

la plus haute branche de l'arbre de la nature, seâ iracines plongent dans la terre commune, et Tarbre qui porte ce beau fruit est formé par toutes ces espèces, en apparence si différentes, en réalité voisines, parentes, sœurs. Ils sont ressuscites et le naturaliste les classe.

Et quel est Tètre intelligent et curieux, quel est le penseur qui ne comprendrait l'intérêt qui s'attache à ce grand livre de la nature, ouvert pour tous les yeux, si captivant par ses surprises, si supérieur à toutes les fictions et à tous les contes? Qui ne préférerait cet admirable livre de la nature à tous les autres? Qui n'aimerait s'initier directement à ce grand mystère de Torigine de l'homme, de la genèse de la Terre et du berceau de TUnivers? Est-il un sujet qui nous touche de plus près, qui puisse intéresser davantage notre curiosité intelligente?

Étudier l'histoire de la Terre, c'est étudier

à la fois l'univers et Thomme, car Ir^ Terre est un astre dans Tunivers, et Thomme est la résultante de toutes les forces terrestres. Il n'est pas un produit du miracle : il est Tenfant delà nature.

Personne ne peut plus croire aujourd'hui que le monde ait été créé en six jours, il y a six mille ans, que les animaux soient subite-r ment sortis de la terre ù la voix d'un crcaleur, tout formés, adultes, et associés par couple de mâles et femelles, depuis Téléphant jusqu'à la puce et jusqu'aux microbes microscopiques; que le premier cheval ait bondi d'une colline ; que le premier chêne ait été créé séculaire.

Personne ne peut admettre non plus que l'humanité ait commencé par un couple de deux jeunes gens créés de toutes pièces à l'âge viril, placés dans un jardin préparé pour les recevoir, au milieu des fleurs et des fruits mûrs. Sans doute, c'était là une mythologie à la fois charmante et terrible. Adam naissant à l'âge de vingt ou trente ans, s'ennuyant bientôt d'être seul, Jéhovah lui détachant une côte

tiO LKS PREMIERS JOURS DE LA TERRE

pendant son sommeil et en formant le corps de la première jeune fille. Dieu se promenant dans le jardin pendant les chaleurs de Taprésmidi et les grondant d'avoir succombé à la tentation pour laquelle il venait de créer Eve, les enfants de ce premier couple étant maudits dès leur naissance et le déluge arrivant pour les punir de leurs prévarications. Noé enfermant dans un bateau un couple de toutes les espèces d'animaux, etc. Tout cela est original, mais naïf, et les amis du miracle doivent regretter que ce ne puisse pas être vrai. Mais nul n'ignore aujourd'hui que Dieu n'a pas créé les iinimaux qui existent actuellement et qu'ils ont été précédés par des espèces primitives différentes, mais non élrangères, inconnues du temps de Moïse; nul n'ignore que notre globe est très ancien et que ses couches géologiques renferment les fossiles des âges disparus, nul n'ignore qu'analomiquement le corps de Thomme est le même que celui des mammifères : nul n'ignore que nous possédons encore des organes atrophiés, qui ne nous

servent à rien, et qui sont les vestiges de ceux qui existent encore chez nos ancêtres animaux; nul n'ignore que chacun de nous a été avant de naître, pendant les premiers mois de sa conception dans le sein de samère, mollusque, poisson, reptile, quadrupède, la nature résumant en petit sa grande œuvre des temps antiques ; nul n'ignore enfin que toutes les espèces vivantes se tiennent entre elles comme les anneaux d'une même chaîne, que l'on passe de l'une à l'autre par des degrés intermédiaires insensibles, que la vie a commencé sur la terre par les êtres les plus simples et les plus élémentaires, par des plantes qui n'ayant ni feuilles, ni fleurs, ni fruits, peuvent à peine porter le titre de plantes, par des animaux qui, n'ayant ni tête, ni sens, ni muscles, ni estomac, ni moyens de locomotion, méritent à peine le nom d'animaux» et que lentement, insensiblement, par gradation, suivant l'élat de l'atmosphère et des eaux, la température, les conditions de milieux et d'alimentation, les êtres sont devenus plus vivants, plus sen-

282 LKS PnE\HEn> JOURS DS LA TfiRUE

sibles, plus personnels, mieux spécifiés, pins perfectionnés, pour aboutir finalement à des fleurs brillantes et parfumées qui sont l'ornement des modernes campagnes, aux oiseaux qui chantent dans les bois... pour aboutir surtout à Tétre humain, le plus élevé de tous dans Tordre de la vie. Oui, nous avons nos racines dans le passé, nous avons encore du minéral dans nos os, nous avons hérité du meilleur patrimoine de nos aïeux de la série biologique, et nous sommes encore un peu plantes par certains aspects; ne le sentonsnous pas au printemps, aux jours ensoleillés où la sève circule avec plus d'intensité dans les artères des petites fleurs et des grands arbres?

L'être humain, le roi de la création ter^ rostre, n'est pas, d'ailleurs, aussi isolé, aussi nettement détaché de ses ancêtres, aussi per-

soiuiel, aussi intellectuel qu'il le parait. Il est, au contraire, très varié lui-même dans ses manifestations. Sur les quatorze cent millions d'elres humains qui existent autour de ce globe (et qui se reproduisent sans un seul instant d'arrêt, afin de donner à la nature près de cent mille naissances par jour), combien n'en est-il pas qui vivent sans faire jamais œuvre d'intelligence?

En fait, il y a, non seulement dans les contrées sauvages, non seulement chez les tribus de l'Afrique centrale, chez les Samoyèdes ou les habitants de laTerre-de-Feu,mais encore chez les peuples civilisés, des millions d'êtres humains qui ne pensent pas, qui ne se sont jamais demandé pourquoi ils existent en ce monde, qui ne s'intéressent à rien, nia leurs propres destinées, ni à l'histoire de l'humanité, ni à celle de la planète, qui ne savent pas où ils sont et ne s'en inquiètent pas, en un mot qui vivent absolument comme des brutes. Les hommes qui pensent, qui existent par Tesprit, sont une minorité dans

Tespèce. Leur nombre néanmoins s*accrott de jour en jour. Le sentiment de la curiosité scientifique s'est éveillé et se développe. Le progrès qui s'est manifesté avec lenteur dans le perfectionnement des sens et du cerveau de la série animale se continue, et nous le voyons à Tœuvre dans noire propre espèce, autrefois rude, grossière, barbare, aujourd'hui plus sensible, plus délicate, plus intellectuelle. L'homme change, plus rapidement peut-être que nulle autre espèce. Celui qui reviendrait sur la terre dans cent mille ans n'en reconnaîtrait plus l'humanité.

Déjà, si nous comparions aujourd'hui l'un des boulevards de Paris, la salle de TOpéra un soir de brillante représentation, une nuit de bal, un harmonieux concert, une séance de l'Institut, une armée en campagne, etc., avec les réunions primitives de nos ancêtres de r&ge de pierre, nous ne pourrions nous empêcher de reconnaître un progrès manifeste en faveur de notre époque, non seulement au moral, mais encore au physique. Ce ne sont

plus les mêmes hommes ni les mêmes femmes. L'élégance de Tesprit et celle du corps se sont affinées. Les muscles sont moins forts, les nerfs sont plus développés. L'homme moderne est moins massif, moins rude; insensiblement, le cerveau domine. La femme moderne est plus artiste, plus fine; elle est aussi plus blanche, sa chevelure est plus longue et plus soyeuse, son regard est plus clair, sa main plus petite, son indolence plus voluptueuse. De temps à autre, des invasions barbares bouleversent tout et arrêtent l'énervement. Mais ce n*est qu'un arrêt et qu'un tourbillon. L'ensemble est emporté vers Tinconscient désir du mieux, vers l'idéal, vers le rêve. On cherche. Quoi? Nul ne le sait. Mais on aspire, et l'aspiration entraine Thumanilé vers un état intellectuel toujours plus avancé, jamais satisfait. Le crftne moule le cerveau, et le corps moule Tesprit.

L'exercice des membres développe ceux qui agissent le plus ; ceux qu'on oublie diminuent, finissent même par s'atrophier. On pourrait

juger des mœurs d'une époque par la stalure des individus. Quoique, de nos jours, on puisse encore soutenir, avec une vraisemblance apparente, que « la force prime le droit », les esprits sont déjà assez avancés pour sentir que c'est là un axiome complètement faux. Le jour viendra où il n'y aura plus ni armées, ni guerres, où Thommô se sentira couvert de honte en voyant qu'il ne travaille que pour nourrir des régiments, et où la France, l'Europe, le monde entier délivré, respirera librement en secouant et jetant au fumier ce manteau dé lèpre, de sottise et d'infamie qui s'appelle le budget de la guerre.

Non, celui qui reviendrait Sur la Terre dans cent mille ans n'en reconnaîtrait plus l'humanité. Aucune de nos langues n'aura subsisté : on parlera un tout autre langage. Aucune de ïîos nations. Aucune, de nos capitales. Une civilisation brillante aura éclairé l'Afrique centrale. L'Europe aura passé-, par-des?us l'Amérique, pour aller retrouver la Chine.

L'atmosphère sera sillonnée d'aéronefs suppr;-

niaiiL les frontières et semant la liberté sur les États-Unis de TEurope et de TAsie. De nouvelles forces physiques et naturelles auront été conquises. .• et peut-être quelque télégraphe photophonique nous fera t-il converser avec les habiiants des planètes voisines.

La Terre changé sans cesse — lentement, car sa vie est longue, — mais perpétuellement. Ici, la mer ronge les falaises et s'avance dans Tintérieur des terres; là, au contraire, les fleuves charrient du sable, forment des deltas, des estuaires et voient avancer leurs rives dans la mer; les pluies et les vents font descendre les montagnes dans les fleuves et dans rOcéan; les forces souterraines en soulèvent d'autres; les volcans détruisent et créent; les courants de la mer et de Tatmosphère modifient les climats ; les saisons varient périodi-

quemeut; les plantes se transforment, non seulement par la culture humaine, mais encore par les variations de milieux ; les oiseaux des villes construisent aujourd'hui leurs nids avec les débris des manufactures; les cités humaines naissent, vivent et meurent; un mouvement prodigieux emporte toute chose en son cours.

En ces heures charmantes du soir où, sur le penchant des collines solitaires, nous fuyons les bruits du monde pour nous associer aux mystérieux spectacles de la nature, à Theure où le soleil vient de descendre dans son lit de pourpre et d'or, où le croissant lunaire se détache, céleste nacelle, sur Tocéan d'azur, où les premières étoiles s'allument dans rinfini, alors il nous semble que tout est eu repos, en repos absolu, autour de nous, et que la nature commence à s*endormir d'un profond sommeil; cet aspect est trompeur; dans la nature, jamais de repos, toujours le travail, le travail harmonieux, vivant et perpétuel ; la terre semble immobile : elle nous

emporte dans Tespace avec une vitesse de vingt-six mille cinq cents lieues à l'heure ; onze cent fois la vitesse des trains-éclairs; la lune parait arrêtée : elle nous suit dans notre cours autour du soleil, et tourne autoui" de nous en raison de plus de mille mètres par seconde, en agissant à chaque instant par soû attraction pour déranger notre globe, le tirer en avant ou en arrière, produire les ma* rées, etc.; les étoiles nous paraissent axes: chacune d'elles vogue avec une rapidité vertigineuse, inconcevable, parcourant jusqu'à deux et trois cent mille lieues à l'heure; le soleil semble couché : il brille toujours^ sans avoir jamais connu la nuit, s'enveloppe de flamboiements intenses et lance incessamment autour de lui, avec ses efïluves de lumière et de chaleur, des explosions de feu s'élevant à quatre et cinq cent mille kilomètres de hauteur et retombant en flammes d*incendie sur Tocéan solaire qui toujours brûle; le fleuve qui esta nos pieds est calme comme un miroir, il coule, coule toujours, ramenant sans cesse à

290 LES PUEMIÉaS JOURS DE LA TERRE

rOcéan Teau des pluies qui toujours tombe, des nuages qui toujours se forment, des vapeurs de rOcéan qui toujours s'élèvent ; rtierbe sur laquelle nous sommes assis parait n'être qu'un tapis inerte : elle pousse, elle croit, elle grandit, et jour et nuit, sans un instant de repos, les molécules d'hydrogène, d oxygène, d'acide carbonique, s'y combattent ou s'y combinent en une activité perpétuelle; l'oiseau se tait dans les bois : sous le chaud duvet de la couveuse, les œufs sont en vibration profonde et bientôt les petits vont éclore ; et nous-mêmes, qui contemplons en rêvant ce grand spectacle de la nature, nous nous imaginons en repos, et nous sommes portés à croire que pendant notre propre sommeil la nature se repose en nous : erreur, erreur profonde, notre cœur bat, envoyant à chaque battement la circulation du sang jusqu'aux extrémités des artères, nos poumons fonctionnent, régénérant sans cesse ce^ fluide de vie, les molécules constitutives de chaque millimètre de notre corps se poussent, se juxtapo-

sent, se marient, se chassent, se substituent sans un instant d'arrôt, et si nous pouvions étudier au microscope les tissus de nos organes, nos muscles, nos nerfs, notre sang, notre moelle, et surtout la fermentation de chaque parcelle de notre cerveau, nous assisterions à un travail intime, permanent, faisant vibrer nuit et jour chaque point de notre être, depuis le moment de notre conception jusqu'à notre dernier soupir — et au delà, — car l'àme envolée, ce corps retourne, molécule par molécule, à la nature terrestre, aux plantes, aux animaux et aux hommes qui nous succèdent : rien ne se perd, rien ne se crée, nous sommes composés de la poussière de nos ancêtres, nos petits-fils le seront de la nôtre.

Tout change, tout se métamorphose. L'univers est en création perpétuelle. Des genèses de monde s'allument actuellement dans les cieux, des agonies s'éteignent autour des vieux soleils, et des cimetières de planètes d(éfuntes circulent dans la profondeur des

nuits étoilées. Les comèteâ vagabondes qui gravitent de systèmes en systèmes sèment sur leur passage les étoiles filantes, cendres de mondes détruits, et le carbone, germe des organismes à venir. Toute planète a son enfance, sa jeunesse, son &ge mûr, sa vieillesse, sa mort. Le jour viendra où le voyageur errant sur les rives de la Seine, de la Tamise, du Tibre, du Danube, de l'Hudson, de la Neva, cherchera la place où Paris, Londres, Rome, Vienne, New- York, Saint-Pétersbourg auront pendant tant de siècles brillé, capitales de nations florissantes, comme Tarchéolo* gue cherche la place où Ninive, Babylone, Tyr, Sidon, Memphis, Ecbatane resplendissaient autrefois au sein de Tactivité, du luxe et des plaisirs. Le jour viendra où l'humanité, plusieurs fois transformée, descendra la courbe de son progrès, s'éteindra avec les derniers éléments vitaux de la planète, et s'endormira du dernier sommeil sur une terre désormais déserte et solitaire, où l'oiseau ne chantera plus, où la fleur ne fleurira plus, où l'eau ne

coulera plus, où le vent ne soufflera plus, où le blanc suaire des dernières neiges et des dernières glaces s'allongera sinistrement de* puis les pôles jusqu'à Téquateur. Et le soleil, notre grand, notre puissant, notre beau, notre bon soleil, s*éteindra lui-même au centre de son système. Nul tombeau, nulle pierre mortuaire, nulle épitaphe ne marquera la place où l'humanilé tout entière aura vécu, la place où tant de nations puissantes, tant de gloires, tant de travaux, tant de bonheurs et tant de

malheurs se seront succédé et cette place

môme n'existe pas, car la Terre, depuis qu'elle existe, emportée dans son tourbillon autour du soleil qui vogue lui-même avec tout son système parmi les étoiles, la terre où nous sommes n'est pas passée deux fois parle même chemin depuis qu'elle existe, et le sillage éthéré que nous venons de parcourir ensemble depuis une heure, ce sillage de vingt-six mille cinq cents lieues se referme derrière nous pour ne jamais, jamais se rouvrir devant nos pasl

29i LES PREMIRU3 JOURS DE LA TERRE

La loi suprême du progrès régit tout, emporte tout. Nous n'y songeons pas, mais nous marchons en avant avec rapidité, et loin de nous désoler en certaines époques de défaillance, nous devons être satisfaits du chemin parcouru. Qu'est-ce que deux siècles, trois siècles dans riiisloire? C'est six, huit, dix générations; c'est un jour.

L'histoire de la Terre porte en elle-même le plus magnifique, le plus éloquent témoignage en faveur de la loi du progrès qui soit accessible à nos observations. Elle est en quelque sorte le progrès lui-même incarné dans la vie, depuis le minéral jusqu'à l'homme. Notre planète a commencé par être une nébulosité informe, qui graduellement s'est condensée en globe. Cette nébulosité gazeuse, d'une densité incomparablement plus faible que l'air que nous respirons, cette immense boule de vent, était formée d'un gaz sans doute primitivement homogène, plus léger que l'hydrogène même. L'attraction mutuelle de toutes les molécules vers le centre, la con-

LES PIIEMIKRS JOURS DE LA TERBB iW^

densation progressive qui en résulta, les froU toments et la transformation de celte chute centripète en chaleur, les premières combi-?

naisons chimiques naissant de ce développe ment de calorique, l'influence de Télectricité, Taction multiple et diverse des forces de la nature dérivant en quelque sorte les unes des autres, amenèrent la formation des premiers éléments, de l'hydrogène, de Toxygène, de Tazote, du sodium, du fer, du calcium, du silicium, de Taluminium, du magnésium, et des divers autres minéraux, qui paraissent tous formés géc^métriquemeot comme s'ils étaient des. multiples de l'élément primitif dont l'hydrogène semble être la première condensation. Les espèces minérales se sont séparées successivement.

Ces mêmes substances qui constituaient notre planète primitive, lorsqu'elle brillaif, étoile nébuleuse; cet oxygène, cet hydrogène, oe sodium qui brûlaient, feux ardents, comme ils brûlent aujourd'hui dans les flammes du soleil, se sont combinés d'une tout autre fa-

çoD après rextinctioa de la terre comme étoile. Le feu est devenu Peau. Physiquement, ce sont les extrêmes ; chimiquement, c^est le même élément. L'Océan qui roule encore au^ jourd'hui ses flots tout autour du globe, est formé dhydrogène, d'oxygène et de sodium.

L'observateur de Tespace aurait pu voir notre planète briller d'abord à l'état de pâle nébuleuse , resplendir ensuite comme un soleil, devenir étoile rouge,' étoile sombre, étoile variable aux fluctuations d'éclat, et perdre insensiblement sa lumière et sa chaleur pour arriver à l'état dans lequel nous observons aujourd'hui Jupiter.

Déjà la Terre tournait sur elle-même et autour du Soleil. Lorsque la température de réclosioa fut abaissée, lorsque les vapeurs atmosphériques se condensèrent, lorsque la mer primitive s'étendit tout autour du globe, au sein des manifestations vitales de l'enfance terrestre, parmi les déchirements de la foudre et les éclats de tonnerre, dans les

eaux tièdes et fécondes, la première substance organisée, le protoplasma, composé de carbone, d'hydrogène, d'oxygène et d'azote, se forma, encore minéral, mais déjà doué d'une sensibilité rudimentaire. On le retrouve en-. core aujourd'hui, flottant dans les profondeurs de la mer, comme une gelée féconde, et c'est toujours lui qui forme les êtres, végétaux et animaux.

Ces combinaisons du carbone, semi-solides, semi-liquides, p&leuses, malléables, dociles, mobiles et changeantes, ont donné naissance aux cellules primitives et aux simples associalions de cellules, algues primordiales, et aux premiers organismes, bilobites, zoophytes, coraux, éponges, madrépores. Les premiers animaux ne sont que des plantes sans racines.

Parle perfectionnement séculaire des conditions organiques de la planète, par le développement graduel de quelques organes rudimenlaires, la vie s'améliore , s'enrichit , se perfectionne. Pendant Pépoque primordiale,

à98 LES PREMIERS JOURS DE LA TERRE

on ne voit que des invertébrés flottant dans les eaux encore tièdes des mers primitives.

Vers la ûq de cette époque, pendant la période dévonienne, on voit apparaître les premiers poissons, mais seulement les cartilagineux : les poissons osseux ne viendront que longtemps après. Pendant la période carbonifère commencent les premiers amphibies et les lourds reptiles. Des îles s'élèvent du sein des ondes et se couvrent d'une végétation splendide : c'est Tépoque des grandioses forêts houillères. Mais le règne a^imal est encore bien pauvre. Pendant des millions d'années tous les habitants de la Terre ont été sourds et muets; les premiers animaux apparus sur ce globe, ceux qui occupent aujourd'hui le bas de la série, sont tous dépourvus de voix; la voix ne commence qu'au milieu de l'âge secondaire, et l'oreille ne s'est perfectionnée que beaucoup plus tard. Pendant des millions d'années aussi, animaux et plantes ont été sans sexe. Les premières manifestations de cet ordre sont pauvres, mal définies, sans ar-

(leurs (amours de poissons). Tout sort de r<Buf, encore aujourd'hui. Mais graduellement la vie progresse, se perfectionne.

Bientôt le règne animal se diversifie en espèces distinctes et nombreuses. Les reptiles se sont développés : Taile porte Toiseau dans les airs; les premiers mammifères, les marsupiaux, habitent les forêts.

Pendant Tàge lertiaire, les serpents se détachent tout à fait des reptiles en perdant leurs pattes (dont les soudures primitives sont encore visibles aujourd'hui), le reptile-oiseau, archéoptérix, apparaît aussi, les ancêtres des simiens se développent sur les continents en même temps que toutes les fortes espèces animales. Mais la race humaine n'existe pas encore. L'homme va apparaître, semblable à ranimai par sa constitution anatomique, mais plus élevé dans Téchelle du progrès et destiné à dominer un jour le monde par la grandeur de son intelligence. L'esprit humain brille enfin sur la Terre, contemple , perçoit, réfléchit, pense, raisonne. Dans rhistoiro do

la planète, rhomme a été le premier entretien de la Nature avec Dieu.

Chaque couche de terre dans les champs et les bois, sur le versant des montagnes ou au fond des vallées, chaque banc de pierre dans les carrières , chaque dépôt de la mer ou des fleuves nous montre la succession len^e des époques de la nalure et l'œuvre séctiiaire de la vie terrestre. Il n'y a pas bien longtemps encore, on croyait le monde créé litléralement en six jours, et des écrivains, tels que Bernardin de Saint-Pierre cntr'autres, pensaient sérieusement que les êtres dont nous retrouvons les débris dans les entrailles de la Terre n'auraient réellement pas vécu et que le monde avait pu être créé tout vieux! Des forets seraient nées en pleine croissance, abritant des animaux qui n'auraient pas eu d'enfance; les oiseaux de proie auraient dévoré des cadavres qui n'avaient point eu de vie.

« On y a vu des jeunesses d'un matin et des décrépitudes d'un jour. » Quelle difiFérence de grandeur, entre cette mesquine conception du

moudc et celle qui vient d'ê-re résumée! En tenant compte seulement de la vie à ciel découvert, dans les intervalles de submersions océaniques, les habitants de Londres ne sont que les seconds locataires de leur contrée, les Parisiens n'en sont que les troisièmes occupants, et les Autrichiens de Vienne ont été précédé par trois espèces d*ètres appartenant pour ainsi dire à trois créations différentes.

Les couches géologiques du globe terrestre , que nous retournons aujourd'hui comme les feuillets d*un livre, nous montrent ainsi cette succession de fossiles ensevelis. Les es<^ pèces se sont succédé en se développant graduellement ) comme les rameaux d'un même arbre. Elles dérivent d'une même source; elles se rattachent entre elles comme les anneaux d'une même chaîne; elles appartiennent au même ordre de choses ; elles réalisent le même programme.

Telle fut la vie physique de la Terre, depuis sa naissance solaire jusqu'à l'apparition de l'intelligence, de la raison et de la cens-

30â LES PREMIERS JOURS DE LA TERRE

cience. Âiusi, saas doute, se préparent daus rinfini les germes des humaaités; ainsi éclosent sur tous les mondes les formes vivantes de I*esprit, sans lesquelles le ciel ne serait qu'un inconscient abîme.

On le voit, en résumé, Tunivers a commencé par un état purement mécanique^ nébuleuse en activité, mouvement d'atomes, gravitation universelle. La chaleur, la lumière, rélectricité, les formations des molécules ont donné naissance à l'état physique^ pendant lequel la planète est sortie de son berceau nébuleux. Les combinaisons, les affinités ont amené Tétat chimique; les conditions de la vie se préparaient . A ces trois âges, dérivés les uns des autres, a succédé Tàge orr/anique, issu tout naturellement de Tâge qui l'avait précédé.

Du jour où, par le développement même do la genèse terrestre, les conditions delà vie ont été réunies, il eût été aussi difficile au proto-

LES PREMIERS JOCRS D3 LA TEURE 303

plasma de ne pas se former qu'à un produit chimique de ne pas obéir aux conditions qui le déterminent. Et, du jour où la vie est apparue avec sa propriété caractéristique de reproduction perpétuelle, elle devait s'étendre et se multiplier sur toute la surface du monde.

A dater de cette époque, notre planète est transformée. Jusqu'ici, elle appartenait au monde minéral, sourd, muet, aveugle, inconscient. Désormais, elle porte la vie, et le premier sentiment confus d'existence personnelle qui vient de se manifester dans la formation des premiers organismes, va s'illuminer et grandir pour atteindre un jour les nobles degrés du monde intellectuel et moral.

Ainsi, d'après les observations actuelles de la science, nous pouvons penser que la vie a commencé sur la Terre par le protoplasma, par une simple substance chimique, un peu plus parfaite que ses aînées, douée de la faculté d'absorber le liquide dans lequel elle flottait et de s'accroître intérieurement.

Nous assistons ensuite au développement

304 LES PREMIERS JOURS DE lA TERRE

de ce protoplasma; nous le voyons former des moiières, des infusoires, des microbes, des zoophytes, des plantes, tout cela sans têtes, sans membres, sans sens, sans organes et sans sexe. Plus tard, nous voyons apparaître un rudiment de système nerveux, vers, mollusques, etc.; la tôle, l'œil, Toreille, le cerveau se forment graduellement. Les premiers poissons n'ont pas encore de vertèbres. Amphibies, reptiles, perfectionnent les manifestations de la vie, mais avec quelle lenteur! Des millions et des millions d'années sont nécessaires pour la formation d'un seul organe.

Pourtant, le spectacle du développement graduel de la vie nous montre une majestueuse unité de plan, un arbre généalogique séculaire, dont toutes les branches sont sœurs.

Rien d'étranger. Toujours le protoplasma, le carbone, Teau, Tair, agissant, se diversifiant, suivant les conditions d'existence, et les êtres acquérant graduellement une individualité plus personnelle.

11 semble donc qu'il ne reste plus de lacune

essentielle aujourd'hui dans notre conception de la création naturelle des choses et des êtres. Est-ce à dire qu'une telle conception soit athée et matérialiste? Non. La croyance en l'existence de Dieu et en rîmmortalité de l'âme humaine n'est pas mise en péril par les théories dont nous venons de nous faire l'interprète ; au contraire» la science conduirait plutôt à douter de l'existence de la matière; du moins pouvons-nous être certains que l'univers matériel n'est pas du tout ce qu'il nons parait être : le monde visible est composé d atomes invisibles, régis par des forces immatérielles.

Pour ma part, je n'ai pas à me défendre de l'accusation d'athéisme, puisque j'ai, depuis longtemps, écrit sur ce point spécial un ouvrage qui a précisément pour titre Dieu dans la nature. Mais on jette si facilement cette accusa* tion à la face des savants les plus respectables, qu'il n'est peut-être pas superflu de déclarer en leur nom que l'on peut rester spiritualiste en admettant le transformisme et la création naturelle de rhomme et de la vie sur la terre. Gela

io

aO^ LES PREMIERS JOURS DE LA TERRE

ne veut pas dire non plus qu'il n'y ait pas des savants athées (plusieurs se flattent même de Têtre très sincèrement). Mais c'est plutôt là une affaire de sentiment personnel, au-dessus de laquelle la science plane dans toute son indépendance. En fait, la science n'est ellemême, ni matérialiste, ni spiritualiste, elle ne comprend même pas ces mots-là, qui n'appartiennent pas au livre de la nature; la science cherche, la science étudie, c'est là sa noblesse et sa grandeur; elle est indépendante de toutes les sectes et de tous les partis. Son rôle splendide est de nous éclairer de plus en plus, de nous élever sans cesse dans la connaissance de la vérité, de nous faire admirer dans la nature des lois et des forces dont l'essence réside, toujours mystérieuse, dans le domaine de l'invisible et de Tinfini.

Radieuse en sa pure beauté, la blonde étoile règne actuellement dans notre ciel du soir, comme aux jours où, sur les flots bleus des rives du Latium, le jeune Énée lui confiait les destinées de l'Italie naissante, comme au jour où Cléop&tre, étendue dans la pourpre de son navire, lui demandait le partage de l'empire du monde. A l'heure où le soleil vient de disparaître au sein de sa couche embrasée, ses feux ardents s'allument, phare céleste lointain, et dans l'éther transparent, c'est la Lumière elle-même, la Lumière incréée, qui semble naître et resplendir* Ah ! que toute la mythologie était vraie en ses doux symboles ! Vénus n'est-elle pas dans Taurore une déesse

310 L*ÉTOILE DU BEROEU

lumineuse s'élevant du sein des oodes ? n*eslelle pas dans le crépuscule la confidente naturelle des jeunes coeurs, qui s'ouvrent aux premiers frémissements de la vie? Mercure, flottant si rapidement, si capricieusement en apparencej de part et d'autre du Soleil, n'eslil pas le messager d'Apollon et de la céleste cour, rimage subtil du dieu des chercheurs et de la fortune? Mars, aux rayons fauves, n'est-il pas, de toutes les étoiles que Ton croyait régir les humaines destinées, n'estil pas Tastre rouge qui plane là-haut comme une menace et fait songer au sang des combats? Jupiter, calme, grand, splendide, rayonnant, n'estil pas le souverain des mondes ?

Saturne, lent, pâle, moins chaud d aspect, plus triste en apparence, ne symbolise-t-il pas la vieillesse, le Temps, le Destin ! Oui, la mythologie céleste, c'est encore l'Astronomie, l'Astronomie qui est dans tout, en laquelle nous vivons sans le savoir depuis le commencement du monde.

Les sentiments inspirés par les spectacles

l'étoile du berger 311

de la nature, par le ciel, par la mer, par les montagnes, par les rayons et les ombres, par les bruits et les silences, se sont manifestés sous des formes vivantes, sous des personnifications qui nous semblent mortes aujourd'hui, enfermées comme elles le paraissent sous de froides allégories, mais qui étaient la riche et sincère manifestation des impressions intérieures. Tout fut imprégné de vie, tout fut animé, et l'homme crut vivre au milieu d'un peuple de dieux qui pouvaient Teutendre, le voir, lui parler, avec lesquels il entretenait un perpétuel échange de sentiments. Ces dieux n'existaient pas pour eux-mêmes, pas plus que ceux des dévols bouddhistes, musulmans et autres, mais ils existaient dans la pensée humaine comme un reflet d'elle-même, et ils existent toujours sous cette forme. Toujours nous aimons entendre, dans la solitude profonde des bois, la source qui murmure, le ruisseau qui gazouille, le vent qui passe, le feuillage qui s'agite, l'oiseau qui chante ou qui parle ; toujours nous aimons contempler Tho-

rizon profond de la mer, les vastes plaines vues du haut de la moatagne» les vallées du soir qui s'enveloppent de parfums, et toujours nous les associons à nos impressions les plus intimes, toujours nous les interrogeons sur le grand mystère de l'existence des choses. Il y a trois mille ans, Homère pensait comme chacun de nous le soir d'une belle journée d'été, lorsqu'il écrivait dans Y Iliade :

Les astres splondides brillent au ciel, autour de la Lune lumineuse;

L*air est sans un soufBe ; au loin se montrent les collines,

Les penchants escarpés et les vallons; Téther infini s'ouvre dans sa magnificence,

Toutes les étoiles apparaissent, et le berger s*est réjoui dans son cœur,

Homère a été plus d'une fois ce berger qui, assis au penchant des vallées et perdu dans l'ombre de la nuit tranquille, a senti vibrer son âme à l'unisson de la silencieuse immensité.

Certains esprits sceptiques, fermés à tout sentiment comme à toute émotion pure, osent

Page 1