‹ Dans le ciel et sur la terre, tableaux et harmoniesChapitre 4 sur 19 · ÉPISODE DU GRAND HIVER · texte numérisé non relu

ÉPISODE DU GRAND HIVER

Pendant le grand hiver de 1879-1880, le froid atteignit une telle intensité que le thermomètre descendit jusqu'à 22 degrés à Paris, jusqu'à 25« à Saint-Maur, jusqu'à 28* à Longueville (10 dccemhre). La Seine, la Loire, l'Erdre, l'Aisne, l'Yonne, l'Oise, la Marne, etc., s'arrôtèrcnldans leur cours. En janvier, il se produisit dans la Loire un phénomène extraordinaire, sans précédent dans l'histoire de France, et qui, selon toute probabilité, restera sans renouvellement pendant des siècles et des siècles. J'ai voulu observer ce spectacle et j*ai parcouru en long ci en large ce vaste fleuve de pierre arrête dans son cours. Si ce n'est pas littéralement assis sur un glaçon que j'ai écrit les lignes suivantes, c'est du moins d'une habitation dont les murs plongeaient dans l'étrange mer de glace qui remplaçait alors le beau fleuve de la France centrale.

Nous sommes à Villebernier, petit village on amont de Saumur, étendu sur la rive droite

de la Loire, et dont la situation doit être charmante lorsque dans les tièdes matinées de mai le miroir des eaux reflète le ciel d'azur et les collines verdoyantes, au milieu du chant des oiseaux et du parfum des fleurs. Il parait aujourd'hui figé lui-même, pétrifié comme un cimetière. Le ciel est terne, et à travers les brumes froides et grises le soleil levant se montre comme une orange suspendue au firmament. Le vent souflBe du Nord et le thermomètre marque douze degrés de froid. L'air glacial que l'on respire pénètre jusqu'à la moelle des os et fait frissonner l'organisme entier. Là-bas, sur la colline, une douzaine de moulins à vent tournent en grinçant des dents, tandis que le vieux et lourd ch&teau de Sanmur semble un donjon du moyen âge endormi, un géant des temps disparus, pétrifié luimême au-dessus de la ville qui, à quelques kilomètres d'ici, s'agite dans les bruits du matin comme une fourmilière au pied d'un éléphant.

Aussi loin que la vue puisse s'étendre, en

amont comme en aval, on ne voit d'ici qu'un désert morne et silencieux, chaos de pierres blanches qui ressemblent à d'énormes plaques de marbre écroulées les unes sur les autres, et formant dans leurs amoncellements bizarres et inattendus, ici des ravins profonds, là, des collines adoucies, plus loin des pyramides aiguës, là-bas une vaste plaine blanche parsemée de tombeaux. Nul bruit, nul mouvement, pas une goutte d'eau, pas une branche d'arbre, pas un oiseau. C'est la solitude polaire, c'est la Sibérie glacée, c'est le désert sauvage c ù l'homme semble arriver pour la première fois! Où donc est la Touraine? Où donc est le jardin de la France? Ces pierres s'amolliront-elles jamais?

L'aspect qui frappe avec le plus de puissance l'esprit contemplateur, c'est cet état solide de l'eau, de l'eau qui pour nous est l'élément liquide par excellence. Nous avons là sous les yeux des blocs immenses, énormes, entassés les uns sur les autres, offrant l'aspect et la dureté du marbre, rù rien ne rap-

pelle Teau, l'élément liquide. 11 y en a une étendue de sept à huit cents mètres de large et de quinze à vingt kilomètres de longueur, étendue qui continue de s'accroître tous les jours. De l'eau en blocs, c'est sans doute normal sur Uranus ou sur Neplune, où l'on Mtit peut-être les édifices les plus solides, les villes et les demeures avec cet élément minéral, tandis qu*à l'opposé il y a probablement des mondes sur lesquels nos pierres et nos métaux terrestres sont constamment à Tétat liquide, formant des ruisseaux d'or, d'argent ou de plomb, comme nous pourrions nousmêmes avoir ici des ruisseaux de mercure ; l'état physique des substances, l'aspect solide, liquide ou gazeux, n'est dû qu'à la température, et le même minéral affecte, sans changer de nature chimique, l'un ou l'autre de ces trois états, suivant le degré de calorique appliqué à ses molécules, lesquelles se tiennent ensemble ou glissent les unes sur les autres, ou s'écartent en vapeurs, selon la force calorifique qui agit sur elles; mais quelque scien-

UQquequesoiirexplicatioD, quelque logique que soit le procédé, il n'eu est pas moins vrai que de pareils aspects ont le droit de nous étonner et que nous n'avons guère l'habitude de voir l'eau entassée en blocs comme dans les assises et les éboulemenls d'une étrange carrière.

Il y a là plus de vingt millions de mètres cubes de glace (chaque mètre pèse 930 kilogrammes), c'est-à-dire que cette banquise représente quelque chose comme dix-neuf milliards de kilogrammes qui peuvent être soulevés par une crue et entraînés par un courant rapide auquel ni levées, ni digues, ni ponts ne sauraient résister. Et ce n'est là qu'une appréciation fort inférieure à la réalité, car le jour où je l'ai faite, la Loire continuait de charrier et d'augmenter la banquise. De fait, les glaçons se sont succédé jusqu'à Langeais, à plus de trente kilomètres de Saumur; la banquise s'étendait tout entière en amont et commençait à quelques centaines do mètres du pont.

Il a fallu ua concours de circonstances difficiles à réunir pour amener la production de ce phénomène dans son imposante grandeur :

un froid assez intense et assez durable pour geler la Loire; un adoucissement de la temi-érature et une débâcle ; un abaissement du niveau des eaux permettant aux bancs de sable dont le fleuve est parsemé d'arrêter les glaces de la débâcle; des bancs de sable et des îles disposés justement en amont du pont, de manière à augmenter les obstacles et faciliter l'arrêt; puis, enfin, un regel immédiat et intense venant arrêter entièrement la débâcle et figer toute cette migration dans une sorte de catalepsie subite et fantastique.

En effet, la Loire était prise, une couche de glace unie et compacte, épaisse de trente à quarante centimètres, permettait aux piétons et même aux attelages de passer d'une rive

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à Tautre ; au dégel les crues sont venues grossir les eaux du fleuve et soulever le couvercle de glace qui en comprimait le cours ; ce couvercle s'est fracturé, désngrégé, et la débâcle a commencé.

Le courant grandissant et tumultueux entraîna ces énormes glaçons qui s'entre-choquaient, se brisaient, s'écartaient, se rejoignaient pour se heurter encore.

Mais lorsque les premiers rangs de cette longue colonne de plus de trente lieues de longueur furent arrêtés, contre des obstacles inattendus, les autres rangs continuèrent d'avancer, se serrant d'abord en masse compacte, puis montant les uns sur les autres. En même temps, la crue augmentait toujours en amon^, il y avait plus de trois mètres de différence de niveau d'eau entre les premiers et les derniers rangs de la colonne, et le fleuve irrité se précipitait dans toutes les directions pour se faire jour.

Alors, comme des jouets entre les mains d'un colosse furieux, ces milliards de kilo-

Oi UNE MER DE GLACE

grammes d'eau pétrifiée furent lancés dans tous les sens , le fleuve déborda sur les prairies jusqu'aux levées qui protègent les plaines basses, et commença à se créer ua nouveau lit sur la rive gauche au détriment du vallon qui le séparait de la colline. Depuis la Loire supérieure, depuis la Vienne et le Cher, les bancs déglace disloqués accouraient s'entasser les uns sur les autres, et une tourmente formidable emportait tous ces êtres furibonds... quand, ù la nuit tombante, le Froid, semblible à la Mort, étendit sa main sur le fleuve et pé- IriQa soudain toute cette armée comme xm champ de statues.

Depuis, Teau s'est abaissée de nouveau, la voûte a cédé, toutes ces statues sont tombées pêle-mêle les unes sur les autres, des blocs de marbre de cinq mètres de long sur deux de large et cinquante centimètres d'épaisseur sont restés dans la campagne, comme des blocs

erratiques ; toute la plaine en est parsemée, et le fleuve, en rentrant dans son lit, a dessiné ses rives par le dépôt des glaçons flottants, qui forment une muraille démantelée mais prodigieuse, dessinée à traits de géants dans un désordre inexprimable.

Quant au lit même du fleuve, que l'on se figure une mer tourmentée dont les vagues , dans un phénomène hypothétique, auraient été tout à coup saisies et arrêtées par un froid polaire; que Ton se figure des crêtes suspendues, des flots chevauchant les uns sur les autres, à travers des sillons pittoresques, que Ton se souvienne de la mer de glace de Chamounix, dépourvue du massif des Alpes, que l'on se rappelle les blocs de la forêt de Fontainebleau, entassés dans la vallée de Francbard, et l'on se formera une idée de ce tableau pittoresque des glaces de la Loire jetées dans ce cadre qui n'était pas fait pour elles et rappelant plutôt encore les plaines de la mer polaire que les montagnes de la Suisse ou de la Savoie.

Certains blocs m'ont arrêté des heures entières; j'ai vu des cavernes sous lesquelles on peut se tenir debout, des dolniens dans lesquels on peut s'étendre, des plaques transparentes de plusieurs mètres de longueur, dont les cassures vertes rappellent Témeraude. Des feuilles mortes de saules, de peupliers, chauffées par le soleil, ont fondu la glace au-dessous d'elles et sont lentement descendues dans le trou qu'elles creusaient elles-mêmes, jusqu'à deux et trois centimètres de profondeur, dessinant exactement leur forme. Un grand nombre de blocs ressemblent, à s'y méprendre, à du camphre, d'autres au marbre de Carrare le plus pur. Plusieurs ont une structure intime bien remarquable : supposez un banc de verre de vingt centimètres d'épaisseur, dont les deux faces inférieure et supérieure sont parfaitement unies'; au lieu d'être homogène, l'intérieur est formé d'alvéoles verticales, irrégulières, d'un centimètre de diamètre en moyenne, comme si Ton coupait une tranche horizontale dans un gâteau de cire d'abeilles;

les feuillets qui forment ces polygones irréguliers sont d'un blanc mat, tandis queTintérieur est transparent : j'ai trouvé des milliers do kilos de glace ainsi formée. Généralement les monolithes offrent une épaisseur de trente à cinquante centimètres, et proviennent de nappes de plusieurs centaines de mètres d'étendue; quelques-uns ont plus d'un mètre d'épaisseur, mais dans ce cas la partie inférieure est formée de glaçons agglomérés. Il y a du reste là plusieurs espèces de glaces d'origine différente : glaçons formés d'abord au bord du fleuve, détachés par leur légèreté spécifique, charriés, puis soudés ensemble, quand la Loire s'est prise ; glaçons formés à la surface dans les eaux tranquilles de la Vienne et sur les prairies submergées; glaçons relevés, mélangés et transformés par la calastrophe.

Des travaux ont été entrepris pour ouvrir un chenal, pour préparera la débâcle un cours qui ne mette pas en danger les quartiers submersibles, pour faire sauter à la mine et à la

dynamite des glaces que Ton détache ensuite et qu^on abandonne à la dérive, et Ton peut même remarquer que ces escouades de soldats disséminées sur la mer de glace, les explo* sions violentes qui lancent dans les airs de beaux feux d'artiGces d'eau et de fumée, le tambour qui rappelle les héros quand la mine est allumée, ajoutent un certain pittoresque à la scène du glacier de Saumur. Mais ce sont là des jeux d'enfants. Ce que nous pouvons espérer, c'est de voir quelque jour un lent dégel so produire, sans grande crue et sans violence, ce qui n'est pas impossible, et la débâcle se former lentement et successivement *. Mais si un dégel subit et général amenait tout d'un coup trois mètres décrue, et si le courant était violemment dirigé vers la levée de Villebernier, rien n'y résisterait, ni villages, ni fermes, ni bocages, ni prairies, et dans certaines conditions que l'on peut prévoir, le fleuve pour-

* C'csl ce qui est arrivé, et la dêbftcle n'a amené aucun désutrt.

rait même abandonner son ancien lit pour s'en former un nouveau.

Du haut d'une terrasse qui domine la vallée, observatoire habité par une famille qui préfère le spectacle de la nature au tumulte du monde, je contemplais un soir ce vaste champ de glace étendu à mes pieds. Le soleil, qui s'était couché dans un lit de nuages, avait fait place à la pleine lune, se levant éclatante à l'orient. Sa fantastique clarté, dominant le silence de la nature, doublait les ombres et les silhouettes de rimmense cimetière, et Ton songeait que dans l'avenir notre planète arrivée à son dernier jour se montrera entièrement enveloppée de ce même linceul. Mais alors nos derniers descendants n'auront plus de printemps à espérer, tandis que dans trois mois les bords de la Loire refleuriront comme Tan passé : dans ces prairies parsemées aujourd'hui de monu-

ments funèbres, sous les arbres au tremblant feuillage, les fiancés viendront s'asseoir au milieu des joies de la nature et des sourires du ciel. La nature est grande et rhomme est son jouet.

Au bord de la Loira, Saumur, janvier 1880.

Celui dont la vie s*est écoulée au sein des pays de plaines, devant la vaste étendue des régions uniformes aux abondantes prairies^ aux champs fertiles; celui qui n'a point vécu dans la contemplation des hautes montagnes blanchies de neige, des chaînes tortueuses aux versants abrupts, des roches tourmentées où de rares sapins végètent immobiles, des gla-» ciers aux vertes cassures et des lacs bleus étendus sous la lumière du ciel : celui-là ne saurait comprendre le caractère de grandeur, de majesté, de domination qui appartient aux montagnes, à ces géants issus des convulsions du globe. Là-haut, sur ces sommets baignés dans Tazur céleste, Tàme humaine plane au-»

dessus des petits mouvements moléculaires qui agitent la surface terrestre. Dans Taérostat

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solitaire emporté par les vents à travers les hauteurs de l'atmosphère, le regard déployé sur la Terre donne à l'esprit une idée brillante de la vie, et de plus une impression de contentement indéfinissable, de pleine quiétude, de joie intime, résultant de la situation particulière en laquelle on se trouve au-dessus du monde humain et de ses vicissitudes. Sur les montagnes, l'impression est plus sévère et moins personnelle, car on sent plus solidement autour de soi le règne des forces physiques en action dans la vie du globe.

 mesure que nous nous élevons, traversant des zones de température moyenne décroissante, nous remarquons la série des arbres et des plantes, qui se succèdent suivant le climat des zones, et nous faisons en huit ou dix heures un voyage vers le froid, absolument semblable à celui que nous pourrions entreprendre en nous dirigeant vers les pôles. Dès qu'une montagne dépasse, en nos climats, dix-huit cents ou deux mille mètres, l'ascension ftiit passer en revue la curieuse succession des

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végétaux, jusqu'à leur disparition complète.

Parfois, comme au Righi, les sapins qui régnent seuls à la dernière limite s'arrêtent tout d'un coup en se rapetissant soudain, et diminuent si vite sous Taction mystérieuse du climat, qu'àlahauteur d'un seul sapin au-dessus d'arbres encore fort respectables on ne trouve plus que des arbustes et de la broussaille.

Parfois, comme au Saint-Gothard, après avoir gravi pendant des heures entières des roches dénudées et stériles, et suivi les abîmes d'un désert sauvage sillonné par les torrents aux chutes retentissantes, après avoir laissé les bancs de glaces s'éclipser derrière les crêtes déchirées, on arrive sur de verts pâturages, arrosés par une eau cristalline et déployés comme d'opulentrs prairies sur ces plateaux élevés.

Mais là encore un grand contraste attend l'œil observateur. Ces verdoyantes prairies s'étendent jusqu'aux noirs rochers ou jusqu'aux neiges éclatantes sans qu'un seul arbre vienne y donner son ombre, et sans que

nul rameau au tremblant feuillage y appelle la douce rêverie et le repos.

La sévérité règne là comme sur les cimes alpestres dont le pas cadencé du chamois traverse seul l'inaltérable solitude.

Ce qui frappe le plus profondément Fesprit humaio dans la nature de ces géants de pierre, debout devant les nations, c'est Tœuvre qu'ils accomplissent en silence dans leur immobilité séculaire.

Sont-ils inertes? passifs? stériles? inutiles? Leurs têtes chargées de neiges, enveloppées du suaire glacé des nuages, sont-elles endormies comme celles des Pharaons ensevelis dans les pyramides? Que font-ils là, ces êtres mystérieux, qui vivent dans la région intermédiaire entre la terre et les cieux, ces colosses de granit aux pieds desquels les armées humaines sont comme une poussière de fourmis? — Ils agissent, ils régissent, ils gouvernent le monde.

Rois de l'Atmosphère, frères de TOcéan, c'est à eux qu'est réservé le soin de distribuer

à la terre la sève des existences. Ils ont le calme austère de la mort, et la mort qui les eavironne est la source de la vie qu'ils dispensent. Vie et mort s'engendrent mutuellement.

Les nues élevées du sein des mers vont se condenser à Tétat de neige sur les cimes alpestres qui les arrêtent, et successivement amoncellent une eau solide, qui résiste là-haut au tourbillon de la nature. Ici et là les bancs de glaces assoupis dans les hauteurs silencieuses se réveillent; une source gazouille, et toute jeune, fraîche, infatigable, se trace un chemia en chantant. Elle appelle ses sœurs, et voilà que plusieurs minces filets d'une eau argentée se réunissent et courent ensemble vers les belles campagnes que déjà Ton aperçoit. De crête en crête ils jaillissent et tombent en cascades neigeuses, et de roc en roc descendent jusqu'aux plateaux où naissent les torrents écumeux. Voici des lacs transparents encadrés de leurs montagnes, et qui semblent sourire doucement au ciel. Les nuages s'y

mirent en passant — nuage et lac ne sont-ils pas jumeaux, et, comme Castor et Pollux, ne prennent-ils pas tour à tour leur place réciproque?

Les rives escarpées balancent sur leur miroir les rameaux des plantes, et leurs rochers nus y reflètent leurs flancs sauvages. Mais l'eau continue de chercher les plaines basses, qui l'attirent sans cesse. Elle forme alors ces cours d'eau qui jouent un si grand rôle dans rhistoire politique des nations.

Là, elle trace le Rhin, éternel sujet de guerre entre les politiqueurs qui habitent Tune et l'autre rive, et par ce chemin septentrional va retourner à l'Océan en s'approchant du pôle.

Ici, le glacier du Rhône ouvre le cours du fleuve qui descendra arroser les plaines fertiles du midi. Et ainsi, tout en retournant au sein des mers par son mouvement éternel, l'élément liquide dessine sur la carte du monde les lignes diverses dont l'humanité, pacifique ou belliqueuse, mais presque toujours belliqueuse et faible, composera ses annales.

De quelle importance sont donc ces massifs gigantesques dans l'histoire entière du monde ! Quelle œuvre perpétuelle n'accomplissent-ils pas au-dessus, au-dessous et au milieu de nous ! œuvre incessante et fatale qui nous domine singulièrement, nous, pauvres êtres mortels.

Tout ce grand mécanisme fonctionne, de la me^ à l'atmosphère, de l'atmosphère aux montagnes, des montagnes aux plaines et à la mer, sans que notre race joue là le moindre rôle.

Les nuées s'élèvent, la pluie tombe, la foudre retentit, la neige s'enroule aux fronts des cimes, les vents naissent et circulent, les eaux voyagent lentement dans les lacs, bruyamment dans les torrents, lourdement dans les fleuves, la verdure décore les collines et les vallées, le ciel s'anime, le soleil brille... et tout ce mécanisme colossal, immense, universel, marche sans cesse, étranger à nos petits mouvements lilliputiens et à notre propre existence, nous enveloppant dans sa succession, calme, austère, supérieur à nous,

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et continuant son cours sans s'inquiéter de notre histoire.

Ainsi tout marcliait sur la Terre avant l'apparition de rhomme, pendant des milliers de siècles, où la nature agissait ainsi pour ellemême, sans que nulle pensée humaine fût là pour se reposer sur son sein et regarder le ciel. Ainsi le mécanisme du monde continuera sa marche lorsque nous n'y serons plus, lorsque les générations de l'avenir auront disparu à leur tour et lorsque la race humaine sera éteinte sur cette terre.

Vous avez vu bien des âges, ô montagnes solitaires qui trônez dans les nues! Vous avez vu les campagnes qui se déroulent à vos pieds sans troupeaux et sans travailleurs; vous avez vu vos lacs sans nacelles et sans hymnes; vous avez vu les fleuves sans villes à leurs bords et la terre sans hommes. De nouveau vous reverrez ces solitudes dans l'avenir. Vous ne savez pas qu'il y a actuellement des hommes qui vous contemplent, et peut-être est-ce identique qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas !

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Nulle description ne saurait rendre la merveilleuse beauté de certains paysages du soir dans les Alpes. C'est un monde de grandeur et de douceur, de sévérité et de tendresse, un singulier mariage du pouvoir majestueux avec la suave délicatesse, un ensemble à la fois formidable et charmant que Tœil surpris contemple fasciné sans pouvoir d'abord le bien comprendre. Nature! ô grande nature! combien est petit le nombre des âmes qui savent entendre tes paroles! Parfois les plus magnifiques spectacles passent inaperçus devant nos yeux aveugles; parfois le moindre trait de lumière frappant nos regards nous met soudain en communication avec toi, et nous fait entrevoir ta beauté à travers les fluctuations des mouvements terrestres... Un jour d'équinoxe de septembre, j'avais étudié les effets du coucher du soleil sur les cimes éclatantes de la Jungfrau, de l'Eiger et du Monch.

Derrière la chaîne de l'Abendherg (mont du soir) qui borde au sud le silencieux lac de Thun et dont les sommels lointains se

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découpaient sur ThorizoD p&le comme de hautes dents noires, Tastre du jour était lentement descendu. Les trois montagnes de neige que je viens de nommer restaient seules éclairées derrière un premier plan sombre et déjà brumeux, et par un effet singulier, l'éclairage oblique de la Jungfrau lui donnait exac* tement Taspect d'une montagne de la lune, de ces vastes cratères blancs circulaires et bordés d'une ombre noire échancrée. Douze mioutes après le coucher du soleil pour la plaine d'Inlerlaken , la dernière pointe de TEiger perdit sa blancheur et devint rose ; une minute après ce fut le tour du Monch, et deux minutes plus tard celui de la blanche Jungfrau, vierge baignée dans l'azur, qui pendant quelque temps trôna seule dans le ciel, légèrement colorée d'une douce nuance rose paie. Quelques minutes après, les (rois Alpes s'illuminèrent de nouveau et brillèrent comme des montagnes roses; puis, comme par le passage d'un génie malfaisant dans les hauteurs de l'atmosphère, elles parurent mourir

tristement et perdirent leurs teintes chaudes et vivantes pour s'envelopper de la sombre et verdâlre pâleur d'uii cadavre.

J'avais assisté, dis-je, à ce coucher de soleil, et de mon observatoire improvisé sur une colline de sapins, j'étais redescendu au lac en suivant le sentier qui mène aux ruines d'un antique castel. Un pont de bois jeté surTÂar traverse le fleuve rapide et solitaire. La nuit tombait. Les clochettes colossales suspendues au cou des vaches semaient dans le lointain les perles sonores de leur timbre pastoral. Le parfum sauvage des plantes alpestres descendait dans la plaine sur les ailes d une brise imperceptible. Il semblait qu'un recueillement immense enveloppait la nature entière, et le promeneur isolé dans ces campagnes ne pouvait que songer avec mélancolie à la succès* sion rapide et fatale des jours, des saisons et des années.

Tout à coup, au détour d'un sentier bordé de buissons et d'arbustes, ma vue jusque-là masquée par ces haies eut devant elle le pa-

iiorama toul entier du lac , de la plaine de roseaux, des collines boisées et, dans le fond du paysage, là-bas, à plusieurs lieues de distance, des trois géanis blancs debout dans le ciel.

Oui, comme trois géants impassibles, le Moine, T Aigle et la Vierge étaient là, silencieux, le front baigné dans les hauteurs, la tête ceinte de glaces éternelles, regardant autour d'eux la succession des choses éphémères, et dominant tout par leur âge comme par leur taille. A. leur droite, le mince croissant de la lune flottait comme un filet d'argent fluide et transparent. Les plus belles étoiles s'allumaient dans lescieux... Quelle peinture, quelle description sauraient reproduire de tels tableaux, rappeler de telles heures? La musique, la suave mélodie de la pensée rêveuse pourrait seule peut-être nous en donner la ressouvenance.

C'est un spectacle admiré depuis longtemps que celui de l'illumination des Alpes. L'une de ses manifestations les plus éclatantes est

certainement celle qui se produit sur le massif du Mont-Blanc vu de Genève.

Nombre monte rapidement sur le flanc des chaînes ; la chaleur des teintes s'évanouit ; une nuance sombre, uniforme et terne la remplace, et c'est par ce passage rapide d'un état à un autre aussi différent, que Ton peut appré cier avec certitude, pour chaque lieu, le moment précis ou son éclairement doit cesser.

C^'tte extension progressive du domaine de l'ombre est accompagnée d'une augmentation apparente dans l'éclat, la vivacité et la coloration des parties encore éclairées, produite par le contraste. Alors les neiges des montagnes éloignées et éclairées ont une couleur d'un jaune orangé vif, et les rochers de ces montagnes ont une teinte plutôt d un orangé rougeàlre. Lorsque les contreforts inférieurs des Alpes, au-dessous des neiges éternelles, sont entièrement dans l'ombre, les rochers, et surtout les neiges de la chaîne centrale, prennent un ton de plus en plus intense et plus rouge; sur les neiges, c'est un rouge

aurore; sur les rochers, une teinte analogue, mais un peu grisâtre. Pénétrés, comme ils le sont tous, neiges et rochers, par cette même clarté, leurs diverses nuances s'harmonisent merveilleusement ensemble.

Environ 24 minutes après le coucher du soleil, le Mont-Blanc reste seul éclairé lorsque tout le reste de la surface de la terre est plongé dans l'ombre; il brille d'une vive lumière d'un rouge orangé, et, dans certaines circonstances, d'un rouge de feu comme un charbon ardent On croit voir alors un corps étranger à la terre.

A partir du moment où l'ombre a recouvert les cimes neigées, un changement frappant s'est opéré dans l'aspect de chacune d'elles, à mesure qu'elle s'obscurcissait. Ces couleurs si brillantes et si chaudes, cet effet si harmonieux d'éclairement et de coloration qui confondait les neiges et les rochers dans une même teinte aurore dont ils ne présentaient que de simples nuances, lout s'est évanoui pour faire place à un aspect que l'on peut

nommer vraiment cadavéreux ; car rien n'approche plus du contraste entre la vie et la mort sur la figure humaine , que ce passage de la lumière du jour à Tombre de la nuit sur ces hautes montagnes. Alors les neiges sont devenues d'un blanc terne et livide, les bandes et les pointes des rochers qui les traversent ou qui en sortent ont pris des teintes grises ou bleuâtres, contrastant durement avec le blanc mat des neiges. Tout effet a cessé, tout relief a disparu; plus de contraste d'ombre et de clair, plus de contours arrondis; la montagne s'est aplatie et parait comme un mur vertical *.

On observe un effet identique, de la terrasse de l'Observatoire de Nice, sur les montagnes de TEsterel, dont les perspectives varient, au coucher du soleil, comme des plans de décors. Un troisième état de lumière va succéder, qui ajoute encore à la grandeur de cette contemplation.

• De SAL'SiinE. Vot/fii/es dans les Aljff.'.-.

La partie du ciel voisiae de ces monts , et sur laquelle ils se projettent, a pris, depuis la décoloration et l'obscurcissement des montagnes, un éclat toujours plus vif et une couleur toujours plus rouge. Si Ton continue à l'observer attentivement, on voit, une ou deux minutes après que la lumière s'est éteinte du haut Mont-Blanc, paraître, dans la partie inférieure de ce ciel rouge, une zone horizontale, obscure, bleue, d abord très étroite, mais qui augmente rapidement de hauteur et semble chasser en haut les vapeurs rouges dont elle prend la place. Cette bande, c'est Tombre de la terre qui monte à mesure que le soleil descend.

Enfin, lorsque la zone horizontale bleue a dépassé le sommet du Mont-Blanc, soit lorsqu'il s'est écoulé en moyenne 33 minutes depuis que le soleil s'est couché pour la plaine, alors on voit les neiges se colorer de nouveau, recouvrer en quelque sorte la vie , les montagnes reprendre du relief, un Ion chaud, une teinte orangée, quoique bien plus faible qu'a-

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vant le coucher du soleil ; on voit les contrastes entre les rochers et les neiges disparaître, les premiers prendre une couleur plus chaude et plus jaune, et s'harmoniser de nouveau avec les neiges. Peu à peu, ce même effet se produit sur des montagnes plus rapprochées, et demeure jusqu'à la nuit close.

Les montagnes sont l'image de la vie. Et elles sont aussi l'image de la mort.

Dans un modeste petit bois dont les oiseaux me connaissent, j'ai devant moi un nid de rossignols. Quatre petits, nus et tremblants, sont là serrés les uns sur les autres, si pressés qu'on distingue à peine seulement leurs grosses têtes et leurs yeux noirs, plus gros encore. Ils sont éclos d'avant-hier et d'hier, ne voient rien et ne savent pas encore s'il y a des arbres et de la lumière. Ils périraient bien vite s'ils étaient abandonnés. Mais le cœur de leurs jeunes parents bat pour eux dîme tendresse vraiment maternelle. Ils sont là tous les deux, le père et la mère, debout sur les bords du nid, tout auprès l'un de l'au-

Ire. Ils penchent leurs becs vers les quatre grands becs ouverts des petits ; il faut voir avec quelle singulière énergie ceux-ci allongent le cou ! Et le père et la mère, qui ont fait des provisions dans leur gorge, leur versent ainsi depuis plusieurs minutes la première nourriture, le miel et le lait de leur alimentation future. Quelle charmante famille, et comme ils aiment la vie tous les six ! Les rayons du soleil pleuvent à travers les branches et les parfums s'élèvent de la vallée; c'est la vie se jouant dans la lumière, dans la douce chaleur de mai. Parfois le petit père et la petite mère suspendent leur distribution et contemplent leurs nouveau-nés avec cet air de contentement et ces gentils mouvements de tête que l'on connaît nux oiseaux. Ils se regardent aussi tous les deux en silence, et leurs tètes charmantes s'approchent encore Tune de l'autre. Ils confondent leurs becs comme dans un baiser d'amour. Puis voilà qu'ils se consultent. Un nuage rafraîchit l'atmosphère. Le père s'est envolé; la jeune mère est doucement descen-

due, en pliant ses pattes, sur les petits qui tremblaient; elle les couvre de ses ailes et remplit le nid à elle toute seule, comme une petite fille qui étale sa belle robe. Toutefois sa tète est assez haute pour qu*elle puisse voir par-dessus le bord du nid et observer les environs. Mais voici le rossignol qui revient. Il se pose encore comme tout à l'heure sur le bord du nid. Il penche son bec vers celui de sa compagne. C'est maintenant le dîner de la couveuse. Il lui présente les mets qu'elle préfère : elle n'a pas besoin de se déranger. Il parait qu'elle ne déteste pas cette manière de vivre, car elle aspire avec une sorte d'ivresse le trésor qu'on lui destine; ses ailes tremblent; tout son petit corps palj)ite. L'époux va et revient vite, et lui apporte ainsi dans son bec un dîner complet. Ils ont beaucoup à travailler tous les deux pour soigner leur jeune famille. Aussi sont-ils sérieux maintenant. Il y a quinze jours à peine, ils passaient la journée entière à jouer, à sauter de branche en branche, à se poursuivre, à chanter, à s'aimer. Maintenant

r-'iftô Arai-Li

NID T)K HOSSICNOl.r.

on ne joue plus; on ne danse plus; on ne chante plus; on ne s'aime plus de la même fagon ; on est père de famille ; on est chargé d'une génération nouvelle. Tant que ces cbers petits seront privés de plumes, il faudra leur mettre dans le bec ce qui convient à leur âge. On est inquiet sur la destinée qui les attend. On les aime, et peut-être ceux-ci ne comprendront-ils pas cette affection de leur mère.

Peut-être s'envoleront -ils aussitôt que cette même mère leur aura appris à se servir de leurs ailes, et Tabandonneront-ils dans une subite solitude sans se souvenir de leur enfance. « L'affection, comme les fleuves, descend et ne remonte pas. ..» A quoi pensent aujourd'hui ce rossignol et sa compagne? Sans doute, ils n'ont pas devant leur inquiétude l'établissement futur de leurs fils et de leurs filles, les professions sociales, les principes de l'honneur qui doivent diriger toute carrière. Sans doute ils ne sont pas tourmentés par les calculs d'intérêt qui préoccupent souvent faussement les pensées humaines. Mais

à quelle école Tépouse qui u'esl pas encore mère a-t-elle appris l'élégante construction du nid où elle déposera ses œufs. Elle est âgée d'un an et n'a point couvé encore. Qui lui a enseigné qu^elle devait construire ce nid tel qu*il est et non autrement? Qui lui a parlé de la chaleur d'incubation nécessaire à l'éclosion de l'œuf fécondé, et qui lui a dit qu'en restant quinze jours couchée sur ces œufs, elle les ferait éclore? Situation énervante, malgré le soulagement qu'elle en ressent, et insupportable pour sa vivacité, si un ordre instinctif ne la soutenait. Et quand les œufs furent éclos, qui lui a dit qu'elle devait se retirer du nid, et que ces petits êtres étant vivants et devant vivre, il fallait leur chercher la nourriture convenable? Qui la force maintenant à passer quinze nuits encore les ailes étendues sur le nid, dans la position la plus fatigante qu*on puisse imaginer pour un oiseau qui doit dormir sur ses pattes? Mais, remontons plus haut encore. Qui construisit Tœuf, berceau d'une génération future?

Qui créa le germe et le plaça au centre de cet œuf? Par une puissance mystérieuse, un être de même nature que le père et la mère va se mouvoir dans ce fluide ; le jaune d'œuf va subir la plus merveilleuse des métamorphoses :

il deviendra vivant! Lorsque la transformation sera accomplie, un petit oiseau sera là. Il est encore trop faible pour être exposé au dehors, aussi ne sort-il pas encore. En attendant, voici le blanc d'œuf qui l'entoure, et cette albumine est précisément la nourriture qui lui convient en attendant sa naissance. Il se nourrit du blanc d'œuf. Peu à peu, il se forme entièrement ; les ailes et les pattes sont dessoudées, la tête se relève de la poitrine ; il ne demande plus qu'à sortir de sa prison. Or son bec se revêt pour cela d'un émail qui tombera après l'éclosion ; de ce bec il se met à casser la coquille, et le voilà qui en vient à bout et passe sa tête. Il s'aide des ailes et se délivre tout à fait... Nid de rossignols! tu es pour moi aussi grand que le système solaire tout entier avec tous ses mondes, et tu me

parles plus intimemement. Tu me dis en tou doux langage que Celui qui a créé le rossignol a voulu que sa note restât dans les chanls du soir, et que la Force mystérieuse et sublime qui a créé le monde lui a donné les lois de sa conservation. Nulle idée n'est plus simple ni plus majestueuse que celle-ci ; nulle ne satisfait mieux notre besoin de connaître. La nature est vraiment belle ; loin de détourner les yeux toutes les fois que nous rencontrons une forme sensible de la beauté éternelle, admirons-la, et reconnaissons-la aussi sincèrement que la vérité mathématique. La nature n'est-elle pas notre mère? Avonsnous jamais passé d'heures plus délicieuses et plus instructives que celles de nos entretiens intimes avec elle, au fond des bois silencieux?

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