CHAPITRE VI
uit Fours en Ebemin de er
AjEsT à Chicago que com- | mence, à proprement par- | ler, le Far-West américain.
ro -là, on est en pays civilisé, presque en Europe; après Chicago, on sent qu’on est parvenu aux frontières du monde sauvage.
Notre petite troupe s'était peu à peu complétée et avait atteint le chiffre de
quatre-vingts personnes. Parmi les nouveaux venus nommons d’abord M.
Hatch lui-même, notre hôte et notre chef; son lieutenant M. Cole, également de New-York, chargé de diriger l'expédition et de veiller à nos approvisionnements, lourde tâche, comme vous pensez; puis Miles Woodruff, nièces de M. Hatch, et un de ses cousins, M.
Sumner. De la Nouvelle-Angleterre étaient venus M. Chace, manufacturier du Rhode-Island, homme charmant et voyageur Iintrépide; sa sœur,.Mme Tolman, de Boston, sa cousine, Mlle Holmes, et son beau-frère, M. Wyman, doué d’une faculté d'improvisation comique qui n'a pas peu oz à agrémenter notre voyage.
Chicago était représenté par le doc-
teur Hollister, avec sa femme et sa fille.
Enfin, le « Sud ensoleillé » avait fourni son contingent en la personne de M.
W. Samuel et de M. Newman, de Saint- Louis, avec leurs familles. Et, pour que la race blanche ne se trouvât pas seule dans un pays où toutes les familles humaines se mêlent et se coudoient, M. Hatch avait emmené deux domestiques nègres et M. Newman un cuisinier chinois. |
Pour une caravane comme celle-là, on pouvait bien avoir un train spécial.
En effet, M. Hatch avait fait. préparer plusieurs wagons Pullman, sortis des ateliers dont Je vous ai parlé précédemment, et les avait fait réunir de manière à former une véritable habitation. Deux
wagons-lits, l’un pour les dames, l’autre
pour les messieurs, un wagon-salon, un wagon-restaurant, un wagon pour les bagages, telle était la composition de notre train.
Vous savez peut-être que les wagons américains sont arrangés tout autrementque les nôtres. Ils sont très longs, une dizaine de mètres en moyenne, et ne sont pas divisés en compartiments.
Un couloir les traverse dans le sens de la longueur, et les banquettes, pour deux ou trois personnes chacune, sont rangées sur les deux côtés. Les wagons communiquent entre eux par des plates-
formes, sur lesquelles on peut se mettre si on ne craint pas la poussière : on se promène ainsi d’un bout du train à l’autre. Pour les longs voyages, c’est beaucoup moins fatigant, parce qu’on
est pas assis tout le temps à la même place. Du reste, le système a des avantages et des inconvénients.
Dans les wagons-lits, un arrangement ingénieux permet de réunir deux banquettes de manière à en faire un lit, Si la place manque, on peut encore établir un second lit au-dessus du premier. Cela ressemble un peu aux cabines des bateaux, mais on y est beaucoup mieux.
Cest dans un train aménagé de la sorte que nous nous sommes installés pour huit jours, afin d’aller de Chicago aux montagnes Rocheuses. Comme vous voyez, c’est la maison ambulante
des bohémiens sur une plus grande
échelle.
Parfois, le train s’arrêtait pour un
LA
temps plus ou moins long; alors nous pouvions faire des excursions dans le voisinage. Et comme c'était sofre train, nous étions sûrs d’être attendus, même quand nous, arrivions en retard. En somme, un genre de vie très agréable, quoique un peu trop sédentaire.
Notre itinéraire comprenait d’abord
les États d'Iowa et de Minnesota, puis
les vastes territoires du Dâkotä et du Montana. Vous savez qu’en Amérique on appelle ferrifoire une région peu peuplée qui n’a pas encore le droit d'envoyer des délégués au Congrès, et
dont le gouverneur, au lieu d’être élu
par le peuple, est choisi par le président des États-Unis (1).
(1) Il n’y en a presque plus maintenant (1896).
Ces diverses régions diffèrent les unes des autres à bien des points de vue.
L'Iowa, dans lequel nous sommes entrés en traversant le Mississipi suc un grand pont suspendu du même genre que ceux de Brooklin et de Niagara, est, du moins dans sa partie Est, couvert de forêts marécageuses, au milieu desquelles apparaissent de temps en temps de grands champs de | maïs et même des petites villes bâties en bois. Ces forêts n’ont pas l'aspect.
grandiose des forêts vierges du Canada; presque toutes semblent assez jeunes, ce qui ne laisse pas de surprendre au premier abord, car évidemment ce ne sont pas des bois en coupe réglée. Mais il paraît qu'autrefois les Indiens met-
taient périodiquement le feu aux prai-
ries et aux forêts, et que les colons ont
suivi cetexemple: c’est ce qui explique que les arbres ne soient pas plus grands.
Toute cette région voisine du Mississipi est formée de terrains d’alluvion
d'une merveilleuse fertilité ; mais, comme les marais y abondent, elle est extrêmement malsaine. Les fièvres paludéenes y font de grands ravages, et un nombre considérable d'habitants
deviennent poitrinaires. On les envoie,
pour les guérir, respirer l’air sec et vivifiant des montagnes Rocheuses.
Le Minnesota, comme l'Iowa, est couvert de forêts, mais ce qui le caractérise d’une façon toute particulière, ce sont les lacs innombrables dont il
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est couvert. « Quand Dieu a séparé les eaux de la terre, dit-on dans le pays, il a fait exception pour le Minnesota » ; et de fait, je ne vois guère que la Suède à comparer à ce pays. Ces petits lacs sont, à leur tour, parsemés d'îles et d’ilots, qui fournissent à chaque instant des coups d’œil ravissants. C’est à cette quantité d’eau que le pays doit son nom: Minnesota signifie dans la langue des Indiens Dâkotäs qui l’occupaient autrefois, eau blanchätre. Kn effet, lorsque le ciel est couvert de légers nuages, ce qui est très fréquent, l’eau des lacs qui les reflète paraît blanche, et le nom de Minnesota est parfaitement bien choisi.
L'un des plus beaux lacs est celui de
Minnetonka (la grande eau), près de
. la double ville de Saint-Paul et Minneapolis, capitale du Minnesota, où notre convoi s'arrêta pendant deux jours.
C'est un séjour enchanteur, où beaucoup de familles riches des États voisins commencent à aller passer l'été :
aussi les personnes qui ont eu la bonne idée d'acheter des terrains dans les environs, il y a quelques années, les revendent-elles à des prix fabuleux pour la construction d'hôtels ou de maisons de campagne (1). Du reste, les environs de Minnetonka ont, pour les amateurs de légendes indiennes, un autre intérêt. C’est là, en effet, que
se trouvent les chutes de Minnehaha
(1) Un monsieur qui avait acheté une île sur le lac Minnetonka, pour la somme de un dollar (5 fr.), refusa, neuf ans plus tard, de la vendre 10,000 dollars.
(eau riante), si célèbres dans les traditions des Däkotäs, et où le poète Long- fellow place la demeure du vieux faiseur de flèches, beau-père de Æzawatha.
Comme le poëme de Hiawatha et les légendes qui s’y rattachent m'ont toujours passionnément intéressé, J'ai entrepris, après bien d’autres, un pèlerinage aux chutes de Minnehaha, mais je me suis égaré en route. On ne rencontre personne, il n'y a guère de chemins frayés dans les bois et dans les marais. Mon expédition s’est bornée à une promenade intéressante, mais très fatigante, car le soleil était brülant, et dans ces contrées humides la chaleur est plus accablante que partout ailleurs.
À ce propos, je me rappelle un trait
curieux des mœurs américaines. Vous
savez que les industriels américains poussent l’art de la réclame plus loin que Géraudel lui-même : en plein désert, on rencontre des rochers sur lesquels est écrite en grosses lettres de couleur l'adresse de quelque fabricant de cigares ou de poudre dentifrice. Or, après avoir erré quelque temps dans les environs de Minnetonka, je songeais sérieusement à revenir à Minneapolis, et je me demandais, non sans inquiétude, comment je pourrais retrouver mon chemin. J'arrive sur un sentier
. «carrossable », et je le suis au hasard,
ne sachant pas si je prenais la bonne direction. Tout à coup j'aperçois un poteau indicateur : c'est une chance
inattendue, car habituellement on n’en
met pas dans les régions aussi peu
peuplées. Je m'’approche; il y avait une flèche directrice, et ces mots :
« 9 milles d'ici jusqu'à la boutique de M. X..., cordonnier à Minneapolis. » |
C'était une vulgaire réclame, mais, “franchement, elle avait du bon. Je suivis la direction indiquée; de mille en mille, le poteau indicateur reparaissait, marquant le chemin à suivre et donnant la distance. Pour plus de süreté, il se dressait encore à tous les endroits où le chemin aurait pu paraître douteux.
Grâce à cet aimable cordonnier, Je parvins à Minneapolis sans encombre.
Si j'avais eu besoin d’une paire de
souliers, c’est bien chez lui que je l'aurais achetée; mais, Ô ingratitude !
j'ai oublié son nom, et je ne pourrai
jamais lui témoigner ma reconnaissance pour le service qu'il m'a rendu.
Le Minnesota est séparé du Dâkotà par la rivière Rouge, dont le nom dérive, paraît-il, des guerres d’extermination que se faisaient autrefois sur ses bordsles Indiens Algonkins et Dâkotàs.
-On prétend que les eaux de la rivière furent plus d’une fois empourprées par le sang des guerriers de la prairie.
Aujourd’hui, à l'endroit où le chemin de fer traverse la rivière, s’élèvent les deux petites villes sœurs de #oorhed et de argo. C’est dans cette dernière ville que nous avons passé notre premier dimanche dans l'Ouest, car, suivant l'habitude américaine, notre train
s’arrêtait le dimanche pour laisser aux
mécaniciens, etc., le repos du septième Jour.
Fargo est une ville toute neuve, dont les maisons sont bâties en planches, et dont les rues n’ont guère d’autre macadam que le sol des prairies. Les habitants étaient, au moment de notre visite, au nombre de 10,000, et ce nombre augmente très rapidement. Il y a dix églises et plusieurs écoles, un journal quotidien, fhe Fargo Argus (qui est parfois un peu à court de nouvelles), et un fanal électrique qu'on allume tous les soirs et qui éclaire la ville tout entière mieux que ne pourrait le faire le. gaz ou tout autre système. Lorsqu'on est dans la prairie à une petite distance
de la ville et que tout à coup ce
fanal s'allume devant vous, l'effet est saisissant.
La principale industrie de Fargo, avec l’agriculture, est le flottage du bois, le /xw#ber, comme on l'appelle.
Mais nous n'avons pas eu l’occasion de voir les /xmberkers à l’ouvrage. En effet, nous avons passé à Fargo la journée du dimanche, et le dimanche, aux États-Unis, est resté ce que Dieu l’a fait, le jour du repos. C’est surtout - dans ces petites villes de l'Ouest qu’on apprend à l’apprécier.
Dans la Nouvelle-Angleterre, l'observation du sabbat est parfois trop rigoriste et quelque peu judaïque. Dans
les grands centres, comme New-York
et Chicago, elle a été entamée par cette fièvre d'activité, cette poursuite
LES LUMBEKRKERS
si
incessante de la richesse, qui est une des plaies de notre civilisation moderne. Mais parmi ces honnêtes et paisibles populations de cultivateurs, laborieuses et actives sans doute, mais non pas au point d’en perdre la faculté de réfléchir, le dimanche a gardé tout son charme. Les travaux sont arrêtés, les boutiques se ferment,
les églises (il yen a dix à Fargo) se
remplissent deux ou trois fois dans la Journée ; les ouvriers, les commerçants se reposent, heureux et paisibles, au sein de leur famille, ou tiennent des réunions moitié religieuses, moitié récréatives, où le chant des cantiques populaires de Sankey tient une large place, ou bien encore vont faire ensemble de Jolies promenades dans la prairie. Je
me disais, en parcourant cette petite ville, qui semblait jouir si pleinement du repos que Dieu lui donnait : « Quand donc la France comprendra-t-elle que le dimanche est un des dons les plus précieux de la bonté de Dieu, et que le sabbat a été fail pour l’homme, comme l’Écriture nous l’apprend ?
Un des hommesles plus intéressants que nous ayons vus à Fargo est certainement le P. Stéfane, prêtre catholique, qui avait été longtemps missionnaire parmi les Dékotäs ou Sioux.
Les Dâkotâs ont donné leur nom au territoire où se trouve Fargo; c'était autrefois une des plus puissantes tribus du Nord-Ouest ; ils ont tenté, à plusieurs reprises, de s'opposer à l’invasion des hommes blancs et leur ont
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