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APRÈS vingt-quatre heures de | chemin de fer, nous arri- #2" vons un mardi matin à Chicago, la grande ville du Nord-Ouest, la ville Champignon, comme on l’appelle quelquefois à cause de la rapidité avec laquelle elle a grandi. | Elle est située sur l'emplacement d'un marécage que formait autrefois
l'extrémité sud du lac Michigan. C’était un bien vilain endroit pour y bâtür une ville, mais, au point de vue commercial, la situation était très avantageuse, et 1l s’y est formé de bonne heure un entrepôt de marchandises. Détruit au début parles Indiens Potowatomies, l'établissement a bientôt été repris et s’est accru rapidement. La culture du mais s’étendait de plus en plus dans l'Illinois, et Chicago était, à cause de sa position sur le lac, le point d’expédition le plus commode ; aussi l’entrepôt de grains devint-1l bientôt une ville, et les habitants, à force de travail et d'énergie, ont fini par élever le sol à plusieurs mètres au-dessus de son ancien niveau, celui du lac.
Comme vous le savez sans doute,
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une grande partie de la ville, bâtie surtout en bois, a été détruite en 1871 par un des plus terribles incendies dont l’histoire ait gardé le souvenir.
On à cru un moment que la croissance de Chicago était arrêtée pour toujours:
mais elle a repris mieux que Jamais et il ne reste pas trace du désastre ; seulement on préfère maintenant bâtir en pierre, et les prospectus des grands hôtels portent en grosses lettres : A/40ogether fire-proof (tout à fait à l'épreuve du feu). Chicago a aujourd'hui près d’un million d'habitants.
On raconte que l'incendie de Chicago a été causé par une vache, qui, d’un coup de pied, a renversé une lampe à essence minérale.
Les Américains ont créé en souvenir
de ce fait une sorte de proverbe, pour dire qu’une mauvaise action insignifiante peut avoir de déplorables conséquences.
Les villes américaines sont en gé-
néral horriblement mal pavées ; mais Chicago a sans contredit la palme sous ce rapport. On n’a pas idée de rues pareilles : ce sont des fondrières, de véritables casse-cou, dont les lignes de tramways sont les seules parties à peu près convenables. Mon compagnon de voyage, M. Salvador, fit à ce sujet quelques observations au maire de Chicago, qui lui répondit fièrement :
« Nous savons bien que nos rues sont abominables, mais nous nous gar-
dons bien de les faire réparer. Pour
rebâtir ce que l'incendie a détruit, nous avons contracté une dette considérable :
nous sommes occupés à la payer, et c'est pourquoi nous lésinons sur tout le reste; nous nous inlerdisons la moindre dépense superflue. Dans quelques années, notre dette sera amortie, il sera temps alors de penser à réparer
nos rues, comme à renforcer notre
police. »
Il paraît en effet que la police de Chicago est tout à fait insuffisante, tandis que celle de New-York est peutêtre la première du monde. C’est fàcheux, car Chicago, comme la plupart des villes qui se sont développées très rapidement, est ce que les Américains appellent a hard place, c'est-àdire un endroit où les mœurs sont
violentes et plus ou moins sauvages, où les coups de couteau et de revolver ne sont pas rares, où l’ivrognerie, limmoralité et le jeu causent de terribles ravages.
Heureusement, si les moyens de répression manquent, le mal est énersiquement combattu dans sa source même.
Il y a peu de villes où les églises
chrétiennes aient entrepris contre le vice sous toutes ses formes une croi-:
sade plus vigoureuse. C’est à Chicago que demeure le célèbre évangéliste D. Moody, dont la prédication a été si efficace en Amérique, en Angleterre et même en France, tant pour la conversion des indifférents que pour le réveil des fidèles. Par malheur Moody
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était absent au moment de notre passage à Chicago.(1)
Mais laissons ces digressions. A peine arrivés à Chicago, nous nous installions dans Palmer House, le premier hôtel de la ville, un véritable palais, incombustible naturellement.
C'est là que J'ai appris à connaître mieux encore qu'à New-York les reporters américains, informateurs des Journaux toujours en quête de nouvelles et désireux de causer avec les nouveau-venus, pour remplir leurs colonnes du récit de leurs entrevues. Il n'y avait pas une heure que nous étions
arrivés, Je me reposais un peu des
(1) On sait qu'il n’y demeure plus maintenant; il s’est établi à Northfield, où il dirige une école d’évan-
gélistes.
fatigues de notre voyage, quand un des nègres de l’hôtel vient frapper à ma porte, m'annonçant qu’un monsieur désirait me parler. Je m’habille à la hâte, pensant avoir affaire à quelque ami européen égaré dans cette région lointaine. Pas du tout; c'était le reporter de la 77ibune de Chicago. Il s'installe tranquillement chez moi, me demande qui Je suis, d’où Je viens, pourquoi Je visite l'Amérique, ce que j'ai déjà remarqué, ce que je pense des institutions américaines, de la politique française, ete. Du reste,
homme intelligent et bien élevé, avec
qui on pouvait causer d’une manière très agréable. L’entrevue dura trois quarts d'heure ; mon interlocuteur partit enfin, et je me disposais à sortir
pour faire un petit tour dans la ville, lorsque je fus pris par le reporter de l’/nter-Ocean, désolé d’avoir été devancé par son confrère, et qui venait au plus vite réparer sa négligence.
Après celui-là un autre, puis un autre encore.
Le lendemain, les « entrevues »
étaient annoncées par des titres à sensation dans les cinq grands journaux de la ville ; tous racontaient en détail et plus ou moins exactement ce que J'avais dit ou ce que j'aurais dû dire. Il y avait là de quoi me donner une très haute idée de ma valeur ; heureusement Je savais le peu d’importance qu’il faut attacher à ces sortes d’articles. D'ailleurs il yavait des « tartines » semblables sur tous mes com-
pagnons de voyage, ce qui diminuait d'autant le prix de l’hommage rendu à ma personne.
Parmi les curiosités de Chicago et des environs, trois ont particulièrement attiré mon attention : les abattoirs, les pompes à incendie et les établissements Pullman.
Je ne vous parlerai pas des abattoirs, plus curieux qu'agréables à visiter, même quand on les voit « au repos », comme nous l'avons fait ; disons seulement que l’histoire du porc de Chicago, entrant tout en vie d’un côté d’un appareil pour ressortir de l'autre à l'état de saucisses et de boudins, doit être reléguée au rang des fables.
Quant aux pompes, c’est plus
amusant. J'ai déjà dit que les habi-
tants de Chicago redoutent fort Îles incendies; ils ont de bonnes raisons pour cela. Aussi leur service de
pompes est-il organisé avec une rare
perfection.
Un poste de pompiers, placé dans
un point central de la ville, commu-
nique avec tous les quartiers au moyen de fils télégraphiques. Deux chevaux sont toujours harnachés et prêts à
partir ; 1ls se tiennent près de la pompe, qui, elle aussi, est toute prête. Deux hommes dorment tranquillement, mais
tout habillés, au-dessus des chevaux et de la pompe. Le feu se déclare-t-il dans un point quelconque ? On court au poste télégraphique, on touche le bouton : la sonnette d'alarme retentit aussitôt dans le poste central. Les
chevaux, admirablement dressés, s’élancent contre le timon de la voiture qui porte la pompe ; et, grâce à un mécanisme d’une précision merveilleuse, la sonnette d'alarme, par le fait même qu’elle sonne, accroche les traits aux harnais, fait basculer le plancher supérieur, et les deux dormeurs tombent à califourchon sur le dos de leurs chevaux. ;
D'autre part, un tableau placé à côté de la pompe indique toujours automatiquement l'endroit précis où
le feu s’est déclaré : 11n°y a qu’à partir;
en quelques minutes on arrive sur le lieu du sinistre. Je ne retrouve pas dans mes notes le nombre exact de secondes qui s’écoulent entre le mo:
ment où la sonnette retentit et celui où
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l’on part, mais je crois qu'il n'yen a pas plus de trois.
On fit plusieurs fois la manœuvre
devant nous. Rien de plus amusant :
un coup de sonnette, les chevaux s’élancent en place ; deux hommes tombent, 1ls vont se casser le cou... pas du tout, les voilà à cheval... La machine est prête.
Nous aurions pu croire que les pompiers s'étaient préparés à l'avance à nous donner une représentation, mais que, surpris en réalité par un incendie, ils auraient trahi par quelque accroc les points défectueux du système. Vous allez voir qu'il n’en était rien. Après avoir répété l'expérience plusieurs fois, nos hommes s'étaient recouchés, et nous prenions congé de leur capitaine,
quand tout à coup la sonnette retentit de nouveau, et, cette fois, un numéro s’abaissa sur le tableau. C'était un incendie pour de bon! À peine avionsnous eu le temps de nous retourner, que la manœuvre était exécutée, les hommes avaient sauté sur leurs chevaux et galopaient déjà à travers la ville.— L’incendie, paraît-il, était peu grave et fut éteint en un clin d'œil.
Voilà pour le service des pompiers.
Quant aux établissements Pullman, ils sont situés à une certaine distance à l’est de Chicago, sur les bords du lac.
MM. Pullman sont de grands industriels, fabriquant les wagons-lits qu’on trouve dans tous les trains américains et dont nous aurons à reparler. Leurs ateliers occupent quinze cents ouvriers
et constituent une véritable ville, qui porte du reste le nom de Pullman, et qui est, sans contredit, la mieux entretenue de toutes les villes que j'ai vues en Amérique, bien qu’elle n'eût à ce moment que trois ans d'existence.
Ce qui m'a surtout intéressé en visitant Pullman, ce ne sont pas les ateliers, malgré la remarquable perfection de l'outillage et des produits, c'est la ville ouvrière et la situation faite aux ouvriers. Comme M. Menier à Noisiel, M. Jean Dolfus à Mulhouse et M. Sieg-
fried au Havre, mais sur un pied plus grandiose et dans des circonstances exceptionnellemént favorables, MM.
Pullman ont voulu faire de leurs établissements une véritable ville modèle, une ville d’où le mal et la misère se-
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raient bannis autant que faire se peut
dans ce monde. |
Pour cela ils ont commencé par transformer tous leurs ouvriers en propriétaires. Chacun devient possesseur en titre d’une maison et d’un petit jardin après un certain nombre d’années.
Puis on a organisé, de la manière la plus intelligente et la plus pratique, tout ce qui peut contribuer à l’agrément de la vie et à la moralité des travailleurs : une église fondée sur la base large ét solide de l'alliance évangélique; des écoles dirigées par d'excellents maîtres; un théâtre charmant, où, bien entendu, on ne joue que de bonnes pièces ; une bibliothèque gratuite, avec plusieurs milliers de volumes soigneu-
sement choisis ; des salles de lecture et
de divertissement; un hôpital, une maison commune, car Pullman a été élevé au rang de municipalité. « Mais ce qu’il y a de mieux ici, me dit quelqu'un, c’est ce qui y manque. — Quoi donc? dis-je.—Les cabarets! [ln’y en a pas un seul, et la vente des liqueurs fortes est absolument interdite. » — Cette dernière clause peut paraître trop rigoureuse, mais il ne faut pas oublier qu'en Amérique on ne sait pas ce que c’est que de boire avec modération : il n'y a guère que des ivrognes et des buveurs d’eau. |
MM. Pullman se sont imposé bien des sacrifices. Ont-ils réussi? Autant que j'ai pu m'en assurer, oui, parfaitement. De l’aveu de tous, la population de Pullman est heureuse et tranquille,
pleine de reconnaissance envers ses
bienfaiteurs, mais sans servilité, sans rien perdre de l’indépendance de caractère qui est si remarquable chez l’ouvrier américain. Et toutes les me-
sures généreuses prises par ces grands fabricants ne les ont pas empêchés de faire de bonnes affaires; ils ont gagné plusieurs millions. Si tous les industriels suivaient leur exemple, la question sociale serait bientôt résolue.